Terriennes

M comme matrimoine avec Héloïse Luzzati

Le calendrier de l'Avent conçu par la Boite à Pépites et le festival "Un temps pour elles" nous emmène à la rencontre de 24 compositrices du monde entier, oubliées de l'histoire musicale, avec chaque jour un portrait et une oeuvre interprétée par les musiciennes et musiciens qui participent au projet. 
Le calendrier de l'Avent conçu par la Boite à Pépites et le festival "Un temps pour elles" nous emmène à la rencontre de 24 compositrices du monde entier, oubliées de l'histoire musicale, avec chaque jour un portrait et une oeuvre interprétée par les musiciennes et musiciens qui participent au projet. 
©boite a pepites

Les journées du Patrimoine attirent chaque année en France et ailleurs des millions de visiteurs. Un succès qui tend à occulter l'existence même d'un héritage féminin ? Et pourtant, le matrimoine est bien là -culturel, architectural, musical- encore faut-il avoir la curiosité et l'envie d'aller le chercher... Une mission à laquelle s'adonne avec passion la violoncelliste française Héloïse Luzzati. Elle nous offre en bonus, un joli cadeau de Noël musical ... 

Pour la deuxième année consécutive, La Boite à Pépites nous offre "Folk songs", un calendrier de l'Avent digital, musical et féminin. Chaque jour, et ce jusqu'au 24 décembre, sur Facebook et sur Youtube, il nous fait découvrir -ou redécouvrir- une compositrice, que nous ne trouverons pas dans les livres d'histoire de la musique.
Les illustrations et animations sont réalisées par une jeune dessinatrice issue de l’Ecole Nationale Supérieur des Arts Décoratifs, Alice Chemama. La réalisation est confiée à Alexis Lardilleux et la prise de son à Blaise Carpene. Porté par plus de 30 musiciens prestigieux, le projet se veut inclusif, traversant les époques et les esthétiques.

Compositrices, les oubliées de l'histoire de la musique

Brésilienne, Argentine, Française, Ethiopienne, Australienne ... Elles s'appellent Grazyna Bacewicz, Ilse Weber, Emahoy Tsegué-Maryam Gebru, Margaret Sutherland... Toutes ces grandes créatrices au talent méconnu du public et oubliées de l'histoire nous font voyager au rythme de leurs mélodies. Un voyage bouleversant qui révèle à nos oreilles et en pleine lumière cette abyssale injustice : pourquoi nous, public mélomane ou non, ne les connaissons pas et n'entendons jamais leurs oeuvres ? 
 C'est pour combler ce gouffre mémoriel monumental qu'Héloïse Luzzati travaille, dans l'ombre et dans la lumière, depuis des années. Outre la chaine Youtube La Boite à Pépites - mettant à l'honneur ces compositrices oubliées et ce calendrier de l'Avent, cette violoncelliste concertiste organise un festival "Un temps pour elles" et milite au sein du collectif Elles women composers. Un travail de fond, de passion, de réhabilitation pour que résonne enfin cet infini matrimoine musical. 
 
Terriennes : votre définition du mot matrimoine ? 
 
Héloïse Luzzati, violoncelliste et "découvreuse de pépites musicales" !
Héloïse Luzzati, violoncelliste et "découvreuse de pépites musicales" !
©Heloise Luzzati

Héloïse Luzzati : ce n'est pas un mot à la mode inventé récemment, c'est un mot qui existe depuis le Moyen-Âge et qui a été effacé de la langue française. Au départ, il désigne l'héritage transmis par les mères, mais sous le régime du mariage, effaçant les biens de l'épouse, peu à peu, il a disparu. Aujourd'hui, quand on parle de matrimoine, il s'agit de matrimoine culturel. Cela fait une dizaine d'années que ce mot est réapparu. Il a été réhabilité notamment par les travaux d'HF, qui a créé les journées du Matrimoine, ou par le travail très précieux d'Aurore Evain, sur le matrimoine littéraire et sur la littérature de théatre. Quant à moi, je mets mon énergie au service du matrimoine musical. 
 
Le fait même que l'on n'arrive pas à dire compositrices soulève un vrai problème de fond. On ne dit pas hommes compositeurs, on dit juste compositeurs !
Héloïse Luzzati, violoncelliste
On a l'impression de découvrir aujourd'hui qu'il a existé des compositrices !

Justement, pour moi, le mot compositrice est important. Il est très rare d'entendre les gens le prononcer, le plus souvent, on y ajoute femmes compositrices. Ce qui est une énorme erreur de français. Même les journalistes le font, l'écrivent de manière extrêmement courante. Selon moi, le fait même que l'on n'arrive pas à dire compositrices soulève un vrai problème de fond. On ne dit pas hommes compositeurs, on dit juste compositeurs ! Petit à petit, ce serait bien que cela change. Quand on parle de matrimoine musical, cela évoque le poids des années de l'effacement. Si on compare ce domaine avec d'autres domaines artistiques, comme la littérature de théatre, c'est 26% d'oeuvres écrites par des femmes qui sont jouées en France. Concernant la musique, on est à 4% ! Quand il s'agit des interprètes féminines, on est à 22%, alors qu'on est plus de 60% dans les écoles. C'est pourquoi il y a un besoin très fort de réhabiliter ce matrimoine musical, pour qu'à la fois, au niveau de la programmation de ces compositrices oubliées aussi bien que des interprètes, il n'y ait plus ces chiffres ahurissants. Si on ne prend pas le temps de les lire ou de les jouer, on passe complètement à côté. 

Comment expliquer cette situation ?

Avant de se flageller pour se dire qu'on est responsable de cet effacement, mais pour l'expliquer, je pense qu'il faut avant tout remettre tout ça dans un contexte. L'histoire de l'art comme l'histoire de la musique en général a été écrite par des hommes, majoritaires, qui ont effacé de manière systématique les femmes des dictionnaires, des encyclopédies. J'ai moi-même regardé dans ma bibliothèque, dans les encyclopédies musicales, il n'y a pas de compositrices. Même chose dans les méthodes d'enfance, ou les méthodes de piano. Pourtant on ne pourra pas dire qu'il n'y a pas de femmes qui ont écrit des méthodes pédagogiques, parce qu'il y en a des milliers ! Elles ne font tout simplement pas partie de l'éducation musicale des enfants ni des adultes. Elles n'existent pas dans les livres d'histoire de la musique. C'est en train de changer aujourd'hui, on y fait beaucoup plus attention, les femmes sont en train de reprendre leur place. Après, il reste un champ de découverte tellement important. Il y en a tellement qui ne sont pas éditées, pas programmées et pas enregistrées, qu'il faudra des années et des années de recherche et de curiosité pour faire en sorte qu'elles ne soient plus effacées. 
Il semble assez facile de répondre à la question "Pouvez-vous citer un compositeur ", en revanche, pour les compositrices, beaucoup moins ... 

Il y a tout de même quelques noms qui reviennent chez les mélomanes. Par exemple celles qui étaient mariées à des compositeurs, ou leur soeur comme Clara Shumann, Fanny Mendelsson, Anma Mahler. Ce sont les trois noms qui sont le plus souvent cités. Il y a aussi quelques belles redécouvertes, mais est-ce que cela a dépassé le champ de la culture populaire, je ne suis pas sûre. De toute façon, la musique classique a un devoir de non élitisme constant et quand il s'agit de compositrices aussi. C'est à dire de rendre accessible ce répertoire à des personnes qui ne seraient pas véritablement mélomanes. 

Comment parvenez-vous jusqu'à elles ? 
 
Charlotte Sohy, compositrice française (1887-1955).
Charlotte Sohy, compositrice française (1887-1955).
©wikipedia

Ces trouvailles, elles se font de différentes manières, grâce aux rencontres, à la vie ! Je travaille avec l'association Elle women composer au futur lancement d'un label de disques dédié aux compositrices, à des monographies de compositrices avec pour objectif d'enregistrer des oeuvres qui ne le sont pas. La première monographie sera consacrée à Charlotte Sohy, 99,9 % de sa musique n'est pas enregistrée jusqu'à ce jour. C'est grâce à son petit-fils que nous avons pu avoir accès à ses oeuvres. Il a chez lui les manuscrits, il a passé ces dix dernières années à recopier avec beaucoup de soin les oeuvres de sa grand-mère. Il y a aussi les bibliothèques, aujourd'hui la numérisation rend ce travail pour récupérer des partitions beaucoup plus facile. 

Une musique qui n'est pas jouée n'existe pas ? 

Non. Une musique qui n'est pas jouée n'existe pas. J'aime bien faire la comparaison avec la peinture. Un tableau, on peut le regarder, il n'y a pas d'intermédiaire. Un livre également. Si on prend une partition, on ne peut rien en faire si on n'est pas musicien. L'intermédiaire qu'est l'interprète entre la compositrice et le public est extrêmement crucial. C'est aux interprètes de s'emparer des oeuvres des compositrices. C'est ça qui fera que les gens les connaitront. C'est à nous, les musiciens de demander aux programmateurs de choisir une oeuvre ou deux de compositrices à l'affiche. Les choses peuvent changer, changent déjà ! 
 
Je défie quiconque de deviner à l'écoute d'une oeuvre, si elle est signée d'un compositeur ou d'une compositrice !
Héloïse Luzzati
Existe-t-il une écriture musicale particulière quand il s'agit de compositrice ? 

J'aime bien cette question ! Qu'il s'agisse de cinéma ou de littérature, s'il existe bel et bien des sujets de femme, mais concernant une écriture de femme, ça reste à discuter !  Et quand il s'agit de musique, c'est absolument faux. Je défie quiconque de deviner à l'écoute d'une oeuvre, si elle est signée d'un compositeur ou d'une compositrice ! Il n'y a aucune raison du moins scientifique pour cautionner le fait qu'il existerait un langage musical féminin ou masculin. 
 
Musiciennes et musiciens participent à la réhabilitation des compositrices mises à l'honneur dans ce calendrier de l'Avent de la Boite à Pépites 2021.
Musiciennes et musiciens participent à la réhabilitation des compositrices mises à l'honneur dans ce calendrier de l'Avent de la Boite à Pépites 2021.
©Boite a pepites
Dans dix ans, on devrait tous et toutes connaitre les noms de compositrices "célèbres" ? 

Il faudrait souhaiter qu'un projet comme le mien soit obsolète ! Que l'on ait enregistré des dizaines et des dizaines de monographies et qu'elles rencontrent leur public. Que certaines de ces oeuvres soient au programme de concours internationaux, de festivals de musique de chambre ou d'instruments solistes... Qu'elles soient étudiées dans les conservatoires ... J'ai envie de penser que cela devienne un non sujet, peut-être pas dans dix mais quinze ans !