Terriennes

Les hormones féminines : nos alliées contre les maladies cardiovasculaires ?

Sylvie Demers présente son livre <em>Hormones féminines et cholestérol</em>, paru le 28 septembre 2022 au Québec.
Sylvie Demers présente son livre Hormones féminines et cholestérol, paru le 28 septembre 2022 au Québec.
©Catherine François

Faut-il se méfier des traitements hormonaux de substitution prescrits aux femmes qui vivent mal leur ménopause ? Non, explique la docteure québécoise Sylvie Demers dans Hormones féminines et cholestérol. Au contraire, l’hormonothérapie féminine peut jouer un rôle protecteur. Explications.

Grande spécialiste de l’hormonothérapie au Québec, la docteure Sylvie Demers vient de publier Hormones féminines et cholestérol, un livre dans lequel elle déboulonne le mythe selon lequel l’hormonothérapie augmente les risques de maladies cardio-vasculaires pour les femmes qui en suivent une.

Sylvie Demers avance qu’au contraire, les hormones féminines sont de précieuses alliées d'une bonne santé cardio-vasculaire. Elle met aussi en doute la nécessité de prendre des médicaments contre le cholestérol, car il est lui aussi, selon elle, un allié dans ce domaine.

Crises cardiaques : les femmes aussi

Sylvie Demers est médecin de famille et chercheuse depuis vingt-cinq ans, biologiste et docteure en médecine expérimentale, une sommité en matière d’hormonothérapie féminine, masculine et transgenre. Elle fournit tout d’abord dans son livre des chiffres qui font froid dans le dos : selon Statistique Canada, 31% des décès des Canadiennes sont causés par des maladies cardio-vasculaires. Même proportion chez nos voisins au sud de la frontière : un tiers des décès des femmes américaines est lié à des maladies cardio-vasculaires, selon l’American Hart Association. En Europe aussi, une femme sur trois meurt d'une maladie cardio-vasculaire, selon la Fondation recherche cardio-vasculaire, et c’est la première cause de mortalité féminine en France.

Ainsi les femmes ont-elles 50 fois plus de risques de mourir d’une maladie cardiovasculaire que d’un cancer du sein. La croyance populaire selon laquelle les maladies cardiovasculaires ne concernent que les hommes est totalement erronée.

Hormonothérapie protectrice

La docteure Demers s’insurge contre le fait que l’on refuse de prescrire de l’hormonothérapie aux femmes qui ont eu un épisode de maladie cardio-vasculaire (angine, infarctus, ICT, ACV, thrombose), qui ont des historiques familiaux et prédispositions génétiques à ces maladies, ou qui ont des prédispositions ou des facteurs de risques comme obésité, surpoids, diabète, tabagisme, hypertension artérielle etc... Et ce sous prétexte que la prise d’estrogènes à la ménopause augmenterait le risque de malades cardiovasculaires.

 
Traitement hormonal au Québec.
Traitement hormonal au Québec.
©Catherine François
"Contrairement au discours dominant, je vous démontrerai dans cet ouvrage que l’hormonothérapie féminine à dosage adéquat joue un rôle protecteur important contre les maladies cardiovasculaires", écrit la Sylvie Demers, d'autant qu’elle n’augmente pas le risque de cancer du sein. La docteure croit que l’un des problèmes actuels sur ce dossier de l’hormonothérapie vient du manque de formation adéquat des médecins : "La formation des médecins est grandement déficiente en ce domaine", précise-t-elle.

Sylvie Demers s’attaque aussi dans son livre à cette pratique généralisée dans la médecine d’aujourd’hui de lutter contre le cholestérol, avec la prescription de médicaments anticholestérol, surtout les statines : "J’accorderai donc une place très importante au cholestérol, dont je rétablirai complètement la réputation. Vous découvrirez en effet que, tout comme les hormones féminines, le cholestérol est une substance essentielle et inestimable pour le maintien d’une bonne santé, tant cardiovasculaire que générale". Elle fait valoir à ce sujet que de grands spécialistes et plusieurs scientifiques partagent son avis.

Ces laboratoires qui font la loi

Sylvie Demers regrette que des médecins soient "à la botte" des compagnies pharmaceutiques, sans prendre le temps de se renseigner adéquatement sur les médicaments qu’ils prescrivent. On connait en effet la puissance des lobbies de ces compagnies.

"Nous comprendrons dans ce livre que les hormones féminines et le cholestérol ont été diabolisés et qu’il faut mettre fin à la béatification des statines. Ce ne sont pas de statines que les femmes ont besoin comme remèdes pour prévenir les maladies cardiovasculaires, mais de leurs hormones féminines", affirme la docteure dans l’introduction de son ouvrage. Un livre qui est un autre pavé que la spécialiste lance dans la grande mare de la médecine, après celui Hormones au féminin : Repensez votre santé, publié en avril 2008. 

Les hormones dans l’angle mort de la médecine

Sylvie Demers dénonce le fait que les hormones féminines, qui sont les plus complexes du corps humain, soient dans l’angle mort de la médecine depuis trop longtemps, alors qu’elles jouent un rôle essentiel dans notre organisme durant les premières décennies de nos vies de femmes et après, quand elles se raréfient à cause de la ménopause.

Je me bats contre les lignes directrices des sociétés savantes que je trouve très patriarcales et très paternalistes. On infantilise énormément les femmes.
Sylvie Demers

"Il y a quelque chose de très misogyne dans l’approche qu’on a de la santé des femmes, parce qu’on apprend aux femmes à avoir peur de leurs hormones. On leur dit que les hormones féminines donnent le cancer, causent des problèmes. C’est une vision négative, alors qu’on a une vision positive de la testostérone, l’hormone des hommes, fait-elle remarquer.

La meilleure façon de prévenir les problèmes, c’est d'avoir un bilan hormonal équilibré et de bonnes habitudes de vie, explique la clinicienne. De bonnes habitudes de vie, ça ne soulève aucune controverse. Mais avoir un bilan hormonal équilibré, oui. Le problème, c’est qu’on ne tient pas compte des hormones féminines en médecine et c’est un grave problème en médecine préventive, car il faut en tenir compte. Je ne dis pas que tous les problèmes de santé sont dû au manque d’hormones, mais on fait comme si cela n’avait aucune répercussion de manquer d’estrogène et de progestérone".

Le 12 décembre 2002, la docteure JoAnn Manson présente une étude qu'elle a dirigée, à Boston, sur l'hormonothérapie substitutive pour les femmes.
Le 12 décembre 2002, la docteure JoAnn Manson présente une étude qu'elle a dirigée, à Boston, sur l'hormonothérapie substitutive pour les femmes.
©AP Photo/Elise Amendola

La ménopause en quelques chiffres :

  • 12% de la population mondiale sera en ménopause d’ici 2025
  • 1% des femmes seront ménopausées prématurément, avant 40 ans
  • En moyenne, la périménopause commence à 45 ans
  • Il faut passer 12 mois sans avoir ses règles pour être considérée en ménopause
  • En moyenne, les bouffées de chaleur durent entre 6 et 24 mois et 75% des femmes ménopausées en ont
  • On recense actuellement 50 symptômes de la ménopause
  • On estime qu’environ 10 à 15% des personnes qui ont un utérus n’auront pas ou peu de symptômes, de 70 à 80% des symptômes faibles ou modérés et de 10 à 20% des symptômes forts
  • Avec l’augmentation de l’espérance de vie et l’âge moyen de la ménopause, les femmes passent maintenant 40% de leur vie en ménopause

(Chiffres tirés du hors-série du magazine Véro sur la ménopause)

La docteure Demers a mis cinq ans à écrire ce livre et elle ne s’inquiète pas du tout de savoir comment il va être reçu par la communauté médicale, parce qu’elle ne se gêne pas pour ruer dans les brancards et défaire des paradigmes : "J’écris parce que j’ai des choses à dire, c’est une question d’intégrité, même si aucun livre n’est vendu, je serai contente de l’avoir écrit. Mais c’est tout simplement que je me rends compte qu’il y a des choses qui ne marchent pas, qui n’ont pas d’allure, alors je ne peux pas me taire," confie-t-elle.

Un #MeToo des hormones

En fait, la docteure Demers ne s’est jamais tue, et elle est l’une des spécialistes interviewées dans la série télé LOTO-MÉNO, de l’animatrice Véronique Cloutier, diffusée au printemps 2021 (cf chronique Terriennes). Une série qui a un impact majeur dans tout ce dossier : "Énorme ! C’est un MeToo des hormones, c’est un tsunami dans ma vie s’exclame la docteure Demers. C’est incroyable l’engouement que cela a suscité chez les médecins, les infirmières, j’avoue que je suis dépassée".

Cette série a eu un double impact : d’un côté, elle a libéré la parole des femmes, fait sauter ce tabou ridicule qui enfermait dans le silence toutes les questions liées de près ou de loin à la périménopause, préménopause et ménopause. "Les femmes se sont libérées par rapport à tout ça ; elles en parlent ouvertement, dans les médias sociaux, les médias, entre elles," se réjouit Sylvie Demers.

Deuxième impact, cette série a suscité un intérêt auprès de la communauté médicale : médecins et infirmières ont afflué à la clinique de la docteure Demers, à Gatineau – près d’Ottawa, la capitale canadienne. "J’ai formé deux cents médecins et 200 infirmières jusqu’à maintenant, et j’ai 400 médecins et 400 infirmières en attente, précise Sylvie Demers. Et quand je dis médecins, je parle de généralistes, mais aussi des cardiologues, internes, gynécologues, psychiatres, endocrinologues etc… Il y a un intérêt incroyable et tous les médecins manquent de formation. C’est pour ça qu’en janvier 2023, je vais fermer ma clinique pour me consacrer à cette formation".

Des traitements pris en charge par l’État québécois

Mais l’impact le plus important a été au niveau gouvernemental : le 26 mai 2022, sous la pression du documentaire et d’une pétition initiée par Sylvie Demers et signée par près de 280 000 personnes, le gouvernement québécois a accepté que les coûts de l’hormonothérapie soient pris en charge par l’État. En France, les traitements hormonaux de substitution sont déjà entièrement pris en charge par la Caisse primaire d'assurance maladie. Ce fut une avancée majeure pour les femmes au Québec, où ces traitements étant assez coûteux, nombreuses étaient celles qui ne pouvaient pas se les permettre.


Je suis fière d’être une femme. On est avantagé, nous les femmes, sur le plan biologique. On est largement avantagé et il faut le dire !
Sylvie Demers

Une immense victoire pour la docteure Demers : "Je me bats pour les femmes qui veulent prendre des hormones et à qui leur médecin refuse de leur en prescrire. Je me bats contre les lignes directrices des sociétés savantes que je trouve très patriarcales et très paternalistes. On infantilise énormément les femmes. Je milite pour que, dans le cas de l’hormonothérapie, tout comme pour la contraception ou l’avortement, ce soit à la femme de décider ; le rôle du médecin, c’est de lui prescrire une hormonothérapie la plus sécuritaire possible sans jugement moral".

Le deuxième combat de Sylvie Demers, c’est assurer la formation du personnel médical pour pouvoir offrir de l’hormonothérapie aux femmes qui en désirent. Parmi les médecins et les infirmières qu’elle a déjà formés, plusieurs peuvent donner à leur tour cette formation.

Sylvie Demers se donne les deux prochaines années pour mettre en place une chaine de formation qui pourra fonctionner à plein régime et combler cette grave lacune de formation auprès du personnel médical. Après quoi, la médecin veut se consacrer à l’écriture pour compiler les résultats des recherches qu’elle mène depuis des décennies : "Parce qu’il faut publier, j’ai tout pris en note au cours de ma pratique dans ma clinique et j’ai découvert des choses incroyables que j’ai hâte de révéler".

Extrait de Loto-Méno.
Extrait de Loto-Méno.

Des nuances importantes

La docteure Demers avertit que l’hormonothérapie n’est pas non plus une formule magique qui va régler tous les problèmes de santé des femmes, et tient à préciser que ce n’est pas du tout un "coup de marketing" en faveur de l’hormonothérapie, qu’elle n’est payée par personne pour en vanter les avantages.

Oui, elle a longtemps prêché dans le désert, mais elle a tenu le coup grâce au soutien reçu par ses patientes durant ses vingt-cinq ans de pratique dans sa clinique, par leurs encouragements, leurs remerciements d’avoir enfin retrouvé une vie normale, de se sentir, de nouveau, bien dans leur vie et leur corps de femme : "J’ai toujours cru que ça changerait, jamais je ne me suis découragée, j’ai toujours pensé qu’un jour on allait arriver à ce point de rupture". 

Et la docteure de conclure sur le bonheur d’être une femme : "On montre toujours le côté sombre de la féminité, les menstruations, les SPM, etc., mais moi, je suis fière d’être une femme, on est avantagé, nous les femmes, sur le plan biologique. On est largement avantagé et il faut le dire !"