Terriennes

Madeleine Albright, une diplomate de fer

L'ancienne cheffe de la diplomatie américaine Madeleine Albright avait multiplié les efforts pour la paix au Proche-Orient, ici lors d'une cérémonie de commémoration en hommage au Premier ministre israélien Shimon Peres, Washington en octobre 2016.
L'ancienne cheffe de la diplomatie américaine Madeleine Albright avait multiplié les efforts pour la paix au Proche-Orient, ici lors d'une cérémonie de commémoration en hommage au Premier ministre israélien Shimon Peres, Washington en octobre 2016.
©AP Photo/Zach Gibson

Avant même que les premières bombes ne pleuvent sur l'Ukraine, Madeleine Albright avait qualifié la future guerre menée par Vladimir Poutine d'«erreur historique». Née à Prague, réfugiée aux Etats-Unis, celle qui fut la première femme cheffe de la diplomatie américaine est morte des suites d'un cancer à l'âge de 84 ans. Revue de presse. 

Elle incarna la politique étrangère étasunienne pendant près d’une décennie. Madeleine Albright, 84 ans, est décédée ce 23 mars 2022 des suites d’un cancer. A la hauteur du respect qui lui était porté, la presse outre-atlantique rend un hommage unanime à celle qui fut la première cheffe de la diplomatie du pays.

«Peu de dirigeants ont été autant parfaitement en adéquation avec l’époque où ils ont servi», a déclaré l’ancien président Bill Clinton, qualifiant sa disparition de «perte immense pour le monde à un moment où nous avons le plus besoin des enseignements de sa vie», relayé par CNN, dans un communiqué.
 
L'ancien président américain Bill Clinton, entouré par son épouse et secrétaire d'Etat Hillary Clinton et sa prédecesseure Madeleine Albright, lors des funérailles du président tchèque Vaclav Havel, à Prague, le 23 décembre 2011. 
L'ancien président américain Bill Clinton, entouré par son épouse et secrétaire d'Etat Hillary Clinton et sa prédecesseure Madeleine Albright, lors des funérailles du président tchèque Vaclav Havel, à Prague, le 23 décembre 2011. 
©AP Photo/Petr David Josek
Article du Nouveau quotidien, 1997.
Article du Nouveau quotidien, 1997.
© letempsarchives.ch
Nommée en 1997 secrétaire d’Etat par le démocrate, elle devint ainsi la première femme à occuper cette fonction. Le journal suisse le Nouveau Quotidien s’en faisait d’ailleurs maladroitement l’écho en titrant «Une femme devient la première diplomate des Etats-Unis». Madeleine Albright était de celle qui refuse qu’on la réduise à sa condition.

La "Dame de fer" américaine

Née Marie Jana Korbelova à Prague le 15 mai 1937, Madeleine Albright, enfant d’une Europe déchirée par la guerre, est contrainte avec sa famille de fuir son foyer à plusieurs reprises.

Elle était une force passionnée pour la liberté, la démocratie et les droits de l’homme.
Bill Clinton

«Lorsque la fin de la guerre froide a inauguré une nouvelle ère d’interdépendance mondiale, elle est devenue la voix de l’Amérique à l’ONU, puis a pris la barre au Département d’Etat, où elle était une force passionnée pour la liberté, la démocratie et les droits de l’homme», a poursuivi Bill Clinton.

Des études brillantes, dont elle a réalisé une partie en Suisse, et sa forte personnalité ont permis à cette polyglotte d’accéder aux hautes marches du pouvoir.

Il y a une place spéciale en enfer pour les femmes qui n’aident pas les autres femmes.
Madeleine Albright

Surnommée comme Margaret Thatcher «la dame de fer», elle s’est «interdit tout signe de faiblesse pour ne pas conforter les préjugés sur le sexe faible», n’a «jamais pleuré, par exemple, alors que les hommes d’aujourd’hui ont le droit de le faire», illustre l’AFP.

Elle n’admettait aucune barrière aux ambitions féminines. «Albright était une championne des droits des femmes à l’échelle internationale et une ardente défenseure des femmes démocrates dans la politique américaine. Elle a lancé cette phrase célèbre selon laquelle 'il y a une place spéciale en enfer pour les femmes qui n’aident pas les autres femmes'», détaille le magazine Time.

[De Kaboul à Kiev, et au-delà, les femmes et les filles sont en première ligne dans la lutte pour la liberté et la dignité humaine. En cette journée internationale des droits des femmes, je suis de tout coeur avec toutes celles et ceux qui luttent pour un avenir meilleur, pacifique et plus égalitaire. ]

Un franc parler peu diplomate

Son parler était franc. Une honnêteté de rigueur pour cette voix d’une Amérique en transition, au lendemain de la guerre froide et à la veille d’un nouvel ordre mondial déclenché après les attentats du 11 septembre.

Madeleine Albright et Yasser Rafat en marge du Forum économique mondial de Davos en Suisse, le 29 janvier 2000.
Madeleine Albright et Yasser Rafat en marge du Forum économique mondial de Davos en Suisse, le 29 janvier 2000.
©AP Photo/Joe Marquette,

En 1997, la secrétaire d’Etat rencontre Yasser Arafat, chef de l’autorité palestinienne, à Genève. En marge de cet échange, Madeleine Albright n’avait pas manqué de rappeler à la Suisse son rôle lors de la seconde guerre mondiale. Le pays devait, selon elle, «assumer toute la responsabilité de ses erreurs passées». Elle avait notamment dénoncé «la politique de la BNS qui a permis à l’Allemagne de soutenir son effort de guerre», rapportaient le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne.

C’était une immigrée qui fuyait la persécution. Une réfugiée qui avait besoin d’un abri. Et comme tant d’autres avant et après elle, elle était fièrement Américaine.
Joe Biden, président des Etats-Unis

«C’était une immigrée qui fuyait la persécution. Une réfugiée qui avait besoin d’un abri. Et comme tant d’autres avant et après elle, elle était fièrement Américaine», a salué le président Joe Biden, en rendant hommage à «sa vive intelligence et son esprit perçant».

Des convictions bien ancrées

C’est cet esprit perçant qui la conduira, sans doute, à redoubler d’efforts pour mettre fin à la violence dans les Balkans. «Elle a joué un rôle crucial en poussant Clinton à intervenir au Kosovo en 1999 pour empêcher un génocide contre les musulmans par l’ancien dirigeant serbe Slobodan Milosevic. Elle était hantée par l’échec antérieur de l’administration Clinton à mettre fin au génocide en Bosnie», rappelle CNN avant de partager l’un de ses grands regrets: l’inaction américaine face au génocide des Tutsis au Rwanda.

Son engagement politique et ses convictions étaient sans relâche. A tel point qu’en 2017, la première diplomate américaine s’est dit prête à se faire enregistrer, par solidarité, comme musulmane à l’annonce d’un décret du président Donald Trump contre l’entrée aux Etats-Unis des ressortissants de certains pays à majorité musulmane.

Jusqu’à la fin de sa vie, Albright a tiré la sonnette d’alarme sur les intentions […] de Poutine et elle a prédit le désastre stratégique et la résistance sanglante auxquels il serait confronté s’il envahissait l’Ukraine.
CNN

Plus récemment, tandis que les rumeurs sur une invasion de l’Ukraine enflaient, elle signait une tribune dans le New York Timesévoquant «une erreur historique» de Vladimir Poutine. «Jusqu’à la fin de sa vie, Albright a tiré la sonnette d’alarme sur les intentions […] de Poutine et elle a prédit le désastre stratégique et la résistance sanglante auxquels il serait confronté s’il envahissait l’Ukraine», analyse CNN. «Madeleine Albright est décédée au moment même où les forces historiques meurtrières qu’elle avait passé sa carrière à tenter de réprimer font à nouveau rage en Europe, déchaînées par un ennemi juré […] dont elle avait toujours averti qu’il constituait une grave menace pour la paix», conclut le média américain. 

«L'Ukraine a droit à sa souveraineté quels que soient ses voisins. A l'ère moderne, les grands pays doivent l'accepter et Vladimir Poutine aussi», écrivait-elle sur son compte twitter un jour avant que ne débute la guerre, un mois jour pour jour avant sa mort.