Terriennes

"Les espionnes racontent" : qui étaient les agentes secrètes de la guerre froide ?

Chargement du lecteur...

L'agent secret 007 sera bientôt incarné par une femme à l'écran, et pour toutes celles qui ont marqué l'histoire du renseignement, ce n'est que justice ! Dans la bande dessinée et la mini-série Les Espionnes racontent, Chloé Aeberhardt et Aurélie Pollet donnent la parole à six ex-espionnes de la guerre froide qui ont joué un rôle décisif dans l'histoire du XXe siècle. Rencontres.

Qui dit "espionne" dit figure mystérieuse, davantage courtisane que professionnelle du renseignement. "On parle souvent de Mata Hari ou de Josephine Baker, des personnages qui appartiennent au passé, explique Chloé Aeberhardt, autrice de Les espionnes racontent. Soit on parle toujours des mêmes figures, un peu sulfureuses, soit on est dans la fiction avec des figures fantasmées par des créateurs masculins : des faire-valoir pour James Bond ou des intrigantes sexy qui couchent pour avoir des infos."

Agentes trop secrètes

Or les grandes espionnes du XXe siècle étaient surtout des femmes discrètes, consciencieuses, cultivées et sportives. "Évidemment qu'il existe des professionnelles du renseignement qui sont tout aussi compétentes que les hommes, mais elles ont peu de place dans la fiction ou dans les œuvres historiques, constate Chloé Aeberhardt. Je me suis rendu compte qu’il existait beaucoup de livres et de documents sur les espions, mais très peu sur les espionnes." L'autrice a donc voulu donner la parole à ces agentes restées trop secrètes : quelle était leur vie, quelles étaient leurs missions ? Alors elle est partie à la recherche de vraies espionnes de la guerre froide, pour voir si la réalité correspondait au mythe.

Tous ces messieurs qui me vantaitent les mérites de femmes que très peu avaient fait travailler...
Chloé Aeberhardt, autrice

Chloé Aeberhardt, qui est aussi journaliste, a enquêté pendant cinq ans entre Paris, Washington, Moscou et Tel-Aviv pour retrouver la trace des espionnes des principaux services de renseignement engagés dans la guerre froide. "Je partais de zéro, n’ayant jamais travaillé sur les affaires de sécurité ou de défense, explique-t-elle. J’ai commencé par me constituer un réseau d’anciens militaires et d’anciens du renseignement – des hommes, car ils sont bien plus nombreux dans ce milieu. Puis il m'a fallu gagner leur confiance, en discutant du sujet des femmes dans le renseignement en général, puis en leur demandant s’ils connaissaient des femmes ou des collègues qui auraient travaillé avec des femmes à l’époque de la guerre froide… D’ami en ami, j’ai fini par entrer en contact avec les bonnes personnes." Chloé Aeberhardt s'amuse encore à la pensée de "tous ces messieurs qui me vantaitent les mérites de femmes que très peu avaient fait travailler..."

Avantage de genre ?

Paru en janvier 2021.
Paru en janvier 2021.

L'exploit des six femmes racontées par la BD de Chloé Aeberhardt et de la dessinatrice Aurélie Pollet fut non pas d'intriguer et de collectionner les amants, mais de s'illustrer par leurs compétences dans un univers dominé par les hommes. Reste que leur condition féminine n'y était peut-être pas pour rien dans leur vocation et la manière dont elles menaient leurs mission. Déjà parce que toutes étaient mues par un fort besoin de reconnaissance, une impérieuse soif de justice.

Peut-être aussi parce que les ressorts des missions de renseignements sont souvent ancrés dans la proximité, la séduction et le sentiment amoureux, et que pour gérer les situations intimes, une certaine intuition féminine est utile ? 

Chloé Aeberhardt n'y croit pas : "Je pense que certaines femmes sont très intuitives, d’autres pas du tout." Pourtant, l'autrice ne nie pas un certain avantage de genre : "Tant que la parité n’existera pas dans ce milieu, on s’attendra à ce qu’un espion soit plutôt un homme et l’on se méfiera moins d’une femme ; elle sera moins soupçonnée. Et comme la principale qualité de l’espion reste de passer inaperçu..." Cela n'est pas prêt de changer, assure l'autrice, car "les femmes  restent beaucoup moins nombreuses dans le renseignement, notamment sur le terrain."


Ma grand-mère avait elle aussi participé de façon indirecte, mais importante, à quelques missions de renseignement.
Aurélie Pollet, dessinatrice

Certaines femmes actives dans l'espionnage sont restées dans l'ombre d'un mari qui les a entraînées dans l'aventure. C'est aussi le cas de la grand-mère de l'illustratrice de Les espionnes racontent, Aurélie Pollet, qui en a imaginé l’ambiance roman-photo stylisée. Elle se dit très touchée par ce projet, qui lui a été proposé au moment où elle venait d’apprendre, après des années de silence, que son grand-père maternel avait travaillé pour les services secrets français : "Son épouse, ma grand-mère, avait elle aussi participé de façon indirecte, mais importante, à quelques missions. L’idée de leur faire un clin d’œil posthume avec cet ouvrage me plaît."

Les espionnes racontent

De Moscou à Los Angeles, six anciennes professionnelles du renseignement ont reçu chez elles Chloé Aeberhardt et lui ont raconté le rôle décisif qu’elles ont joué dans le conflit Est-Ouest. Pénétrer les cercles de pouvoir du bloc adverse, traquer d'anciens nazis en Amérique du Sud ou exfiltrer des falashas d’Éthiopie vers Israël, ces six femmes, aujourd'hui âgées, racontent leurs vies au service de la CIA, du KGB, de la DST ou du Mossad.

Gabriele, taupe par amour et par féminisme

En 1968, la jeune Allemande de l'Ouest Gabriele Gast trouve que son parti, l'Union chrétienne démocrate (CDU), ne se soucie pas suffisamment de l'égalité entre les sexes. Pour sa thèse, sur la situation des femmes en RDA, elle se rend à un rassemblement et tombe amoureuse de l'officier de la Stasi chargé de la surveiller. Les services secrets est-allemands en profitent et lui demandent de collaborer ; si elle refuse, elle ne reverra plus son amant.

Quand le couple se sépare, Gabriele est désormais acquise à une société communiste bien plus égalitaire pour les femmes. Alors elle continue à espionner pour l'Allemagne de l'Est. A la chute du mur, elle sera condamnée à plus de 6 ans de prison pour trahison, alors que son ex-amant et directeur des services extérieurs de la Stasi, lui, n'écope que de quelques mois. 
 

Qui, d'un homme ou d'une femme, est mieux placé pour gagner la confiance d'une source féminine ?

Martha Duncan

Maria, agente par esprit d'indépendance 

En 1989, Martha Duncan devient Maria pour traquer le général Noriega en cavale. Et pourtant, ce n'était pas gagné : une mission trop stratégique pour une femme, estimaient certains... En se rapprochant de Vicky Amado, la maîtresse du dictateur panaméen, l'agente secrète parviendra pourtant à pousser Noriega à se rendre. Pour Martha, c'est une évidence, être une femme, dans l'espionnage, peut être un atout. Car qui, d'un homme ou d'une femme, est mieux placé pour gagner la confiance d'une source féminine ?

Les Espionnes racontent ► Martha : 14 jours pour débusquer Noriega

Martha et sa mère se parlent tous les soirs au téléphone : "une femme ambitieuse qui, si son mari l'avait laissée faire, aurait fait une grande carrière," dit sa fille. C'est peut-être pour ça que Martha Duncan s'est toujours méfiée des hommes et n'a vécu que pour la traque.

Espionne par patriotisme et goût de l'aventure 

Yola est hôtesse de l'air, polyglotte et passionnée de plongée sous-marine. Approchée par le Mossad, elle se lance dans la mission la plus compliquée qu'une femme, à l'époque, ait menée pour Israël. Pendant trois ans, elle supervise l'exfiltration de 2000 juifs falashas d'Ethiopie. Son secret ? Savoir se faire apprécier de tous, du chef de la police au gouverneur. Yola reste une femme libre, qui n'a voulu appartenir à personne. "Il est capital d'éclairer la place des femmes dans les affaires politiques et internationales," dit-elle aujourd'hui.

Les Espionnes racontent  ► Yola : L'hôtel du Mossad

La liste de Geneviève

A guère plus de 20 ans, Geneviève n'en peut déjà plus de la vie de mère au foyer. Alors son mari la fait entrer à la DST, le contre-espionnage français. Dans les années 1970, elle y occupe ses journées à répertorier les attachés commerciaux soviétiques sur le territoire français - et à repérer, parmi eux, d'éventuels espions. En 1972, elle devient l'une des premières inspectrices de police en France - 16 postes réservés aux femmes sur les 200 à pourvoir ! Mais pour cette jeune mère de deux enfants, pas de promotion ni de mission passionnante en vue...

Les Espionnes racontent  ► Geneviève : la liste russe de la DST 

Reste que l'espionnage, c'est aussi recueillir, éplucher et analyser des données. "Toutes les agentes ne sont pas des officiers de terrain ayant vécu de folles aventures. Beaucoup d’analystes travaillent dans des bureaux et leur travail est capital," souligne Chloé Aeberhardt. Bien avant que l'une des affaires d'espionnage les plus retentissantes de la guerre froide ne vienne assombrir les relations diplomatiques entre la France et l'URSS, Geneviève, elle, avait déjà repéré le colonel Vladimir Vetrov, alias Farewell : "doit être considéré comme un spécialiste du renseignement sur l'électronique", écrivait-elle...

Jonna : "Q" au féminin

En 1989, l’une des taupes de la CIA au sein du KGB est sur le point de se faire démasquer. Jonna Mendez et son mari Tony, spécialistes du service disguise de l'agence américaine, sont alors envoyés à Moscou pour coordonner l’exfiltration du Soviétique et de sa femme. Costumes, bijoux, accessoires et maquillages - tous deux vont superviser l'échange d'identité entre les Russes et leurs doublures, puis leur évasion.

Joanna Mendes se compare elle-même au personnage de Q dans James Bond. Chloé Aeberhardt explique : "Son travail consistait à expliquer aux agents de terrain comment utiliser les gadgets – appareils photo miniatures cachés dans les stylos, masques qui recouvrent le visage et permettent de changer d’identité… Son histoire est plus romanesque qu’un roman, plus cinématographique que le cinéma. La CIA était d’ailleurs aidée par Hollywood, par des maquilleurs qui contribuaient à développer ces gadgets et les astuces pour les utiliser." 

Ludmila, espionne par amour 

Etudiante à Moscou, Ludmila tombe amoureuse de Vladimir, agent du KGB. Quand il doit partir en Argentine sur la trace d'anciens nazis, elle veut le suivre. En Allemagne de l'Est, elle devient Irma Ackermann, avant de partir pour Buenos Aires. Le jeune couple se retrouve et ouvre un bar, d'où il doit repérer les anciens SS installés en Argentine. Mais tous deux seront trahis, arrêtés et expulsés aux Etats-Unis, où l'on voudrait qu'ils restent et livrent tout ce qu'ils savent sur les méthodes du KGB. En vain. De retour en Russie, soupçonnés de trahison, ils vivront déchus et bannis de Moscou pendant dix ans. Mais Ludmila, dit-elle, ne regrette rien. 

Les espionnes racontent est une bande dessinée et une mini-série, mais aussi un livre, lui aussi  signé Chloé Aeberhardt.

LES ESPIONNES RACONTENT<br />
CIA, Mossad, KGB, par Chloé Aeberhardt<br />
Paru en janvier 2017 chez Robert Lafont.
LES ESPIONNES RACONTENT
CIA, Mossad, KGB, par Chloé Aeberhardt
Paru en janvier 2017 chez Robert Lafont.