Liban : que veulent les femmes de la révolution d’octobre ?

Depuis le début de la contestation, à Beyrouth comme à Tripoli et partout dans le pays, les femmes sont de toutes les manifestations et font porter haut et fort leur voix pour plus de droits. Lois sur l'héritage, le divorce, la garde des enfants ou encore le mariage civil, les Libanaises comptent bien récolter les fruits de cette "révolution d'octobre". Malgré la démission du Premier ministre Saad Hariri, la mobilisation continue. Reportage.
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"La révolution d'octobre" ou le printemps des Libanaises ? Partout dans le pays, les femmes sont au coeur des manifestations - pour changer le régime, et aussi obtenir plus de droits.
©Pierre Raimbault
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C’est une image qui a inondé les réseaux sociaux au Liban et au-delà. Celle d’une jeune femme poursuivie par un homme torse nu avec un bâton en bois, qui s’apprête à la frapper. La scène s’est déroulée vendredi 30 octobre quand une centaine de partisans du Hezbollah et de l’autre parti chiite libanais Amal ont violemment attaqué des manifestants réclamant depuis 15 jours la fin d’une classe politique corrompue héritée de la guerre civile (1975-1990).

« Ce n’est pas un hasard si les femmes ont été les premières visées, car depuis le début de la révolution libanaise, elles sont sur le devant de la scène », explique Lara Bitar, une journaliste indépendante.

Vous ne nous ferez pas taire. Révolution, révolution ! 
Une manifestante à Beyrouth

Après cette scène qui a jeté l’effroi parmi les manifestant.e.s, les femmes sont d’ailleurs les premières à réagir. Plusieurs d’entre elles se saisissent d’un mégaphone. « Qu’il tombe, qu’il tombe, ce régime de voyous », lance l’une d’elle, le regard plein de défiance. « Vous ne nous ferez pas taire. Révolution, révolution ! », crie une autre, la voix cassée, mais encore vaillante. Un manifestant enroulé dans un drapeau libanais intervient. «S’il vous plaît, remercions nos femmes qui jouent un rôle incroyable dans cette révolution ». Elles sont alors applaudies.

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"Qu'il tombe, qu'il tombe ce régime de voyous", lance l'une des manifestantes après avoir saisi le mégaphone.(Beyrouth, octobre 2019)
©Thomas Abgrall

Reprendre possession de l’espace public

La jeune génération est particulièrement représentée dans la révolte libanaise qui a gagné le pays le 17 octobre. « Cet engagement n’est pas né du jour au lendemain. Il est le fruit d’un travail de terrain mené depuis de nombreuses années par des associations, ce qui a permis aux femmes de peser dans le débat public », affirme Nathalie Halabi, qui organise chaque soir des séances de libre parole près de la place des Martyrs, à Beyrouth. « Des avancées importantes ont été accomplies, mais il reste encore beaucoup à faire ». Dans les manifestations, des demandes reviennent régulièrement : l’adoption d’une loi permettant à la femme libanaise de transmettre sa nationalité à ses enfants et à son mari étranger, le vote d’une loi unifiée sur le statut personnel pour une égalité hommes-femmes en matière d’héritage, de divorce ou de garde des enfants, ou encore le mariage civil.

Avant, certaines personnalités portaient déjà la voix des femmes, mais avec cette révolution, notre prise de parole individuelle dans l’espace public est beaucoup plus forte.
Lama, étudiante libanaise

Le soulèvement d’octobre, qui a ratissé large, a aussi permis à un plus grand nombre de femmes de s’exprimer, au-delà des traditionnels cercles de la société civile. « Des femmes de tous les horizons ont pris part au mouvement : féministes ou conservatrices, activistes ou novices, de toutes les confessions, et dans toutes les régions du pays», assure Lara Bitar. « Avant, certaines personnalités portaient déjà la voix des femmes, mais avec cette révolution, notre prise de parole individuelle dans l’espace public est beaucoup plus forte », estime Lama, une jeune étudiante de 21 ans, croisée sur le « Ring », une bretelle d’autoroute qui surplombe Beyrouth, occupée par des manifestants.

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Sur le terrain, les Libanaises sont en permanence dans l'action, sur les barricades érigées dans la capitale, ou participant à des groupes de discussions sous des auvents. (Beyrouth, Liban, octobre 2019)
©Thomas Abgrall

Sur le terrain, les Libanaises sont en permanence dans l’action : elles organisent des groupes de discussions sous des auvents, haranguent les foules, participent aux barricades érigées dans la capitale pour faire pression sur le gouvernement.

Dans le quartier de Hamra, Ola Saliba, 25 ans, chevelure blonde et keffieh noir et blanc autour du cou, bloque régulièrement avec ses amis des axes routiers de la capitale au moyen de bennes à ordures. « Je participe à des actions plus extrêmes, car nous n’aurons peut-être plus d’autre opportunité de remettre en cause ce système confessionnel et corrompu qui nous opprime, explique la jeune femme. Comment est-ce que je peux songer à faire des enfants dans un pays pareil, avec des coupures d’eau et d’électricité permanentes, où l’on est obligé de cumuler plusieurs jobs pour payer les factures ? » s’indigne la jeune femme. Elle tente comme elle peut d’organiser sa nouvelle vie dans la « révolution ». Dès le matin, elle s’informe sur des groupes Whatsapp des actions de la journée, puis vers 17 heures, rejoint son travail en banlieue de Beyrouth. Elle est employée chez Sea Sweet, une chaîne de pâtisseries. Vers minuit, elle revient camper sous les tentes de la place Riad Solh, au centre-ville, que les manifestants occupent depuis 15 jours.

« Ligne de front » des femmes

Comme Ola, des jeunes femmes dorment chaque nuit dans des tentes au centre-ville. Elles se relaient pour monter la garde, au cas où la police ou des fauteurs de trouble interviendraient pour démanteler le campement. Amal, 26 ans, originaire de Zghorta, au nord du Liban, ne dort que quelques heures par nuit. Sa tente bleue frôle des rouleaux de fil barbelés installés par la police pour éviter que les protestataires n’accèdent au Parlement. « Ma mère me supplie tous les jours en pleurant de revenir à la maison, mais je lui réponds que je ne reviendrai pas tant que nos politiciens corrompus ne quitteront pas la scène politique. Si cette révolution n’aboutit pas, je demande un visa pour aller m’installer au Canada », tranche-t-elle.

Ces jeunes femmes ont vraiment du cran et adorent leur pays. Notre génération est tellement marquée par la guerre civile, que nous n’avons pas assez revendiqué nos droits.
Diala Kassen

Au départ, ces femmes se sont connues en formant une « ligne de front » pendant les premiers jours de la mobilisation, protégeant les manifestants de la police, puis pour faire barrage à des jeunes du Hezbollah venus semer le trouble dans le centre-ville. « Les femmes jouent un rôle de pacification crucial dans les manifestations », poursuit la militante. Diala Kassen, une femme de 45 ans, qui passe par là, se dit admirative. « Ces jeunes femmes ont vraiment du cran et adorent leur pays. Notre génération est tellement marquée par la guerre civile que nous n’avons pas assez revendiqué nos droits ». Elle participe à sa manière à la « révolution », en venant chaque jour à 8 heures du matin avec ses enfants nettoyer le centre-ville.
 

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Les femmes jouent un rôle de pacification crucial dans les manifestations au Liban. (Tripoli, Liban, octobre 2019)
©Pierre Raimbault

A Tripoli, les femmes se soulèvent aussi

Les femmes ne se mobilisent pas que dans la capitale libanaise, et c’est une vraie nouveauté. A Tripoli, seconde ville du pays à majorité sunnite et réputée conservatrice, elles sont aussi présentes en masse, ce qui dénote l'évolution des normes sociales.
 

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Les Libanaises ne se mobilisent pas seulement dans la capitale mais sont aussi présentes en masse à Tripoli, seconde ville du pays à majorité sunnite et conservatrice, ce qui est une vraie nouveauté.
©Pierre Raimbault

Rouwana, qui vit dans le quartier pauvre de Bab al-Tebbaneh, se rend souvent sur la place Al-Nour, épicentre des manifestations. « Avant, les hommes ne nous laissaient pas descendre seules à des manifestations, mais maintenant ils ne disent plus rien », raconte cette maman de 31 ans. Certaines femmes se sont même révélées lors de cette mobilisation inédite.

J’ai réalisé que la Constitution nous donnait des droits à tous, sans distinction, mais que les femmes n’en bénéficient pas comme les hommes.
Adla Audi, manifestante, maquilleuse à Tripoli

Adla Audi, 31 ans, qui travaille comme maquilleuse dans un salon de beauté à Tripoli, s’adresse à la foule dès qu’elle le peut sur la tribune improvisée sur la place Al-Nour. Elle qui n’avait jamais participé à une manifestation, se saisit du micro et parle sans crainte devant une foule exaltée du ras-le-bol général : des enfants malades qui meurent à la porte des hôpitaux faute d’argent, des étudiants sans perspectives qui émigrent, ou des vieillards qui doivent mendier pour se nourrir. Avec cette « révolution », elle a encore plus pris conscience des inégalités qui touchent les femmes. « J’ai réalisé que la Constitution nous donnait des droits à tous, sans distinction, mais que les femmes n’en bénéficient pas comme les hommes. Nos droits ne doivent plus rester des rêves, mais devenir une réalité ».
 

Une semaine après la démission du premier ministre Saad Hariri, des milliers de femmes ont investi le centre-ville de Beyrouth. Rassemblées place des Martyrs, armées de bougies et de casseroles, elles ont repris en choeur ce slogan : "Pouvoir patriarcal, le droit des femmes c'est pas un détail, allez, allez, le changement!".