Terriennes

Lori Lightfoot : femme, noire, lesbienne et nouvelle maire de Chicago

<p>Lori Lightfoot prend la parole le soir de son élection, le 2 avril 2019, à Chicago. </p>

Lori Lightfoot prend la parole le soir de son élection, le 2 avril 2019, à Chicago. 

©AP/Nam Y. Huh
<p>Lori Lightfoot prend la parole le soir de son élection, le 2 avril 2019, à Chicago. </p>
<p>Lori Lightfoot, à droite, et son adversaire à la mairie de Chicago Toni Preckwinkle, à gauche, lors d'un forum électoral à Chicago le 24 mars 2019. </p>

L'élection de Lori Lightfoot est historique à plus d'un titre. A 56 ans, elle devient la première maire noire de Chicago, troisième ville des Etats-Unis. Sans grande expérience politique, mais élue avec près de 74 % des voix, elle a été portée par le ras-le-bol des habitants face à la violence et la corruption. Son défi sera aussi de répondre aux attentes des communautés afro-américaines et LGBT. 

L'image est forte. C'est entourée de sa femme et de leur fille de onze ans que la nouvelle maire s'est présentée mardi 2 avril 2019 au soir de sa victoire.
Cette élection prouve que Chicago est « une ville où peu importe la couleur de ta peau ou la personne que tu aimes, tant que tu aimes de tout ton cœur », a déclaré Lori Lightfoot devant ses militant.e.s venu.e.s célébrer sa victoire et face aux caméras de télévision.  

De fait, Chicago est une ville où la couleur de peau, le genre et les choix sexuels du ou de la dirigeant.e importent peu, puisque dans ce scrutin deux femmes s'affrontaient. Deux femmes noires, Lori Lightfoot et Toni Preckwinkle. Elle aussi démocrate et afro-américaine, cette dernière est une élue locale depuis plusieurs décennies ; elle officie actuellement à la tête du comté de Cook où se situe Chicago.
 

Les deux démocrates,  Lori Lightfoot et Toni Preckwinkle, étaient arrivées en tête du premier tour de l'élection municipale fin février, avec 17,5 et 16 % des suffrages. Elles devançaient les 12 autres prétendants à la succession du démocrate Rahm Emanuel, en poste depuis 2011.  Toni Preckwinkle a reconnu sa défaite et souligné l’aspect historique et inédit de ce scrutin : "Hier encore, qui aurait pu imaginer que deux Afro-Américaines s’affrontent pour cette fonction !" 

Le changement contre le statu quo

Le fait est que, à Chicago, "les électeurs semblent être dans un état d'esprit de 'Virez-les tous !', explique Evan McKenzie, professeur de sciences politiques à l'université de l'Illinois. Ils veulent de nouvelles idées et un gouvernement plus propre... Ils sont fatigués de la corruption, des enquêtes fédérales contre des responsables municipaux, des scandales entourant la police et de la crise budgétaire".

Pour d'autres, les candidates à la mairie de Chicago ont, toutes deux, consacré davantage de temps et d'énergie à être progressistes qu'à représenter la communauté noire. Ceux-là déplorent que les demandes des Afro-Américains, qui représentent 30 % de la population de Chicago, n’aient pas été entendues en ce qui concerne le développement économique, la diminution de la violence et l’équité sociale.

Devant la violence, les Noirs aussi désertent Chicago.
Devant la violence, les Noirs aussi désertent Chicago.


Pour Maze Jackson, animateur de la matinale sur WVON, la radio de la communauté africaine-américaine locale, "Deux femmes noires convoitaient le poste de maire, mais elles ne sont pas le choix de la communauté noire." Le journaliste voit cependant cette élection comme celle du changement, parce que "la machine", comme les habitants de Chicago surnomment le Parti démocrate du comté de Cook, qui produit la plupart des hauts dirigeants de la ville depuis plus de 50 ans, semble s’être effondrée.

Or la candidate Toni Preckwinkle, à la tête de cette "machine", n’a pas réussi à triompher au premier tour. Elle aurait même été désavouée par ses proches, selon le Chicago Sun Times : des membres de l’équipe de campagne de Toni Preckwinkle aurait voté pour Lori Lightfoot, l’un d’eux se disant découragé par le côté trop “idéologique” des proches de son adversaire, qui ne comprennent pas les préoccupations des "gens normaux". 
 

<p>Lori Lightfoot, à droite, et son adversaire à la mairie de Chicago Toni Preckwinkle, à gauche, lors d'un forum électoral à Chicago le 24 mars 2019. </p>

Lori Lightfoot, à droite, et son adversaire à la mairie de Chicago Toni Preckwinkle, à gauche, lors d'un forum électoral à Chicago le 24 mars 2019. 

©AP/Teresa Crawford

Assainir la police, promesse de campagne

Lori Lightfoot est juriste et ancienne procureure fédérale. C’est elle qui, en 2015, avait été appelée à la rescousse pour gérer la crise qui suivit la mort d'un jeune Noir, Laquan McDonald, criblé de balles par un policier blanc, Jason Van Dyke. La police avait attendu un an avant de diffuser les images de l'agent tirant alors que la victime s'éloignait, un couteau à la main. 

Accusé d'avoir tenté de couvrir le scandale, Rahm Emanuel, alors maire de la ville, avait fait face à de violentes protestations : pendant des mois, les manifestants réclamaient sa démission. Lori Lightfoot avait alors été chargée de la commission de surveillance des activités de la police. Dans son rapport, elle dénonçait le "racisme systémique" de l’institution policière, la corruption et les méthodes musclées. Aujourd’hui, assainir le système policier reste l’une de ses principales promesses de campagne.

Car  la violence est toujours d’actualité pour la communauté du quartier Sud de la ville de South Shore, à majorité noire, où, en juillet 2018, un autre jeune Noir a été abattu par la police. A Chicago, la population est à peu près répartie équitablement entre Noirs, Latinos et Blancs. Sauf que le centre-ville se gentrifie et la population blanche est en augmentation tandis que la population noire diminue (39 % de la population totale de la ville en 1990, elle est passée à 31 % en 2017)
 

Un programme progressiste

Lori Lightfoot a fait campagne avec un programme progressiste, promettant de réduire les inégalités sociales et raciales. Les quartiers sud et ouest de la ville, les plus pauvres et habités majoritairement par une population noire, restent à la traîne du centre financier et du nord de la ville, qui, eux, ont bénéficié des programmes de développement économique. Elle s’est engagée à mettre fin aux fermetures d’école et développer les "charter schools", des écoles laïques à gestion privée bénéficiant d'une très large autonomie. "Nous pouvons et nous allons faire de Chicago une ville où votre code postal ne détermine pas votre destin", a-t-elle répété tout au long de sa campagne.

Etre homosexuel n'est plus un obstacle en politique

Lori Lightfoot,  rejoint le ­cercle très restreint des treize Afro-Américaines actuellement à la tête de l’une des 307 municipalités de plus de 100 000 habitants, Washington, Baltimore, San Francisco, La Nouvelle-Orléans…

Mère d'une fillette de 11 ans, qu'elle élève avec son épouse, blanche, Lori Lightfoot est aussi la première personne homosexuelle à diriger Chicago. Son homosexualité avait été révélée dans un pamphlet anonyme distribué un dimanche devant quelques églises chrétiennes noires du sud de la ville, où le sujet reste polémique.

<p>"<em>Je n'en serais jamais arrivée là sans ma femme, Amy</em>". Sous les applaudissements et cris de joie de la foule qui scandait ce prénom, la nouvelle maire élue de Chicago, Lori Lightfoot, embrasse son épouse Amy Eshleman le soir de son élection, mardi 2 april 2019.</p>

"Je n'en serais jamais arrivée là sans ma femme, Amy". Sous les applaudissements et cris de joie de la foule qui scandait ce prénom, la nouvelle maire élue de Chicago, Lori Lightfoot, embrasse son épouse Amy Eshleman le soir de son élection, mardi 2 april 2019.

©AP/Nam Y. Huh


Aux Etats-Unis, dans les rangs démocrates, être homosexuel semble ne plus être un obstacle en politique. Un record a déjà été pulvérisé lors des élections parlementaires et locales de novembre 2018, lorsqu'un nombre inédit de candidats LGBT s'étaient présentés et avaient gagné. Ce mardi, à quelques centaines de kilomètres de Chicago, une autre démocrate, Satya Rhodes-Conway, devenait la première femme ouvertement gay élue maire Madison, dans le Wisconsin.
 

A mesure que le pays accepte les personnes LGBT, les électeurs se concentrent moins sur l'orientation sexuelle d'un candidat et plus sur ses positions politiques.
Elliot Imse, porte-parole de l'organisation Victory Fund

Car l'électorat évolue : près de 70 % des Américains se déclarent "à l'aise" (54 %) voire "enthousiastes" (14 %) à l'idée d'avoir un candidat gay à la Maison Blanche, selon un sondage NBC/Wall Street Journal - en 2006, ce pourcentage total ne dépassait pas 43 %.

Bonne nouvelle pour Pete Buttigieg, le petit candidat démocrate qui a créé la surprise dans les débuts de sa course à la présidentielle américaine... A 37 ans, élu plus jeune maire de South Bend, dans l'Indiana, il est le premier candidat ouvertement gay représentant un grand parti. Marié depuis juin 2018, Pete Buttigieg vit son homosexualité avec naturel, sans en faire un sujet central de sa campagne. 

"A mesure que le pays accepte les personnes LGBT, les électeurs se concentrent moins sur l'orientation sexuelle d'un candidat et plus sur ses positions politiques", analyse Elliot Imse, porte-parole de l'organisation Victory Fund, qui pousse à l'élection de candidats LGBTQ.

En attendant la nomation de l'équipe de Lori Lightfoot au complet - certains noms sont déjà connus- Barack Obama, lui, se félicite que sa ville ait encore "ses meilleurs jours devant elle".
 

Chicago, ville pionnière

La ville qui porta Barack Obama vers la Maison Blanche a toujours à l'avant-garde d'une certaine politique progressiste. La première femme élue à ce poste fut Jane Byrne en 1979 et le premier africain-américain Harold Washington en 1983. En 1992, Carol Moseley-Braun était la première femme noire élue au Sénat des États-Unis - elle représentait l'Illinois (l'Etat dont Chicago est la capitale).

Avec Lori Lightfoot, Chicago devient la plus grande ville du pays à avoir une femme maire à sa tête - New York et Los Angeles n’ont encore jamais été dirigées par une femme.​ Cette élection est perçue par les habitants avec un mélange de fierté et de nonchalance, comme une étape, mais pas un bouleversement : “Nous marquons l'histoire, c'est sûr, mais une femme noire qui gère la ville, c'est comme n'importe qui d'autre,” dit Denise Thompson, qui travaille au centre-ville.

<p>Barack et Michelle Obama Obama avec Chance The Rapper, rappeur et chanteur originaire de Chicago, à la Fondation Obama à Chicago en 2017</p>

Barack et Michelle Obama Obama avec Chance The Rapper, rappeur et chanteur originaire de Chicago, à la Fondation Obama à Chicago en 2017

@AP Photo/Charles Rex Arbogast