Terriennes

Les femmes voilées de plus en plus ciblées verbalement ou physiquement, en France et aux Etats-Unis

Des mannequins coiffés de voiles lors de l'exposition annuelle   musulmane au Bourget (Nord de Paris) le 30 mars 2018
Des mannequins coiffés de voiles lors de l'exposition annuelle   musulmane au Bourget (Nord de Paris) le 30 mars 2018
(AP Photo/Christophe Ena)

A l'occasion d'une étude ménée aux Etats-Unis, et de l'arrestation d'un groupe d'extrême-droite en France, deux événements advenus fin juin 2018, il apparaît qu'il devient de plus en plus risqué pour une femme de marcher dans les rues ou de se déplacer dans les transports publics, si elle porte un foulard ou un voile.  

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Deux informations, de part et d'autre de l'Atlantique, l'une en France et l'autre aux Etats-Unis, donnent quelques sueurs froides. C'est d'abord un groupe de personnes arrêtées aux quatre coins de la France, le 24 juin 2018, avant qu'elles ne passent à l'acte. Issues de la mouvance de l'extrême droite radicale, ces dix-là (hommes et femmes) projetaient des actions violentes contre des cibles musulmanes, parmi lesquelles "s'attaquer à des femmes voilées, choisies au hasard dans la rue" comme nous le rapporte l'AFP.  Ils avaient aussi l'intention de "s'en prendre à des imams radicaux et des détenus islamistes sortant de prison". 

Quelques jours auparavant, la Commission des droits humains de la ville de New York (l'une des institutions les plus actives du pays en ce domaine) rendait un rapport de 34 pages sur « La xénophobie, l’islamophobie et l’antisémitisme à New York depuis l’élection présidentielle de 2016 : rapport sur les discriminations, les attitudes partiales, les actes de haine subis par les Musulmans, les Arabes, les Asiatiques, les Juifs et les Sikhs de New York. » Une commission présidée par Carmelyn P. Malalis, une femme, donc, il est toujours bon de le mentionner. Voici ce qu'elle précise : "Cette enquête est l’un des premiers efforts de la Commission sous ma direction. Alarmés par la tendance à la hausse du nombre d’incidents de harcèlement raciste, ou d’agressions contre des Musulmans, des Arabes, des Asiatiques, des Juifs ou des Sikhs, de New York, nous l’avons lancée pour nous donner plus d’informations sur ce que ces communautés vivent, et les obstacles qu’elles doivent franchir en réponse à tout cela. (.../...) Notre espoir est que ce travail permettra de réduire ces incidents et de donner les moyens à ceux/celles qui les subissent, de réagir eux-mêmes.

Une New-Yorkaise voilée sur quatre agressée dans le métro

Et ce sondage mené auprès de 3105 personnes, représentatives des quelque 400 000 New-Yorkais, chiffre estimé par la ville de New York en fonction des origines mentionnées plus haut, l'affirme : "Les femmes musulmanes sont particulièrement affectées par ces violences: 27,4%, soit une femme sur quatre portant un hijab s'est déjà fait pousser ou bousculer intentionnellement sur une plateforme de métro en raison de son appartenance ethnique et religieuse (contre une moyenne de 13,6% pour les autres minorités)." Plus d'une femme sur quatre.

Et encore, beaucoup, la plupart même, ne portent pas plainte, ou ne signalent pas ces agissements, en un mélange de honte et de peur... Parce qu'elles appartiennent aux "minorités visibles", celles contre lesquelles les racistes peuvent se tourner ouvertement : "Les membres très visibles de ces communautés, y compris les personnes de couleur et celles qui portent des vêtements religieux, sont particulièrement vulnérables au harcèlement verbal, aux menaces, aux agressions physiques et à la discrimination en matière d'emploi." 8,1% d'attaques physiques moins que les verbales avec 18,4%.  Au premier rang desquelles, donc, les assauts contre les femmes voilées... Qui en outre font face à d'autres discriminations publiques, comme celles d'être surveillés, voire suivis par des agents des forces de l'ordre.  

Des attaques dans le métro parisien aussi

Ces agressions ne sont cependant pas cantonnées au métro de New York. Si dès 2013, un premier rapport faisait état d'une tendance à l'augmentation des agressions contre les femmes voilées dans l'espace public en France, elles semblent s'être banalisées depuis. Comme nous le raconte Soukaïna Skalli qui a rejoint la rédaction de Terriennes à la mi juin. Quelques jours après son arrivée à Paris, elle a été témoin d'une violente altercation dans le métro parisien. 

Je n’arrive pas à y croire
Samia agressée dans le métro pour un bandeau sur la tête

19h30, 22 juin, station Opéra - On est vendredi soir, le métro parisien est plein à craquer. C’est normal, c’est l’heure de pointe et la fin de semaine. Je prends la ligne 8 pour rentrer chez moi. Je suis assise sur un siège, autour de moi, le bruit du métro d’un vendredi est étourdissant. Soudain, un « sale raciste ! » m’interpelle. « Sale con ! ». C’est la voix d’une jeune femme qui hurle. Moi qui pensait assister à une conversation bruyante entre deux amies. La jeune femme, s’approche de moi : « Je n’arrive pas à y croire » me raconte-t-elle, fébrile. Elle s’appelle Samia *, et elle est voilée, voilà la cause de l’agression. Le wagon est rempli, nous sommes tous collés les uns aux autre, et ceux adossés aux portes ouvrantes peinent à atteindre la barre du milieu pour se tenir. Alors que la rame ondule, Samia perd l’équilibre et bouscule un couple avec son sac. C’est le point de départ de l’altercation.

Ses agresseurs sont un couple, la quarantaine. Ils commencent alors à l’insulter, ils la fustigent de remarques racistes. « Rentre dans ton pays ! » « Sale mocheté », « Ce que tu portes sur ta tête c’est moche », «  T’es pas française ! ». En cause ? le simple voile qui couvre ses cheveux. Elle a beau répliquer que sa maman est normande et qu’elle est née en France ça ne change pas. Ils reviennent à la charge, insultes sur insultes avant que ne s’interpose un homme qui ordonne de la laisser tranquille. Et qui lui propose de changer de wagon, ce qu’elle refuse.

La rame se vide peu à peu et reste quelque temps bloquée à l’arrêt. Alors, elle s’assoit en face de moi et me raconte encore. « C’est la première fois que ça m’arrive. Je trouve ça choquant qu’en 2018 on me renvoie encore ça, alors que je suis née en France ». Samia est encore étudiante, youtubeuse à ses heures perdues, elle s'expose à tous et surtout à toutes. Sa chaîne compte à présent 44 000 abonnés et son compte instagram près de 15 900. Sur ses réseaux sociaux, elle prodigue des conseils beauté, se filme dans son quotidien ou encore donne des conseils de vie. Avec son turban sur la tête qui ne gène pas ses fans, mais seulement les idiots… Comme la jeune chanteuse à la voix d’or Mennel qui en a fait, elle aussi, l’amère expérience… 

Récit de Soukaïna Skalli (Terriennes)
* le prénom a été modifié

Si les paroles et les actes semblent désormais les mêmes de part et d'autre de l'Atlantique, on pouvait penser que jusque là le rapport à la religion, et singulièrement à l'islam, et au foulard que portent certaines musulmanes pratiquantes en France ou aux Etats-Unis, différait grandement. Voyons par exemple les deux têtes d'affiche de mouvements citoyens, l'un américain, l'autre français, qui ont fait parler d'eux au premier semestre 2018.

A gauche, l'américaine Linda Sarsour, l'une des dirigeantes de la "Women march" de Washington, et à droite Maryam Pougetoux, présidente du syndicat étudiant Unef à la Sorbonne (Paris)
A gauche, l'américaine Linda Sarsour, l'une des dirigeantes de la "Women march" de Washington, et à droite Maryam Pougetoux, présidente du syndicat étudiant Unef à la Sorbonne (Paris)
AP/Evan Agostini pour Linda Sarsour ; DR pour Maryam Pougetoux

Côté américain, la Women's march née après l'avènement de Donald Trump à la Maison Blanche pour tenter de contrecarrer les projets ouvertement anti-femmes du nouveau président. Le succès de l'initiative a été immédiat et ne s'est pas démenti depuis. Parmi les cheffes de file, Linda Sarsour est sans doute celle qui a le plus fait parler d'elle. Pour le meilleur et pour le pire.

J'aimerais qu'on arrête de me dire 'de retourner dans mon pays'. Brooklyn est mon pays !
Linda Sarsour, féministe américaine, porte parole de la Women's March

Après avoir suscité l'enthousiasme de ses compagnes et compagnons en activisme, en particulier pour un discours prononcé lors de la Women's March de Washington en janvier 2017, avoir été élue “femme de l’année” par l'édition américaine de Glamour, la jeune femme de 38 ans, née à Brooklyn, a subi un violent retour de bâton, agité par les ultra conservateurs et les racistes. Le New York Times cite les messages haineux qu'elle a reçus en rafales, centrés sur son "apparence", c'est à dire le voile qui couvre ses cheveux : "rentre dans ton pays", "deux balles dans ta tête", "une bonne arabe est une une arabe morte", etc, etc. 
Brad Lander conseiller municipal démocrate de Brooklyn qui la connaît bien et la soutient face aux attaques constate les changements à l'oeuvre dans son pays : "L'une des caractéristiques horribles du règne de Trump est qu'il menace de nous tribaliser tous."

Linda Sarsour ne manque pas de répondant. A ses agresseurs, dans un entretien accordé au site américain d'information Quartz, elle lance : "J'ai une personnalité très résiliente, la peau épaisse, cela me vient de Brooklyn, et cela me permet de rester concentrée sur ma mission et mes objectifs. Et j'aimerais qu'on arrête de me dire 'de retourner dans mon pays'. BROOKLYN EST MON PAYS !"

Je suis une citoyenne française, j'ai fait des études en France, dans des établissements laïcs et publics. Mon voile je le porte par choix, par conviction religieuse, mais dans le respect de la loi, dans le respect d'autrui
Maryam Pougetoux, syndicaliste étudiante, Unef

Maryam Pougetoux est française, arrière petite fille de résistants, passionnée de littérature qu'elle étudie à la Sorbonne. Engagée en politique, elle a rejoint l'Unef, le syndicat étudiant marqué à gauche (qui a pris la tête du mouvement contre la réforme dite "parcoursup" de la "sélection" pour les études supérieures). Elle en est devenue l'une des dirigeantes parisiennes, dans son université. Mais pour certain.es, elle a un gros défaut, elle porte le voile, ce fichu morceau de tissu, dont elle dit que, "dans sa famille mêlée de catholiques et de musulmans, il ne pose aucun problème".  Dans des cercles intellectuels, comme au plus haut niveau de l'Etat, au sein du gouvernement même, on lui reproche pêle-mêle de "marquer sa différence avec la société française", d'afficher "une foi incompatible avec le syndicalisme", ou de "faire la promotion de l'islam politique". Sur les résaux sociaux, la haine se déchaîne, les insultes fusent, son numéro de téléphone est jeté en patûre.

Aux journalistes de BuzzFeed venus lui poser la question sur ses réactions face au "problème que poserait le voile à certaines personnes", elle répond : "Après les attentats de 2015 notamment, j'ai senti qu'on ne me regardait pas de la même manière, qu'on pouvait me regarder de façon un peu insistante. Mais au niveau universitaire, il y a l'idée que nous sommes tous là pour travailler, pour apprendre, pour étudier. Donc à partir du moment où on se donne les moyens pour le faire, le voile ne pose pas de problème. Lorsque je suis arrivée à l'Unef, on ne m'a pas non plus jugée parce que je portais un voile. C'est pour cela que j'ai pu m'impliquer autant pour ce syndicat et que je m'y sens à l'aise. (.../...) Je suis une citoyenne française, j'ai fait des études en France, dans des établissements laïcs et publics, mon voile n'a aucun lien avec ça. Je le porte par choix, par conviction religieuse, mais dans le respect de la loi, dans le respect d'autrui, donc à partir de ce moment-là, le débat ne devrait même pas se poser.​"

Serait-ce à dire que l'Etat français qui aime à louer son universalisme basculerait lui aussi "dans le tribalisme" évoqué par l'élu américain cité plus haut ? Pas étonnant dans ces conditions que des militants se réclamant d'un passé révolu, nostalgiques de la France coloniale et de l'Action française, ceux qui viennent d'être arrêtés, se sentent autorisés à agresser toute femme portant un foulard sur la tête... 

De la liberté avant toute chose 

A ce moment de cet article où l'on en arrive à la conclusion, certain.es auront déjà tourné les talons, face à ce qu'ils/elles considèrent comme une défense du voile islamique. Alors non, Terriennes ne défend pas le voile. Nous défendons la liberté individuelle des femmes, celle de refuser de se soumettre à tous les diktats énoncés par les hommes, qu'ils soient religieux ou autres, mais aussi celle de décider de s'y soumettre si tel est leur choix. 

Nous avons souvent donné la parole à celles qui se battent contre l'obligation de porter le voile dans des pays où ne pas le faire peut vous valoir au minimum la prison, au pire la mort. Mais nous la donnons aussi à celles qui décident de le porter par choix, ne sont forcées par personne de le faire, ce qui ne leur vaut certes pas d'être tuées mais d'être copieusement insultées et parfois physiquement attaquées. (Encore que l'on ne sait pas jusqu’où voulaient aller ces militants d’extrême droite dans leur croisade. Et par ailleurs, pousser quelqu’une sur un quai de métro pourrait fort mal se terminer.) 
 
Libre à chacun.e de critiquer le voile, foulard, hijab, etc, peu importe son nom, et de le faire comme n'importe quel signe religieux de n'importe quelle religion. 
Masih Alinejad, activiste iranienne à l’origine du mouvement “My Stealthy Freedom”, une action contre le port du voile imposé dans son pays - et qui lui a valu l'exil pour échapper à la prison ou à l'assassinat -, rappelait lors d’un entretien accordé à Terriennes "qu'elle se battait contre le port du hijab imposé, pas contre le hijab en soi"...

Et voici qu'au détour de nos lectures estivales, une autre information surgit, en Belgique cette fois, dans la province francophone du Hainaut, à quelques kms de la frontière avec la France : une jeune femme de 19 ans marchait paisiblement le 2 juillet 2018 dans une ruelle d’Anderlues, commune de 11000 habitants. Quand deux hommes l'ont injuriée avant de lui arracher son voile et ses vêtements, puis de lui taillader le torse avec un couteau...

A retrouver sur ces sujets dans Terriennes : 
Masih Alinejad, celle qui pousse les Iraniennes à sortir les cheveux au vent
Iran : celles qui tombent le voile
Pourquoi donc les hommes ne se voilent-ils pas ?
Au Québec, universalistes et multiculturalistes s'affrontent sur l’interdiction du niqab dans les services publics
Danemark : Sherin Khankan, l'imame qui promeut un féminisme islamique
Polémique d'été en France : burkini ou pas burkini, telle est la question…
Voile ou minijupe, religion ou mode, choisir son aliénation ?
'Le voile, c’est ton regard qui le met' : quand des artistes s'emparent du foulard
Viols, voiles, corps de femmes dans la Guerre d'Algérie 
Et tout notre dossier > Femmes voilées, le voile dans tous ses Etats

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1