Terriennes

Les webzines lancées par de jeunes rédactions imposent un féminisme pluriel

L'illustration choisie pour accompagner une "Enquête sur l’état des lieux d’un mouvement féministe multiforme" publiée par Les Ourses à plumes 
L'illustration choisie pour accompagner une "Enquête sur l’état des lieux d’un mouvement féministe multiforme" publiée par Les Ourses à plumes 
(c) Killbeek

En France comme à l’étranger, on constate depuis quelques années une floraison de web magazines féminins (webzines) en particulier féministes qui viennent apposer à côté du mot « féminisme » des définitions plurielles : intersectionnel, LGBT, Queer. Mais qui se cache derrière ces magazines ? Côté français, Terriennes a rencontré Les Ourses à plume, Friction Magazine, Simonae, Well Well Well et Roseaux.

Depuis quelques années de plus en plus de magazines féministes voient le jour sur internet et succèdent aux magazines féminins qui ont marqué une génération d'adolescent.e.s. Aujourd'hui le mouvement féministe s'exprime à plusieurs voix. Par manque de représentation de ces voix dans les médias traditionnels, certaines ont décidé de se lancer sur le web.

Pallier le manque de pluralisme féministe dans les médias traditionnels

A l’origine de ces trois médias, c’est le besoin de créer une plateforme à leur image, qui prend en considération les différents croisements d’oppression subis par les femmes. Derrières ces trois jeunes femmes à l’origine de Friction Magazine, Simonae et Les Ourses à Plumes on retrouve une journaliste, une professeure de français et une développeuse web  et plus largement au sein des rédactions des sages-femmes, étudiantes, photographes ou militantes du milieu associatif.

On voulait faire du féminisme accessible, sans prérequis en sociologie ou autres.Nathalie Pauchet, fondatrice de Simonae

Nathalie Pauchet, alias Luna, fondatrice du webzine Simonae.
Nathalie Pauchet, alias Luna, fondatrice du webzine Simonae.
(c) Soukaïna Skalli

C’est d’abord en 2016 que le webzine (magazine en ligne) Simonae, nom donné en hommage aux Simone qui ont fait l’histoire -Simone Veil, Simone de Beauvoir, Nina Simone- voit le jour. « On a rajouté le –ae- pour rappeler que l’écriture non sexiste est la première règle qu’on s’est imposée. »

Au commencement de Simonae, une initiative plutôt novatrice de Nathalie Pauchet, -alias Luna- puisque c’est en parcourant Twitter que la jeune femme lance un appel à sa petite communauté en ligne. “J’ai demandé sans attendre véritablement de réponse qui serait motivée pour créer un magazine féministe”. A force de partage, et de likes, elle a eu la bonne surprise de réunir un groupe de 30 internautes, toutes motivées par l’idée de monter un magazine à leur image, mais surtout destiné à vulgariser la pensée féministe et la rendre accessible à un public plus large.

"Les articles que l’on aimait bien étaient écrits par des personnes qui ont de grosses bases en sociologie ou en étude de genre. Pour certains articles, j’étais obligée de faire des recherches pour comprendre les notions dès le paragraphe d’introduction. C’est intéressant mais on avait envie d’être le juste milieu. On voulait faire du féminisme accessible, sans prérequis en sociologie ou autres."


On attache beaucoup d’importance à analyser les croisements d’oppression. Les femmes qui sont en situation de handicap ne subissent pas les mêmes choses que les hommes. Et c’est la même chose pour la grossophobie, les questions LGBT ou encore biensur le racisme.Les Ourses à Plumes

« Je pense qu’on est toute une génération à avoir grandi avec "Madmoizelle". Sauf qu’au moment de passer à l’âge adulte, on ne s’est plus reconnue dans tout le contenu » reprend la fondatrice de Simonae.

Les Ourses à Plumes, en format papier aussi.
Les Ourses à Plumes, en format papier aussi.
https://lesoursesaplumes.info/

C’est en 2013 que le journal féminin s’implante à Paris, année durant laquelle le magazine Les Ourses à Plumes est en incubation. Pendant deux ans, le projet est réfléchi et l’équipe se forme peu à peu, principalement constituée de personnes issues du milieu militant et associatif. Et c’est pour répondre à un manque de pluralisme féministe dans les grands médias que la jeune équipe se réunit « On attache beaucoup d’importance à analyser les croisements d’oppression. On reconnaît que les femmes qui sont en situation de handicap ne subissent pas les mêmes choses que les hommes. Et c’est la même chose pour la grossophobie ou les questions LGBT. » affirme Delphine, l'une des animatrices des Ourses à Plume. Pour le magazine, la naissance du projet vient d’une envie de mettre sur pieds un magazine à leur image : issu du milieu militant.

Pour se faire connaître de façon plus large, elles ont aussi décidé de passer au papier avec le numéro 1 de leur revue sortie à l'automne 2018.

Etre le poil à gratter culturel du féminisme

(c) Capture d'écran Friction Magazine

C’est la même idée de sous-représentation de la contre-culture queer dans les médias traditionnels qui a poussé trois ami.e.s à fonder « Friction Magazine ». Derrière ce nom étonnant, l’idée de poil à gratter culturel, de revendication d’une forme de marginalité, d’accroche, qui frotte.

« Il y a aussi peut être l’idée de lutte » explique Leslie Préel co-fondatrice du média. C’est en 2017, que Gaëlle Matata (photographe), Matthieu Foucher (journaliste) et elle même fondent ce magazine. Leur ambition est d’abord et avant tout porter un regard queer sur les questions sociétales, en évoquant l'art, l'antiracisme, l'accueil des migrant.e.s et d'autres sujets encore. Le but étant pour ces amoureux. ses d’écriture de trouver un terrain d’expression qui ne serait pas excluant.

Prise de conscience nationale sous couvert de féminisme marketing ?

L’année 2018 a été placée sous le signe du hashtag #MeToo, célèbre pour avoir mis en lumière le nom des hommes accusés de harcèlement sexuel dans le milieu du cinéma. Année même où le terme de féminisme, féministe a été particulièrement entendu dans la presse puisque se sont succédées associations féministes, femmes et hommes défendant ce sujet, devenue grande cause du quinquennat du président Emmanuel Macron depuis deux ans.
 

On surfe sur cette vague de féminisme de manière un peu démagogique mais il n’y a pas de véritable changement structurel
Les Ourses à Plumes

Un terme employé parfois à tout va comme le reproche la fondatrice de Simonae : « proposer des pyjamas d’une certaine marque avec écrit féministe dessus, sans proposer des tailles au-dessus du 42 ça renvoie l’image que c’est destiné à une catégorie de femme, jeune, mince, qui a du budget. Pour moi ça doit aller plus loin que de dire c’est cool d’être féministe. ».  La fondatrice des Ourses à Plume la rejoint sur ce point « Pour moi c’est un effet de mode et pas un changement structurel. Cela devient marketing d’être féministe. Par exemple, dans les séries télé dès qu’il y a des personnages féminins on parle de série féministe. On surfe sur cette vague de manière un peu démagogique mais il n’y a pas de véritable changement structurel. »

Parler de féminisme queer, intersectionnel ou trans, c’est admettre la pluralité de féminisme qui viendrait trancher avec le féminisme institutionnel ou universitaire souvent porté par les médias traditionnels. Mais cela réduit malgré tout le lectorat. “Aujourd’hui il y a cette prise de position qui est de dire qu'on n’est pas féministes mais plutôt humanistes. On sait qu’il y a énormément de choses sur lesquelles il faut encore se battre et je pense qu’il faut arrêter de caricaturer les féministes comme des femmes qui détestent les hommes et qui veulent les castrer” soupire la fondatrice des Ourses à Plume.

Le web : une facilité d’accès et un faible coût financier

Nous sommes nombreuses à nous rendre compte qu’avec internet on a la possibilité de prendre la parole sans que techniquement ce soit trop compliqué. C’est facile d’avoir des canaux d’expression. On peut porter notre vision du féminisme, démultiplier la parole”. Comme ses consoeurs rédactrices à Friction Magazine et les Ourses à Plumes, la pionnière de Simonae s'est lancée grâce à son réseau personnel et à son entourage, système débrouillardise. Pour Friction Magazine, pas de modèle financier de référence, mais une base de bénévolat. L'équipe comporte auourd'hui une quinzaine de contributrices et contributeurs régulièr.e.s, sans rémunération.

Un modèle à double tranchant d’après Leslie Préel de Friction Magazine, professeure de français à l’origine “ On aime bien ce côté bénévole, ça nous permet une grande liberté”, une liberté de choix, de ton que l’on retrouve également chez l’équipe de Simonae qui est montée jusqu’à 90 contributeurs sur le site à un moment donné. Cet avantage est cependant également équivoque pour la responsable de Simonae puisqu’il faut maintenir une régularité de publication en fonction des agendas de chacunes. Et trouver des astuces pour financer l’hébergement et les dépenses liées au média.

Pour le financement, on puise sur nos deniers personnels et à côté de cela on organise des événements ou des apéritifs pour récolter des fonds”, un système D qui convient pour le moment à l’équipe de Friction Magazine qui souhaite rester sur un format bénévole.

Pour l’équipe des Ourses à Plumes, une campagne de financement participatif a été lancée au moment du lancement du site. Ainsi avec les dons, elles ont pu payer les frais d’hébergement et se lancer cette année dans la première version papier de leur revue sortie cet automne.

Faire valoir la parole des concernées

Si militantisme et journalisme sont a priori éloignés l'un de l'autre, voire antagoniques, pour les trois rédactrices, il ne fait aucun doute que ce sont des mots qui se croisent quand on parle de féminisme. “Pour moi ce sont des domaines indissociables” confie Friction Magazine, puisque si l’engagement commence sur internet, il se poursuit et prend forme avant tout sur le terrain.

Toutes les rédactrices font savoir qu’il est primordial de faire valoir d'abord la parole des concerné.es comme le confirme la fondatrice de Simonae “Nous essayons dans le meilleur des cas de donner les sujets aux personnes de l’équipe qui sont concernées par le thème, ou quand c’est impossible on donne directement la parole aux personnes impliquées.” De même pour l’équipe de Friction Magazine qui a notamment attribué une tribune régulière au Front Monstrueux Insurrectionnel, groupe militant apparu en tête du cortège de la gay pride de Bordeaux en juin 2018. 

Pour retrouver les publications citées :
 > Simonae,
Friction Magazine
Les Ourses à Plumes
Well Well Well
Roseaux
Et aussi
Dialna, pour nous et par nous
Les Intelloes
Go Girlz
> Deuxième Page
> FeministoClic, le site d'Osez le Féminisme
Podcast Une tête bien femme
> Femmes Plurielles, en Belgique
> Axelle Magazine, en Belgique aussi

Et tant d'autres, avec nos excuses pour ne pas les citer, mais vous pouvez toujours nous envoyer les informations via la page Facebook de Terriennes