Les femmes de plus en plus nombreuses à voter pour le Rassemblement national

Entre 2019 et 2024, le parti de Marine Le Pen a gagné dix points dans l’électorat féminin lors des scrutins européens, passant de 20 à 30%. Longtemps plus réticentes que les hommes à donner leur voix à des partis de droite radicale populiste, les femmes ont ces dernières années comblé l'écart. Comment l'expliquer ?

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Plus de femmes au RN

Un sondage IFOP avance le chiffre de 32 % de femmes ayant voté pour le RN  lors du scrutin du 9 juin pour les européennes, les plaçant devant les hommes

©AP Photo/Lewis Joly
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L'an dernier, un article du CNRS, au titre anticipateur Les femmes s'y mettent aussi, semblait prédir la fin annoncée du différentiel femmes-hommes selon lequel les femmes votaient moins que les hommes pour les partis de droite radicale populiste. Le scrutin du 9 juin est venu confirmer cette tendance et sonnerait donc la fin du "radical right gender gap". Ce terme, inventé par une chercheuse afro-américaine, Terri E. Givens, qui dans un article paru en 2004 décrit un rejet plus fort de l'extrême droite par les femmes lors des élections.

Le genre n’a plus d’impact sur le vote RN. Anja Durovic, chercheuse CNRS

"La France a longtemps été un parfait exemple du 'radical right gender gap'" , déclare à l'AFP Anja Durovic, chercheuse en sciences politiques au CNRS et à l’université Paris-Saclay. "Mais ce temps est révolu, le genre n’a plus d’impact sur le vote RN".

Femmes aux urnes

La fin du "radical high gender gap" a-t-elle sonné ? Il semble que oui, estiment les sociologues et politologues au vu des résultats du scrutin européen du 9 juin 2024. 

©AP photo / Lewis Joly

Observé depuis 2012, l'alignement des comportements électoraux féminin et masculin vis-à-vis du principal parti d'extrême droite s'est encore accentué lors des dernière élections européennes. Le RN a gagné dix points dans l’électorat féminin entre le scrutin européen de 2019 et de 2024, passant de 20 % à 30 % (Ipsos)(et de 28 à 32% chez les hommes). Un sondage Ifop indique, lui, que les femmes ont voté à 32% pour le RN, devant les hommes (31%).

A titre de comparaison, Jean-Marie Le Pen, alors président du parti, avait recueilli 26% des suffrages masculins lors de la présidentielle de 2002 contre 11% des suffrages féminins.

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Effet Marine plus effet Bardella ?

"On ne peut plus parler de 'gender gap' (fossé genré) en ce qui concerne le RN, "c’est une égalisation à tous égards", abonde Mariette Sineau, sociologue, directrice de recherche honoraire au CNRS et à Sciences Po.

Parmi les thèses avancées pour expliquer ce glissement, l'une repose sur le recul de la culture catholique en France, notamment chez les femmes qui étaient perçues comme les plus sensibles aux discours de l'Eglise s'opposant à la politique xénophobe de Jean-Marie Le Pen, selon les spécialistes.

Marine Le Pen a fait, elle, un usage stratégique de son genre en s'adressant directement aux femmes en leur disant 'moi aussi je suis une femme, je lutte, j'ai des enfants à élever, je suis divorcée. Mariette Sineau, directrice de recherche honoraire CNRS, Sciences Po

L'autre tient en la stratégie menée par Marine Le Pen dont l'arrivée à la tête du mouvement a marqué "un vrai tournant dans le vote des femmes", souligne Mariette Sineau. "Jean-Marie Le Pen utilisait volontiers une rhétorique virile et sexiste et il laissait exprimer une violence non seulement verbale mais physique". "Marine Le Pen a fait, elle, un usage stratégique de son genre en s'adressant directement aux femmes en leur disant 'moi aussi je suis une femme, je lutte, j'ai des enfants à élever, je suis divorcée'", ajoute-t-elle. "Cette stratégie s'est avérée payante notamment parmi les plus précaires qui ont pu la considérer comme une ressource pour lutter contre la vie chère".

"Il y a bien un 'effet Marine'", ajoute Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche CNRS au Cevipof, mais également un "effet Bardella" auprès des femmes, avec un côté "gendre idéal".

Effet Marine ou effet Jordan ?

Marine Le Pen au soir des élections européennes à Paris le 9 juin 2024.

©AP Photo/Lewis Joly

"Féminisme de façade"

Effacées pour le RN, les différences de genre face à l’extrême droite ont en revanche ressurgi dans le vote pour Eric Zemmour (Reconquête!), qui a tenu pendant la campagne présidentielle de 2022 des propos sexistes. A l'époque, 5% des femmes avaient voté pour le polémiste, contre 9% d'hommes. Pour Anja Durovic, le refus du RN de s’allier avec Reconquête ! serait "en partie" lié à cette question : "le RN a beaucoup travaillé pour se débarrasser de ce 'gender gap' et ne voudrait pas le retrouver en s’alliant avec Eric Zemmour".

Femmes et Zemmour

Des supportrices du candidat Eric Zemmour, lors d'un meeting parisien, lors de la présidentielle en 2022.  

©AP Photo/Lewis Joly

Les femmes votent (presque) autant que les hommes pour le RN alors que les femmes seront ciblées par ses politiques. Céline Piques Osez le féminisme

Dans les rangs des associations féministes, la fin du "fossé de genre" est scrutée de près et suscite l'inquiétude face à ce "féminisme de façade" décrit par Anja Durovic. "Les femmes votent (presque) autant que les hommes pour le RN alors que les femmes seront ciblées" par ses politiques, s'est alarmée Céline Piques d'Osez le féminisme.

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Marine Le Pen prend "le prétexte de la défense des femmes pour pointer la principale menace qui pèserait" sur les femmes, "l’islam", analyse de son côté la philosophe spécialiste de la pensée féministe Camille Froidevaux-Metterie dans une tribune au Monde. Et de rappeller le vote des élus RN contre la loi de 2018 visant à renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles ou encore l'opposition de Marine Le Pen à l’allongement de l’accès à l’IVG et à l’ouverture de la PMA à toutes les femmes. "Voter pour le RN, c’est braquer une arme contre soi", ajoute-t-elle. 

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