Les Afghanes, les oubliées de ce début 2024

À l'aune de cette nouvelle année, qui pour s'intéresser au sort des Afghanes, sorties des radars médiatiques ? Sur place, les lois talibanes les excluent de la société. Pour celles qui ont fui au Pakistan, la situation n'est guère meilleure. Dans l'attente d'un visa, risquant l'expulsion, l'espoir de rejoindre un autre pays s'amenuise au fil des mois.

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Famille afghane à la frontière

Une famille afghane réfugiée à la frontière du Pakistan et de l'Afghanistan, à Torkham, le samedi 4 novembre 2023. Les autorités de Karachi ont décidé d'expulser des milliers de réfugiés afghans, les femmes et les enfants se retrouvant en première ligne de cette mesure.

©Photo AP/Ebrahim Noroozi
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Beaucoup se sentent oubliées du monde, tourné vers d'autres priorités avec l'Ukraine et Gaza. "Les femmes afghanes sont abandonnées à leur sort", "tant les procédures d'obtention de visa sont longues et complexes", pointe Tchérina Jerolon, d'Amnesty international. 

Depuis 2021, la France affirme avoir délivré plus de 15.000 visas à des ressortissants afghans, "principalement au bénéfice de femmes, défenseurs des droits de l'Homme, journalistes et magistrats". Mais ce chiffre "ne correspond à aucune réalité", selon Delphine Rouilleault, directrice générale de France Terre d'Asile. Depuis plus d'un an, "il n’y a plus personne qui arrive depuis l'Afghanistan, et les Afghanes arrivent du Pakistan au compte-goutte", note-t-elle.

Sollicité par l'AFP, le ministère des Affaires étrangères français n'a pas donné suite.

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Un accueil au compte-goutte

Depuis le retour au pouvoir des talibans mi-août 2021, le Royaume-Uni a accueilli 21.500 Afghans, dont 70% lors de l'évacuation de Kaboul par pont aérien, fin août 2021. Les Etats-Unis ont accepté 90.000 Afghans, dont plus de 80% lors de l'évacuation de Kaboul. 

L'Occident parle de démocratie et de droits humains, mais nous laisse à la merci d'un régime qui nous a fermé toutes les portes, qui a effacé notre existence. Naveen Hashim, réfugiée afghane en France

La Suède, en décembre 2022, et le Danemark, en février 2023, deux pays désormais très stricts sur l'immigration, ont décrété l'attribution automatique de visas pour les Afghanes. Mais leurs statistiques migratoires, où le genre n'apparaît pas, ne permettent pas de déterminer l'impact de cette réforme. Plus de 30.000 Afghans sont arrivés en Allemagne, selon Berlin, qui se dit "très préoccupé" par ailleurs "par la situation des Afghans contraints de quitter le Pakistan".

L'avocate des droits de l'homme Moniza Kakar

L'avocate des droits de l'homme Moniza Kakar, à droite, lors d'une conférence de presse à Karachi, au Pakistan, le samedi 11 novembre 2023. Elle accuse la police du Sindh d'avoir lancé des raids et arrêté des familles afghanes, y compris des femmes et enfants.

©Photo AP/Fareed Khan

L'Occident parle de "démocratie et de droits humains, mais nous laisse à la merci d'un régime qui nous a fermé toutes les portes, qui a effacé notre existence", vitupère Naveen Hashim, arrivée en septembre en France grâce au collectif Accueillir les Afghanes. "Pour moi, c'est de l'hypocrisie", insiste-t-elle. 

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Persona non grata au Pakistan

Le Pakistan, où 600.000 Afghans ont fui depuis l'été 2021, a lancé une vaste opération de refoulement de ceux vivant sans papiers sur son sol. Plus de 345.000 personnes sont rentrées en Afghanistan ou ont été expulsées depuis octobre.

Parmi ces réfugiés, beaucoup sont des femmes, venues seules ou avec enfants, harcelées, au Pakistan comme en Afghanistan, deux pays musulmans patriarcaux, faute d'hommes pour les "protéger", observe Naveen Hashim. Elle-même affirme avoir fui à Islamabad en mars 2021 après avoir été menacée de mort par des talibans car elle travaillait pour les Etats-Unis. Là bas, elle raconte avoir participé à la création d'une organisation à laquelle un millier d'Afghanes avaient adhéré. "Quatorze d'entre elles ont été déportées. Nous ne savons pas ce qu'elles sont devenues", s'effraie-t-elle.

Nous sommes dans l'incertitude. Cela fait près de deux ans (...) et mon dossier n'est toujours pas traité. Militante afghane

"Nous sommes dans l'incertitude. Cela fait près de deux ans (...) et mon dossier n'est toujours pas traité", déplore de son côté Afsaneh Safi (nom d'emprunt), 38 ans, une militante arrivée en mars 2022. Elle a déposé des demandes de visa auprès de l'Allemagne, l'Espagne et le Canada, mais seul ce dernier a maintenu le contact. Ses enfants ne vont pas à l'école et le visa pakistanais de l'un d'eux n'a pas été prolongé. Sa mère, restée en Afghanistan, doit vendre les biens qu'ils ont laissés derrière eux pour les faire vivre.

Afghans, victimes du séisme

Des Afghans pleurent leurs proches tués lors d'un tremblement de terre dans la province d'Herat, à l'ouest de l'Afghanistan, le dimanche 8 octobre 2023.

©Photo AP/Ebrahim Noroozi

L'espoir d'une autre vie 

Dans le téléphone de Rita Safi, une vidéo montre un cercueil recouvert d'un drap rouge, celui de sa soeur Frozan, tuée après le retour au pouvoir des talibans. Un symbole, selon elle, du double discours de l'Occident, qui s'émeut du sort des Afghanes mais ne leur offre pas assez refuge. 

Frozan Safi était une militante pour les droits des femmes connue de Mazar-i-Sharif, grande ville dans le nord de l'Afghanistan. Son corps a été retrouvé fin octobre 2021, deux mois et demi après la chute de la République d'Afghanistan.

"On lui a tiré sept fois dessus. Son visage était totalement détruit", se souvient sa cadette Rita, rencontrée par l'AFP dans un centre d'accueil de banlieue parisienne, quelques jours après son arrivée en France. Après la mort de sa soeur, des médias occidentaux l'interrogent. Elle affirme se retrouver elle aussi dans la ligne de mire des autorités talibanes : "ils ont dit à mon père que si je n'arrêtais pas de parler, ils me feraient la même chose."

En décembre 2021, elle s'enfuit au Pakistan, visa de deux mois en poche, espérant être accueillie rapidement ensuite en Occident. Elle vivra deux ans, illégale, cachée dans les faubourgs d'Islamabad.

Pendant ce temps, la condition des femmes ne cesse d'empirer en Afghanistan. L'administration talibane leur interdit progressivement l'accès aux études secondaires, universités, parcs, salles de sport, hammams... Beaucoup perdent leur emploi.

Des femmes comme Rita, il y en a énormément au Pakistan, qui ont eu des proches tués ou enlevés en Afghanistan, ont été menacées, et vivent aujourd'hui dans des conditions abjectes. Margaux Benn, journaliste, membre du collectif Accueillir les Afghanes

Rita Safi voit, elle, sa vie changer quand un journaliste français écrit son histoire et soutient sa demande de visa. Le 8 décembre, elle atterrit à Paris avec une dizaine d'autres Afghanes parties d'Islamabad. Toutes demandent l'asile en France et l'obtiendront vraisemblablement.

Réfugiés afghans

Des réfugiés afghans dans un camp près de la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan à Torkham, en Afghanistan, le samedi 4 novembre 2023.

©Photo AP/Ebrahim Noroozi

À quand une politique européenne coordonnée ?

"Des femmes comme Rita, il y en a énormément au Pakistan, qui ont eu des proches tués ou enlevés en Afghanistan, ont été menacées, et vivent aujourd'hui dans des conditions abjectes. Mais si elles n'ont pas rencontré un Occidental voulant les aider, leurs dossiers sont noyés dans la masse", regrette Margaux Benn, journaliste membre du collectif Accueillir les Afghanes.

Le collectif, composé de journalistes, chercheurs, enseignants, féministes, spécialistes de l’Afghanistan, avait signé une tribune en avril 2023. Dans cet appel, les membres regrettaient que la demande du Parlement Européen pour la création d’un visa humanitaire spécifique réservé aux femmes afghanes soit resté sans suite.

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"Les femmes, en particulier les femmes seules et qui ne disposaient pas de l’entregent nécessaire, ont été largement délaissées", déplorait le collectif, appelant la France à mettre en place un programme d’accueil humanitaire "d’urgence".

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