Terriennes

Les femmes de mai 68 : Nelly Kaplan, cinéaste à l'abordage (4/10)

<em>"En quittant l'Argentine, mon pays natal et ma famille, je ne savais pas alors ce que je voulais, mais je savais déjà ce que je ne voulais pas." </em>Nelly Kaplan<br />
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"En quittant l'Argentine, mon pays natal et ma famille, je ne savais pas alors ce que je voulais, mais je savais déjà ce que je ne voulais pas." Nelly Kaplan

 

Avec La Fiancée du Pirate, film écrit au printemps 68,  la réalisatrice Nelly Kaplan signait un brûlot anti-machiste dont le temps n'a pas émoussé la virulence.  Ce faisant, la féministe fonçeuse et frondeuse  libérait le passage pour d'autres femmes cinéastes.

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"On vit dans une société où tout est stéréotypé. Moi, j'aime bien penser autrement, retourner les situations. La Fiancée du Pirate, c'est l'histoire d'une sorcière des temps modernes qui brûle les inquisiteurs. Plaisir d'amour renverse le mythe de Don Juan. C'est lui qui se fait rouler. " expliquait Nelly Kaplan au Monde.
Tourné  avec des bouts de ficelle (environ 70 000 euros) La Fiancée du pirate, lors de sa sortie en 1969, sera interdit au moins de 18 ans pour cause de "sujet libertin".  Libertin ? Libertaire plutôt !

Se servir de ses attraits sexuels

L'histoire du film est savoureuse. 
Près du village de Tellier (clin d'oeil à la La Maison Tellier de Maupassant), Marie, belle fleur sauvage, vit misérablement avec sa mère dans une cabane. La jeune femme aux moeurs très libres se sert de ses attraits sexuels pour bouleverser la vie du village. Après le décès de sa mère, elle se venge des notables du village qui l'ont mise à l'écart en les séduisant et en les enregistrant à leur insu.

Une fable acide anarcho-féministe portée par la truculente Bernadette Lafont.

Lors de la sortie du film , en décembre 69, la réalisatrice confiera : "Nous avons pu tourner au printemps dernier dans un village à côté de Pontoise. C'est la preuve que le Moyen Âge existe à 50 kilomètres de Paris. Mais un Moyen Âge avec, tout près, la route nationale, la ville et, avec la radio, la télévision, les voyageurs de commerce... Ainsi subsistent des structures primitives malgré la proximité de ce qu'on appelle la civilisation moderne."
 

A cette époque,  les femmes ne sont pas si nombreuses à travailler derrière la caméra.  Agnès Varda est alors une réalisatrice estimée par ses collègues masculins. Sans plus. Elle a pourtant tourné plusieurs longs métrages, dont La Pointe Courte (1955) et Cléo de 5 à 7 (1962). L'écrivaine Marguerite Duras a signé La Musica (1967) avec Paul Seban. Nelly Kaplan va dynamiter les conventions

Je suis une sorcière qui a réussi !
Nelly Kaplan
Elle offre dans ce premier film une inoubliable farandole de personnages veules, lâches et
 pitoyables, tous esclaves de leurs désirs.
"L'ordre est représenté par le garde-champêtre, la religion par le prêtre, le "pouvoir" par le riche fermier, la petite bourgoisie corrompue par l'herboriste, le " lumpen proletariat" par le valet de ferme, la médisance par les épouses " fées du foyer ". 

Oser être différente

Concernant les motivations qui animent Marie, le personnage principal du film, le féminisme de Nelly Kaplan affleure : " Elle est celle qui ose être différente et dont le comportement ne résulte pas d'un choix mais exprime sa propre nature. Elle est de ceux qui sont poussés par une force très mystérieuse les empêchant de reculer. Pour survivre, Marie doit lutter, et les filtres magiques sont à notre époque inopérant. Elle n'a que deux armes : son intelligence et sa beauté. Elle les emploie.(...) Comme tous les indomptés, elle ne peut se marier qu'avec la solitude."

Et là dessus, qui accompagne le film, la chanson interprêtée par Barbara,  Moi, j'me balance :

"Moi, je m'balance,
Au soleil de minuit,
De mes nuits blanches,
Moi, je m'balance,
Chacun sera servi,
Mais c'est moi qui choisis..."
Si vous tournez une fin différente, où l'héroïne est tuée, il n'y aura pas de problème avec la censure
Ministère de l'Information
Une fois le film achevé, nouvelle salve de refus.
Cette fois, ce sont les distributeurs qui renaclent à sortir en salle cet OVNI cinématographique. Nelly Kaplan s'attaque à la phallocratie et, visiblement, cela insupporte la gente cravatée des fonctionnaires. L'un d'eux, au ministère de l'Information (sic), envisage même une interdiction totale du film. Il lui dit :"Si vous tournez une fin différente, où l'héroïne est tuée, il n'y aura pas de problème avec la censure".

La réalisatrice ne cède pas.
Nelly Kaplan au travail
Nelly Kaplan au travail
(DR)

Le film écope "seulement" d'une interdiction au moins de 18 ans.

Par chance, le directeur de la Mostra de Venise sélectionne "La Fiancée du Pirate". Grosse impression. Belle ovation. La réalisatrice exulte et grince  " La vengeance, c'est très bon pour la peau, c'est la seule manière de ne pas avoir de boutons ".

Le film tape dans l'oeil de Picasso qui déclare : "Tendre et féroce, le film de Nelly Kaplan évoque pour moi l'admirable atmosphère des meilleures oeuvres de Luis Buñuel".
Ce qui n'est pas rien.
Michelangelo Antonioni est emballé. Le cinéaste italien écrit : " La Fiancée du pirate est un film satirique, et le fait même que la satire semble si aiguë démontre que c'est un film réussi. Il possède en outre un côté surréaliste qui lui enlève tout lien direct avec une ambiance donnée. ".

Une poésie indicible

Nelly Kaplan, en février 2005
Nelly Kaplan, en février 2005
(Capture écran)
Sorti dans à peine deux salles à Paris, le film connait un beau succès.
La critique est louangeuse.
Robert Chazal, dans  France-Soir, écrit, un brin condescendant tout de même  : " Un film pour Buñuel, mais réalisé par une femme. C'est dire que les coups de bélier (il y en a dans le film) sont remplacés par des coups de griffe. Mais il reste suffisamment de cruauté pour enthousiasmer les uns et indigner les autres. Il y a surtout une œuvre pleine de sève qui tranche heureusement sur la production courante ".

De son côté, Henry Chapier, dans Combat, salue un double exploit : "L'intelligence de Nelly Kaplan c'est d'avoir réussi à la fois un film d'auteur et un film pour grand public, sans jamais frôler la vulgarité et en donnant à la moindre banalité une poésie indicible "

NSAI, le mystérieux sigle

Quelle revanche, pour celle qui avait débarqué 15 ans plus tôt d'Argentine, en décembre 1952, avec 50 dollars en poche !  Elle avait alors 22 ans et ne parlait pas le français.
Aujourd'hui, Nelly Kaplan est restée cette femme libre.
Elle se souvient de son ami Abel Gance, qui l'a introduite dans le monde du cinéma. Le cinéaste écrivait un peu partout "NSAI" sur ses documents. Intriguée, elle lui demanda un jour la signification de ce sigle . Il répondit : "Ne subir aucune influence ".
Elle ne l'a jamais oublié.