Terriennes

Les « Bonjour Monsieur, bonjour Madame » ont finalement de beaux jours devant eux au Canada

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Quand les "Monsieur" et "Madame" sont annoncés comme caduques, avant d'être réintroduits dans les services publics canadiens. Chronique d'une disparition/réapparition par Philippe-Vincent Foisy, de Radio Canada - durée, 1'59"

Les fonctionnaires de "Service Canada" vont pouvoir continuer à servir des « bonjour monsieur, bonjour madame » lors de leurs conversations avec les citoyens canadiens. Une directive émise par le gouvernement canadien leur avait suggéré de rester « neutre » dans leur formulation, mais devant le tollé suscité par cette nouveauté, les autorités ont reculé.

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Si les « bonjour monsieur, bonjour madame » restent d’actualité, en revanche les mots « père » et « mère » vont disparaître du vocabulaire officiel pour être remplacés par « parent ». Le gouvernement canadien n’a donc qu’en partie cédé à la réaction de mauvaise humeur des Canadiens.

Un certain vent de neutralité

Depuis l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau, le Canada prend clairement le virage de la « neutralité » mais ce n’est pas sans quelques grincements de dents à droite et à gauche. Cette controverse entourant le « monsieur, madame » en est un bel exemple.

Mercredi 21 mars 2018, Radio-Canada dévoilait que les fonctionnaires de Service Canada (qui regroupe de nombreux services offerts par le gouvernement canadien aux citoyens) avaient reçu comme directives d’être le plus « neutres » possible dans leur façon de s’adresser à la clientèle. La directive stipulait qu’ils « peuvent s’adresser aux clients par leurs noms au complet et leur demander de quelles façons ils préfèrent qu’on s’adresse à eux ».

Mais les vives réactions de-ci, de-là, parfois haineuses, parfois aussi drôles, quand d'autres s'en accomodent très bien, tant au sein de la population qu’au sein de l’opposition à la Chambre des Communes, ont poussé le gouvernement canadien, par la voix du ministre responsable de Service Canada Jean-Yves Duclos, à rectifier le tir rapidement : « Service Canada va continuer d’utiliser la salutation « monsieur » et « madame ». En cas de doute, les agents vont poliment et respectueusement demander à la personne de quelle manière elle souhaite être saluée », a déclaré le ministre en entrevue avec Anne-Marie Dussault, de l’émission 24/60 du Réseau de l’Information.

 

Il sera inapproprié d’exiger, par exemple, d’un couple de même sexe d’hommes, de forcer l’un des deux à dire qu’il est la mère
Jean-Yves Duclos, ministre de la Famille et des enfants

En revanche, le gouvernement Trudeau maintient sa décision de remplacer les mots « père » et « mère » par le mot « parent » dans les formulaires officiels. « Et ça, c’est correct, parce que nos familles sont de plus en plus variées, a déclaré le ministre Duclos. Il y a des grands-parents qui s’occupent de leurs petits-enfants, il y a des familles recomposées, il y a des couples de même sexe qui prennent soin de leurs enfants. Il serait donc inapproprié et il sera inapproprié d’exiger, par exemple, d’un couple de même sexe d’hommes, de forcer l’un des deux à dire qu’il est la mère ».

Un méli-mélo qui ne pouvait que chatouiller l'humeur de notre chroniqueuse Linda Giguère, avant que la directive ne soit aménagée...

Le gouvernement va-t-il trop loin ?

Les intentions du gouvernement Trudeau sont claires : arrimer la fonction publique du pays aux nouvelles réalités de la société canadienne. S’adresser dans le plus grand respect possible aux citoyens qui font partie de la communauté LGBT. Une sorte de progressisme social qui ne plaît pas à tous : beaucoup de Canadiens se demandent si le gouvernement n’en fait pas trop justement pour contenter une minorité – il suffit de lire les commentaires de lecteurs ou d’écouter les lignes ouvertes dans les radios et les émissions de télévision pour mesurer la force de la résistance à ces changements.

Il y a quelques semaines, le Premier ministre Trudeau s’était attiré des commentaires peu élogieux, tant au Canada qu’à l’étranger, parce qu’il avait suggéré à une jeune femme de remplacer le mot anglais « mankind » (le mot anglais pour humanité, avec le suffixe man - homme) par « peoplekind »  (ou peple, c'est à dire gens, neutre, remplace homme) lors d’une rencontre avec des jeunes.

Devant le tollé, il avait par la suite déclaré qu’il avait fait une « mauvaise blague » et que ça lui apprendrait à faire de l’humour en public. « Trop c’est comme pas assez » ont en tous cas pensé de nombreux Canadiens, qui se disent qu’il ne faudrait pas pousser le bouchon trop loin sur la voie de la rectitude politique…
Comme l'écrit cet internaute : "Le gros problème avec le commentaire #peoplekind de Trudeau, c'est que ce n'est pas un mot. Ce n'est dans aucun dictionnaire. L'homme est si douloureusement politiquement correct qu'il a littéralement inventé un nouveau mot juste réprimander une femme."

Nous (les trans) sommes maintenant normalisés dans l’ensemble de la société, qu’on vive à Terre-Neuve, au Nunavut ou à Vancouver. Il faut, en cela, nous féliciter et éviter de pousser le bouchon trop loin.
Russel-Aurore Bouchard, écrivaine

Après l’épisode de Monsieur Madame, Russel-Aurore Bouchard, écrivaine, historienne, trans, métis, a adressé au Premier ministre un réquisitoire sans appel, publié par Le Journal de Montréal : 
« (…/…) En tant que membre du cercle très restreint des femmes trans, je trouve la décision de Service Canada sur le genre complètement débile ! Il faut vraiment n’avoir aucun projet de société à proposer à notre pays pour en être rendu là !
Après avoir déclaré à la face du monde que le Canada était le premier pays de l’histoire de l’humanité à ne pas avoir d’identité, après avoir fait un fou de lui en s’affublant comme un clown partout où il se produit, voilà que le gamin pas très futé que nous avons élu comme premier ministre s’applique à réduire notre humanité à un monde peuplé de licornes, désincarné, sans genre et asexué. Pour cultiver la confusion et ajouter un étage de plus à la tour de Babel, c’est la recette parfaite.
Comprenez-moi bien. Les trans ne sont même pas 1 % dans ce pays et ils ont avancé, au chapitre de l’acceptation sociale à cet égard, comme dans aucun pays au monde. Pour le confort de tous, nous avons socialement accepté les changements de genre dans les actes de l’État civil. Depuis 2011, le Québec prend en charge les opérations de réattribution de sexe et s’enorgueillit d’avoir l’une des meilleures cliniques du genre au monde. Nous avons réglé l’épineuse question des toilettes publiques et nous protégeons les droits de tous ceux et celles qui affirment une différence, quelle qu’elle soit. Ce n’est pas rien. Ce que nous avons accompli est énorme. La société a fait un pas de géant et c’est admirable. Nous (les trans) sommes maintenant normalisés dans l’ensemble de la société, qu’on vive à Terre-Neuve, au Nunavut ou à Vancouver. Il faut, en cela, nous féliciter et éviter de pousser le bouchon trop loin.
(…/…) »