Terriennes

Maïa Mazaurette : entretien avec une sexperte

Photo du profil Facebook de Maïa Mazaurette
Photo du profil Facebook de Maïa Mazaurette

Journaliste spécialisée dans les questions de sexualité, autrice, militante féministe, mais aussi peintre et illustratrice, Maïa Mazaurette publie Sortir du trou, lever la tête et Le sexe selon Maïa, une compilation de ses chroniques parues dans le quotidien français Le Monde.

Elle n'a pas beaucoup dormi, car elle est intervenue aux "Nuits de la philosophie et des idées" à Brooklyn, mais la fatigue ne transparaît pas une seule fois dans ses réponses. Elle promène gaiement son téléphone – et nous avec – dans son antre new-yorkais. Maïa Mazaurette sait se prêter au jeu de l’interview : celle que Marie-Claire a récemment baptisée "Madame Sexe" est sollicitée de toutes parts, notamment depuis la double parution, en janvier, de ses livres Le Sexe selon Maïa (recueil de ses chroniques pour Le Monde aux Editions La Martinière) et Sortir du trou, lever la tête (aux Editions Anne Carrière).

D’abord journaliste reporter d’images, Maïa Mazaurette s’est fait connaître grâce à son premier livre Nos amis les hommes, puis son blog "La coureuse"Depuis, elle a signé pas moins de 35 ouvrages – essais, romans, BD – et l’on ne compte plus les médias auxquels elle a prêté (et prête encore) sa plume ou sa voix (GQ, Le Monde, Playboy, Glamour, France Inter pour n’en citer qu’une poignée, y compris Le Temps, depuis un an). Pour chacun d’eux, elle explore et dédramatise la sexualité contemporaine – celle de Mme et M. Tout-le-Monde –, relevant ce que nos pratiques intimes disent de la place des femmes et des hommes dans la société. Elle était à Genève pour le vernissage de son exposition de peinture Princesse ce 11 février, à la galerie Analix Forever, et dédicacera ses livres chez Payot Lausanne le 13, avant de participer à une conférence-débat intitulée Amours et sexualité: des accords parfaits ? organisée au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) pour la Saint-Valentin, le 14 février.

Entretien avec Maïa Mazaurette

Vous avez déclaré plusieurs fois avoir commencé à rédiger des histoires "vaguement érotiques" à 14 ans. Comment la sexualité s’est-elle imposée comme un centre d’intérêt ?

J’écrivais pour des fanzines non publiés, ce n’était pas forcément érotique mais il pouvait y avoir des éléments liés à la sexualité. En revanche, le meilleur ami de mes parents était sexologue et je dormais dans sa bibliothèque lorsque nous allions en vacances chez lui ; je lisais tout. Mais je ne crois pas que cela se soit traduit en un intérêt particulier. Je dirais que la sexualité s’est imposée ensuite, quand je suis entrée dans une association féministe dès mes 16 ans. Evidemment, on y a vite parlé de genre, de sexe, etc. Quand, après mes études de journalisme, j’ai voulu passer de la télévision à la presse écrite, il n’y avait que des revues comme Entrevue ou Newlook qui recrutaient des jeunes journalistes et notamment sur ces thèmes. Personne ne voulait ces jobs, mais une fois que j’ai commencé à travailler régulièrement pour Playboy – normalement les gens partent après deux ou trois mois – je m’y suis sentie bien et je suis restée. Donc ce n’était pas un choix par défaut.

Qu’est-ce qui vous a poussée à adhérer, jeune, à une association féministe ?

Je détestais tellement être une fille dans ma banlieue moyenne du sud de Paris… J’ai deux parents féministes qui nous ont élevés indifféremment mon frère et moi. Dès que je suis arrivée à l’école, rien de ce qui était compris comme féminin ne me correspondait. Quand on parle du "féminin" (associé à la douceur, la discrétion, etc.), j’ai envie de sortir un revolver: ça ne s’applique pas à moi, ni à la plupart de mes copines, c’est une grille de lecture absurde que l’on plaque sur nous

Je voulais être un garçon, tant ce qu’on me demandait en tant que femme était absurde. La solution a été de rentrer dans une association féministe et de militer très jeune. 

Maïa Mazaurette

A 16 ans, tout le monde commence sa vie sexuelle et cela se traduit par une crispation identitaire – garçons très "lourds", filles très girly. Il me fallait un moyen de verbaliser ce qui me posait problème : je voulais être un garçon, tant ce qu’on me demandait en tant que femme était absurde. La solution a été de rentrer dans une association féministe et de militer très jeune. En étant féministe, je peux blâmer un système et pas des personnes (les hommes en l’occurrence); conceptualiser, cela a été crucial pour moi.

Dans une interview pour la revue Mouvements, vous parlez d’un sentiment de décalage durant vos études (dans les années 1990), entre vos aspirations et celles de vos camarades qui rêvaient d’être reporters de guerre. La sexualité était-elle alors un non-sujet journalistique ?

Oui et non, plutôt un sujet illégitime. Au départ, la sexualité est considérée comme un sujet féminin. Les femmes sont "le sexe", donc elles traitent "le sexe" – et comme elles sont des femmes, le sujet est forcément à la limite de l’obscène et du ridicule. La relégation du sexe aux magazines féminins lui a fait du mal : même si tous les articles n’étaient pas mal fichus, il y avait quand même une dominante de témoignages, donc d’anecdotique, et surtout un insupportable "point de vue psy" qui servait essentiellement à rappeler la norme. Quand on passe derrière en tant que journaliste spécialisée et qu’on s’appuie sur des recherches universitaires solides, on s’aperçoit qu’on "paie" la paresse des rédacteurs et rédactrices en chef des années 1990, parce que personne ne nous prend au sérieux. Ensuite, c’est un marathon : j’ai toujours été convaincue que le sujet était légitime à condition qu’on le traite bien. Il faut se lever le matin et se mettre au boulot, au lieu d’inventer des témoignages ou de créer des "tendances sexe" aberrantes toutes les deux semaines. […]

Plus les journalistes s’emparent du sujet, plus les sujets journalistiques et les objets d’enquête se multiplient. Et plus le public comprend que le sexe est transversal. C’est comme ça qu’on arrive à l’affaire Weinstein, qui est un modèle de journalisme, avec des enquêteuses et enquêteurs qui ont été menacés, qui ont dû lutter pour obtenir des informations. Au lieu d’opposer la mauvaise presse qui parle de sexe, et la bonne presse qui fait des reportages de guerre, on constate que les deux sont compatibles.
 

Quand j’ai commencé en 2001 sur internet, la moitié des commentaires était constituée d’insultes ou de menaces.
Maïa Mazaurette

Comment ont évolué les réactions de votre lectorat, de vos débuts à aujourd’hui ?

Quand j’ai commencé en 2001 sur internet, la moitié des commentaires était constituée d’insultes ou de menaces. Je sais que le contexte des réseaux sociaux, de l’agressivité rendue possible par l’anonymat, est perçu comme ultra-violent. Mais je trouve le climat plutôt plus apaisé qu’aux débuts d’internet. D’autant qu’être une femme parlant de sexualité est plus acceptable aujourd’hui. Sur Le Monde, il y a toujours quelques hurluberlus qui découvrent chaque semaine l’existence d’une chronique sexe, ou qui protestent contre son existence. Mais depuis quatre ans, ils commencent à se lasser.

Vous êtes Française mais avez vécu en Allemagne, au Danemark et désormais aux Etats-Unis. Les discours sur la sexualité dans ces pays diffèrent-ils beaucoup les uns des autres?

Bien sûr. C’est un peu cliché, mais au niveau du degré d’érotisation de la société, en Allemagne, il reste faible. D’ailleurs, les espaces publics sont très désérotisés. Au Danemark, c’est très égalitaire mais, étrangement, il y a peu de mélange entre hommes et femmes; leurs activités sont très séparées. Et aux Etats-Unis, le combat est polarisé, entre des conservateurs qui prônent l’abstinence, la chasteté, et des extrêmes réjouissants à l’image des soirées Queer à Brooklyn ou des sociétés de "soirées sexe" qui rassemblent un millier de participants à chaque fois. C’est intéressant pour moi d’être ici, l’amplitude de discours est plus large car les gens sont plus extrêmes. Par contre, je trouverais aussi passionnant de vivre au Japon, en Inde ou au Sénégal par exemple. On a beaucoup à apprendre de personnes qui seraient à l’intersection des questions culturelles et sexuelles.

S’il est bien une chose qui est au centre des discussions sur la sexualité ces derniers mois, c’est le consentement. D’aucuns disent que c’est un tue-l’amour que de "demander la permission" à chaque geste… que répondre à cela ?

A quel moment quand on prépare un dîner à quelqu’un, casse-t-on l’ambiance en demandant si ça lui plaît? Les gens pensent que la verbalisation est contraire à la tension sexuelle. Cela ne tombe pas de nulle part, parce qu’en français le vocabulaire sexuel est souvent lié soit à l’enfance (zizi, zézette), soit à du jargon anatomique, ou à la grossièreté qui peut être un repoussoir. J’observe aussi que certains ont simplement peur du refus. Comme ces mecs qui embrassent sans demander car ils craignent une réaction négative. Et puis, les gens imaginent que le consentement est hyper-contractualisé, mais non, il peut être simple: demander "est-ce que ça te plaît?", si c’est bon, faire une pause pour vérifier si l’autre personne revient vers soi, etc.

Dans votre dernier livre, vous dressez un état des lieux terrible de nos rapports à la sexualité en préambule et assénez "si nous étions heureux, je vous laisserais tranquilles". On vous croyait optimiste…

Statistiquement, 75 % des gens sont satisfaits de leur vie sexuelle, mais on peut se contenter de choses qui sont indignes de nous-mêmes. Il ne faut pas que ce soit la fin de la conversation. Une personne qui se dit satisfaite mais n’a pas eu d’orgasme, est-elle vraiment heureuse? Elle a plutôt mis la barre très bas. Les femmes satisfaites le déclarent souvent en vertu du fait qu’elles n’ont pas connu de douleurs sexuelles par exemple. Mais si, je suis optimiste: c’est pour ça que j’écris. Je suis persuadée que si l’on avait un plus grand répertoire sexuel, qu’on en parlait plus facilement, tout irait mieux  !

Vous avez le verbe facile, désormais on sait que vous maniez aussi le pinceau et peignez des hommes nus. Le regard d’une femme artiste sur le corps d’un homme renverse un rapport historique, la figure mythique de la muse. Le prochain chantier est-il celui du corps masculin?

Absolument ! Il faut masculiniser le mot "muse", érotiser les hommes. J’appelle parfois mes modèles "les museaux" d’ailleurs (rire). Après une décennie à parler du corps des femmes, du clitoris, etc. – et c’était très important – il faut rendre aux hommes leurs peaux, leurs muscles, leurs nerfs, leurs os, leur réceptivité. Il faut qu’eux puissent, en retour, se faire beaux. Je répète souvent que pour être désiré, il faut être désirable. […] Moi qui suis hétérosexuelle, je trouve les hommes très beaux et je suis surprise qu’ils ne le sachent pas, qu’ils soient amputés de leur capacité de jugement sur d’autres corps d’hommes. C’est un enjeu de pouvoir. En tant qu’homme, si tu regardes un autre homme, tu es vu comme homosexuel; en tant que femme, comme nymphomane. Il y a du travail à faire des deux côtés: que les femmes se donnent la permission de s’intéresser aux corps des hommes et les hommes celle de s’emparer des outils de séduction. Parce que ça marchera.