Terriennes

Linda Sarsour, de la Women’s March à la défense des migrants, icône malmenée des droits civiques aux Etats-Unis

Linda Sarsour, le 28 juin 2019 sur la place de la Liberté à Washington D.C., lors de l'action des femmes américaines pour empêcher la séparation des enfants de leurs parents migrants
Linda Sarsour, le 28 juin 2019 sur la place de la Liberté à Washington D.C., lors de l'action des femmes américaines pour empêcher la séparation des enfants de leurs parents migrants
© Delphine Darmency

Incontournable figure de l’activisme politique américain, Linda Sarsour fut propulsée sur la scène médiatique lors de la Women’s March du 21 janvier 2017 à Washington. Cette new yorkaise de Brooklyn, originaire de Palestine, engagée dans le combat contre la détention des enfants de migrants, inspirée par le parcours de Malcolm X, est aussi souvent attaquée. Une rencontre signée Terriennes.

dans

Le 27 juin 2018, dans une église de Washington D.C., en réaction à la politique d’immigration du président Trump qui a alors décidé de séparer les enfants de leurs parents migrants, quelques 200 femmes se préparent à la plus grande action de désobéissance civile menée par des femmes aux États-Unis. Une semaine auparavant, quatre anciennes « first ladies » faisaient savoir à Donald Trump ce qu'elles pensaient de ces déchirures familiales, mesure emblématique de cette "tolérance zéro" à l'égard des clandestins entrés par le Mexique. 

A retrouver sur la réaction des premières dames dans Terriennes :
> La compassion des "first ladies" pour les enfants migrants séparés de leurs parents aux Etats-Unis

« Vous allez faire l'histoire ! Vous allez pouvoir dire 'je n’ai pas tourné le dos', s’exclame Linda Sarsour face à une audience électrisée. Pour nous, au sein de la Women’s March, le silence est synonyme de violence, complicité et injustice. Révoltez-vous, restez cohérentes, restez fortes et continuez à vous faire entendre ». (voir vidéo ci-dessous)

Le lendemain, le rassemblement prend forme sur la place de la Liberté sous un soleil terrassant. « Vous écrivez sur Linda Sarsour », s’intéresse Gabriella, la quarantaine, militante depuis la Women’s March en 2017. « Cette femme est extraordinaire, elle m’inspire tellement. Vous avez entendu son discours hier ? ».

Linda Sarsour, au milieu des manifestantes, le 28 juin 2018 dans le Hart Senate Office Building à Washington D.C
Linda Sarsour, au milieu des manifestantes, le 28 juin 2018 dans le Hart Senate Office Building à Washington D.C
© Delphine Darmency
Agir me permet de me sentir bien
Linda Sarsour
Depuis la vague de discrimination antimusulmane qui a frappé les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, Linda Sarsour, aujourd’hui 38 ans, n’a jamais faibli dans son combat en faveur des droits civiques. « Nous vivons une période sombre pour les États-Unis, explique-t-elle à Terriennes. Beaucoup de communautés diverses se battent pour faire respecter leurs droits. Et malheureusement, la situation s’est nettement aggravée sous la présidence de Donald Trump. Tous les jours, en me réveillant, je suis folle de rage de lire ce qu’il s’est passé la veille. Agir me permet de me sentir bien ». 
 
Sur les routes du pays, dans le cadre de la Women’s March ou engagée dans la mobilisation des populations les plus marginalisées à prendre part au processus électoral, Linda Sarsour directrice de l’ONG MPower Change est également en première ligne de nombreux  autres combats : depuis les détentions d’immigrants à la violence policière en passant par la contestation du décret « anti-musulmans » de Donald Trump. « Quand des enfants sont arrachés aux bras de leur mères pour être placés dans des camps de détentions ou quand des noirs américains non armés sont tués par la police, je ne peux pas rester chez moi sans rien faire », se révolte-t-elle.

La désobéissance civile comme mot d’ordre

Ce 28 juin 2018, à Washington, plus de 2500 femmes venues de tout le pays s’apprêtent à désobéir et pour certaines à se faire arrêter dans les locaux du Sénat. Linda Sarsour, très sollicitée, prend le temps de parler aux militantes, se laisse enlacer et se plie sans sourciller aux demandes de selfies. En cheffe de file, elle prend de nouveau le micro – parmi d’autres - pour mobiliser les troupes.
 
« Défiler est important mais ce n’est pas suffisant sous une administration fasciste. Aujourd’hui, nous répondons à l’appel de Dr Coretta Scott King (militante des droits civiques et épouse du pasteur Martin Luther King, ndlr) : Femmes, si l’âme de la nation doit être sauvée, devenez son âme », lance-t-elle sous un tonnerre d’applaudissements, avant d’ajouter : « Nous ne laisserons personne nous diviser, nous sommes dans ce combat ensemble car lorsqu’une femme n’est pas libre dans ce pays, aucune d’entre nous ne l’est ».

Cible d’attaques violentes, ses meilleurs soutiens viennent de son quartier, Brooklyn  

« Championne du changement » selon l’administration Obama, soutenue par Bernie Sanders le candidat démocrate adversaire d'Hillary Clinton lors de la primaire à la présidentielle 2016, elle est également considérée par certains de ses opposants comme une islamiste antisémite. Ouvertement antisioniste, obéissant à la « sharia », elle est clivante et se retrouve périodiquement victime de vagues d’attaques sur les réseaux sociaux et de menaces de morts. Après avoir suscité l'enthousiasme, en particulier pour un discours prononcé lors de la Women's March de Washington en janvier 2017, avoir été élue “femme de l’année” par l'édition américaine de Glamour, la jeune femme de 38 ans, née à Brooklyn, a subi un violent retour de bâton, agité par les ultra conservateurs et les racistes. Le New York Times cite les messages haineux qu'elle a reçus en rafales : "rentre dans ton pays", "deux balles dans ta tête", "une bonne arabe est une une arabe morte", etc, etc. 

Mais à Brooklyn, "son pays" ainsi qu'elle appelle ce quartier historique de New York, elle entretient les meilleures relations avec plusieurs personnalités de la communauté juive, qui lui ont apporté leur soutien à plusieurs reprises. Ainsi de Brad Lander, cité par le New York Times, conseiller municipal démocrate de Brooklyn, qui a qualifié les accusations portées contre Mme Sarsour de " grotesques " et qui a rappelé qu'elle avait aidé à recueillir des fonds pour réparer deux cimetières juifs vandalisés à Saint-Louis et en Pennsylvanie en février 2018. "Elle a été dans ma synagogue. Elle et mon rabbin sont amis. Il ne fait aucun doute que les réactions violentes à son égard sont liées à l'idée d'avoir une Américaine/palestinienne héritière du mouvement pour les droits civiques dont elle a pris la tête."
 

« Malheureusement, nous vivons une époque où beaucoup de personnes au pouvoir dans ce pays n’aime pas les musulmans. Ils nous désignent du doigt comme si nous étions l’ennemi. Pourtant l’Islam était présent dans ce pays avant même qu’il ne se nomme États-Unis », souligne-t-elle « Ils font passer l’Islam comme étant étranger et appartenant à l’autre bout du monde. Mais l’Islam est présent dans ce pays avant même qu’il devienne les États Unis. Les Turcs et les Maures d’Afrique du Nord sont venus ici avant même que ce pays se nomme les États-Unis. Je pense que c’est très important ». Une vision qui englobe également les 20-30% d’esclaves de confession musulmane qui furent débarqués en Amérique

La jeune femme ne manque pas d'humour. Au soir de la mobilisation du 29 juin à Washington pour les familles de migrants, elle relève ce titre qui se voulait accablant à son encontre, émis par la très conservatrice chaîne d'information Fox News : "L'activiste pro palestinienne Linda Sarsour dirige le mouvement contre l'Application de la loi sur l'immigration et prétend nous donner des leçons sur les droits de la personne." affichait donc la chaîne en rendant compte des événements. 
Linda Sarsour se moque alors : "Fox News pensait avoir rédigé un titre négatif. Or c'est probablement la description la plus précise qu'ils aient jamais utilisée !"

"Je suis musulmane, je suis palestinienne, je suis une femme dans un hijab. Je suis tout ce qu'ils combattent." dit de ses détracteurs celle qui se décrit aussi comme "le pire cauchemar de tout islamophobe". 

Linda Sarsour entourée de Winnie Wong (Fondatrice de l’organisation The People For Bernie Sanders) et Tamika Mallory (co-présidente de la Women’s March), le 28 juin dans les rues de Washington D.C., en route vers le Senat et Capitol Hill
Linda Sarsour entourée de Winnie Wong (Fondatrice de l’organisation The People For Bernie Sanders) et Tamika Mallory (co-présidente de la Women’s March), le 28 juin dans les rues de Washington D.C., en route vers le Senat et Capitol Hill
© Delphine Darmency
C’est ma foi qui me dicte de ne pas rester silencieuse face à l’injustice. Et dans cette foule, aujourd’hui, beaucoup de femmes, juives ou chrétiennes sont venues, poussées par leur propre foi, pour défendre la justice. Ces personnes m’inspirent autant que me dégoûtent celles qui au nom de notre religion perpétuent des crimes
Linda Sarsour
La féministe regrette aussi que la notion de sharia soit souvent mal interprétée. « Il faut distinguer l’Islam et la façon dont les individus le pratiquent, insiste-t-elle. Les gouvernements de l’Arabie Saoudite ou du Bangladesh ne représentent pas l’Islam, pas plus que les dictatures dans le monde musulman. L’Islam est une religion ancrée dans la justice sociale et dans l’anti racisme, assure-t-elle. C’est d’ailleurs ma foi qui me dicte de ne pas rester silencieuse face à l’injustice. Et dans cette foule, aujourd’hui, beaucoup de femmes de confessions juives ou chrétiennes sont venues, poussées par leur propre foi, pour défendre la justice. Ces personnes m’inspirent autant que me dégoûtent celles qui au nom de notre religion perpétuent des crimes ».

Le voile de la discorde aux Etats-Unis aussi

Comme la syndicaliste étudiante Maryam Pougetoux en France, elle affronte la réprobation autour du voile qu’elle porte en toutes circonstances : « J’explique sans arrêt aux Américaines que si mon voile leur fait dire que je ne suis pas féministe, alors je ne veux pas faire partie de leur mouvement féministe. La décision me revient de choisir qui je suis et comment je m’habille ».
 
Elle ajoute : "Une étude récente dévoile qu’une femme voilée interrogée sur quatre à New York a déclaré avoir été poussée volontairement dans les stations de métro ; d’autres rapports ont montré que dans des Etats comme la Californie, 50% des élèves musulmans inscrits à l’école publique étaient persécutés ou discriminés par d’autres élèves ou professeurs. Il est malheureux que nous vivions une époque où beaucoup de personnes dans ce pays n’aiment pas les musulmans et sont au pouvoir ou occupent d’importantes positions.

Manifestantes assises, revêtues de couvertures en papier d’aluminium comme celles données aux enfants immigrés dans les centres de détention, le 28 juin 2019 dans le Hart Senate Office Building à Washington D.C.
Manifestantes assises, revêtues de couvertures en papier d’aluminium comme celles données aux enfants immigrés dans les centres de détention, le 28 juin 2019 dans le Hart Senate Office Building à Washington D.C.
© Delphine Darmency

Mais en ce milieu d’après-midi de la fin juin 2018, à Washington, loin de ces polémiques vestimentaires, des centaines de femmes, poings levés, font trembler le hall central de l’un des bâtiments du Sénat, autour de Linda Sarsour. La foule, rejointe par une poignée de sénateurs, n’a de cesse de faire entendre sa voix : « We Care », « No Justice, No Peace ».  Celle qui se définie comme une activiste imparfaite, en perpétuelle évolution, sera arrêtée, dans le calme, par la police comme 632 autres militantes. Prête, sans aucun doute, à continuer sa lutte passionnelle contre l’injustice et la discrimination.

A retrouver ci dessous (en anglais), le discours de Linda Sarsour prononcé le 21 janvier 2017, au lendemain de l'investiture de Donald Trump, à l'occasion de la première Women's march à Washington...