Terriennes

Manifeste des 343 : hommage en BD à celles qui ont osé dire "j'ai avorté"

Détail de la couverture de la BD <em>Le manifeste des 343</em>, par les autrices Hélène STRAG et Adeline Laffitte, dessins Hervé Duphot, paru chez Marabulles.
Détail de la couverture de la BD Le manifeste des 343, par les autrices Hélène STRAG et Adeline Laffitte, dessins Hervé Duphot, paru chez Marabulles.

C’était il y a 50 ans. 343 femmes, célébrités et anonymes, avouaient courageusement qu'elles avaient subi un avortement en signant le "Manifeste des 343", à une époque où l'interruption volontaire de grossesse était illégale et dangereuse, et où tout un pan patriarcal de la société s'en accommodait très bien. Retour en BD sur un combat dont les acquis restent fragiles.

Le 5 avril 1971, le journal Le Nouvel Observateur publiait une pétition signées par 343 Françaises, dans laquelle elles déclaraient ouvertement avoir avorté. Un acte de bravoure et de désobéissance civile puisqu’à cette époque l’avortement est encore illégal. Parmi les signataires, des personnalités dont Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve ou Agnès Varda, ainsi que de nombreuses anonymes.

Extrait de <em>Le Manifeste des 343</em>
Extrait de Le Manifeste des 343

A travers la figure méconnue de Nicole Muchnik, la journaliste qui initia le projet du Manifeste des 343, Hélène Strag et Adeline Laffitte reviennent sur l’histoire de ce coup d’éclat médiatique qui permit de porter la bataille pour l’avortement légal et gratuit au cœur du débat public et d’aboutir à la loi Veil en 1975. Combat qu’il est urgent de rappeler alors qu’en 2021 l’interruption volontaire de grossesse est régulièrement menacée ou remise en question.

Entretien avec Hélène Strag et Adeline Laffitte


Terriennes : En quoi le Manifeste des 343 a marqué l’histoire du féminisme en France ?

Hélène Strag : Après le dépôt de gerbe à la femme du soldat inconnu en août 1970 - un coup d’éclat organisé par une poignée de femmes, à l’origine du Mouvement de libération des femmes (MLF) et inspiré par les féministes américaines du Women’s Lib -, le Manifeste des 343 est le premier événement médiatique à avoir eu un retentissement énorme pour les combats pour les droits des femmes. Après la parution du Manifeste, le Nouvel Observateur a triplé ses ventes. Charlie Hebdo l’a repris avec son fameux titre Qui a engrossé les 343 Salopes ? C’est d’ailleurs souvent sous cette appellation qu’on s’en souvient.

Le Manifeste a également eu un retentissement international : il a été repris dans plusieurs titres de presse étrangère notamment aux Etats-Unis. L’actrice Romy Schneider a repris l’idée quelques mois après en faisant signer des personnalités d’Allemagne sur le même sujet. Le manifeste sera publié dans le journal Stern en juin 1971.

Le Manifeste des 343 amorce donc un temps très fort dans la bataille pour l’IVG. Il a permis d’enchaîner sur le Procès de Bobigny, puisque l’avocate Gisèle Halimi a co-fondé l’association "Choisir" pour défendre les femmes qui auraient pu être inquiétées suite à sa parution, puis sur les lois Veil en 1975.

Adeline Laffitte : Ce qui a aussi changé, c’est surtout que la question de l’avortement est devenue une réelle revendication féministe. Jusque là, c’était plutôt une revendication molle de certains experts, médecins et juristes qui s’étaient un petit peu attachés à étudier la question. A l'époque, l’avortement clandestin était un vrai problème social. Les femmes riches partaient à l’étranger. Les plus meurtries par ces histoires d’avortement étaient celles qui n’avaient pas les moyens d’aller à l’étranger, qui s’auto-avortaient dans des conditions absolument terribles et abominables, ou qui faisaient appel à des faiseuses d’ange. Il y avait donc une hypocrisie sociale, un abcès qu’il fallait percer.

Avec ce combat-là, le féminisme pose la question de la maternité choisie, donc du droit à l’avortement comme préalable à toutes libertés, parce que si on ne choisit pas sa maternité, on ne peut pas choisir sa vie tout court.
Adeline Laffitte

Avec ce combat-là, le féminisme pose la question de la maternité choisie, donc du droit à l’avortement comme préalable à toutes libertés, parce que si on ne choisit pas sa maternité, on ne peut pas choisir sa vie tout court. C’est ce que l’on incarne à travers le personnage de Sylvie. Une jeune fille qui se retrouve enceinte, se voit finir comme sa mère, reprendre sa loge de concierge sans avoir jamais fait d’études. Finalement du fait qu’elle avorte, de nouvelles portes s’ouvrent à elle dans son existence.

Sylvie fait appel à une "faiseuse d'anges" dans <em>Le Manifeste des 343.</em>
Sylvie fait appel à une "faiseuse d'anges" dans Le Manifeste des 343.

Hélène Strag : Tout cela fait également suite à Mai 68. Certes, on a assisté à une sorte de libération sexuelle, mais qui concernait avant tout les mecs. Ils voulaient coucher avec toutes les filles qui, dès qu’elles refusaient, étaient taxées de ne pas être libérées. Ils ne se rendaient pas compte des conséquences, vu qu’il n’y avait ni possibilité de contraception ni d’avortement. Sur l’accès à la contraception, si les lois Neuwirth ont été votées en 1967, les décrets d’application datent de 1971. Seulement 6% des femmes prenaient la pilule à cette époque.

Adeline Laffitte : En plus du manque d’information sur les moyens de contraception, il y avait aussi de grosses campagnes médiatiques anti-pilule : c’était cancérigène, il y avait des risques énormes de phlébites, etc. La méfiance médicale se basait sur un préjugé et des valeurs morales : si on donne la pilule aux femmes, elles vont aller coucher à droite à gauche. De ce fait, dans les années 1970, ce n’était pas encore dans les habitudes.
 

Comment va grandir et évoluer la bataille pour l’avortement libre et gratuit à partir de la publication du Manifeste ? Et quelle va être l’influence du corps médical dans ce combat ?

Adeline Laffitte, autrice
Adeline Laffitte, autrice
© DR

Adeline Laffitte : C’était très risqué pour les médecins de pratiquer l’avortement. En tant que profession médicale, s’ils étaient pris, la peine était encore plus lourde que pour une femme ou une faiseuse d’ange. Ils risquaient une amende, une peine de prison, mais aussi la radiation par le Conseil de l’Ordre des médecins. C’est dire si l’instance, globalement conservatrice, était fermée à cette question-là.

Seulement la jeune génération de médecins commence à vivre avec son siècle et a du mal à rester impuissante. Les femmes qui arrivent à l’hôpital, si l’embryon ne s’est pas détaché, doivent rentrer chez elles. Ils ne peuvent pas agir. Lorsque la parole des femmes va se libérer, celle des médecins aussi. Ils vont publier leur Manifeste, le Manifeste des 331 médecins, dès 1973, dans le Nouvel Observateur.

Cela étant dit, ce qui va aussi accélérer les choses, c’est que la même année, une nouvelle méthode d’avortement arrive, la méthode Karman que tout le monde peut apprendre. Un nouveau mouvement se crée, le MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’avortement et de la contraception) composé à la fois de médecins et de féministes qui ont appris à faire des avortements. En parallèle, des experts, dont ceux de l’Association Nationale pour l’Etude de l’avortement (ANEA), sonnent l’alerte sur les avortements clandestins : entre 800 000 et un million par an. La période entre 1971 et 1975 est une vraie cocotte minute : la pression se fait de plus en plus forte dans la société et sur le gouvernement, qui va finir par s’emparer de la question. Cela permet aussi au jeune président en place, Valéry Giscard D’Estaing, de s’inscrire dans une rupture avec la génération politique précédente.
 

Une pensée médicale progressive incarnée par le personnage du Docteur Berthoud…

Nicole Muchnik et le docteur Berthoud dans Le Manifeste des 343
Nicole Muchnik et le docteur Berthoud dans Le Manifeste des 343

Adeline Laffitte : Berthoud est un personnage de fiction, mais il rassemble un certain de nombre de personnes réelles, tels que la gynécologue et militante féministe Joëlle Brunerie ou l’obstétricien René Frydman. Toute une génération émerge dans le monde médical et commence à pratiquer des avortements, alors que c’était illégal. Aussi, dans l’histoire de Nicole Muchnik, nous avons fictionné des éléments. Nicole a avorté quand elle était plus jeune. Et c’est certainement dans cet événement qu’elle puise son indignation. Mais le personnage de Sylvie qui s’évanouit chez elle après un avortement clandestin n’existe pas. Il nous permet d’incarner ce à quoi étaient confrontées les femmes à cette époque.

Hélène Strag : C’est pour cette raison que nous avons aussi imaginé le personnage de la concierge, pour montrer que les femmes mourraient aussi de septicémie. Dans le but de faire partir l’embryon, certaines s’introduisaient une sonde ou tout objet qui pouvait rentrer dans l’utérus jusqu’à ce que ça s’infecte et que l’embryon s’en aille. Parfois il ne s’en allait pas, et la septicémie s’installait. D’autres s’injectaient de l’eau savonneuse dans l’utérus au risque qu’une bulle d’air passe dans les artères et créé une embolie gazeuse. Il y avait plein de risques de mourir. Sans parler de toutes celles qui parce que la septicémie n’était pas prise à temps perdaient leur fertilité à cause d’une infection des trompes.
 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir sur cet événement à travers la figure méconnue de Nicole Muchnik ?

Hélène Strag, autrice.
Hélène Strag, autrice.
©Henry Fernandes-Strag

Hélène Strag : D’abord, les 50 ans du Manifeste, en 2021, mais aussi et surtout le fait qu’actuellement, dans certains pays, le droit à l’avortement est menacé. Les Argentines viennent seulement de l’obtenir, tandis qu’on vient de le retirer aux Polonaises. Ce droit n’est pas encore acquis par toutes les femmes dans le monde. Il est donc important de le rappeler aux jeunes générations tout en revenant sur le combat pour sa légalisation en France, qui n’est pas si vieux. On a l’impression que tout est acquis et que cela ne pourra jamais être remis en question. Or on sait très bien qu’il y a des forces conservatrices toujours présentes pour essayer de ramener la femme à la maison. Le patriarcat est toujours actif.

Adeline Laffitte : Nous avions aussi la volonté de rendre hommage à cette génération féministe précédente qui a mené un combat dont nous bénéficions aujourd’hui, ainsi que nos filles. La loi portée par Simone Veil n’est pas arrivée là par hasard. Il y a d’abord eu des combats dans la rue, des combats d’anonymes. Ce sont ces femmes lambdas qui ont déblayé le terrain, en prenant des risques, et de manière collective. C’est le propre des héros "ordinaires" et cela nous interroge aussi sur notre capacité à nous impliquer dans les combats de société.

Comment Nicole Muchnik a-t-elle réagi à votre projet ?

Adeline Laffitte : Elle a été partante assez vite et ravie de nous partager ses souvenirs. D’autant qu’elle a trouvé le choix de la bande dessinée très moderne. Cela nous permet de nous adresser à un public plus large, jeune et moins jeune. Avec Hélène, nous sommes revenues avec elle sur la genèse du Manifeste. L’idée est souvent attribuée à Jean Moreau, le chef de la documentation, mais on la doit à Nicole. C’est elle qui contacte les féministes du MLF, assiste aux réunions avec Beauvoir, rapporte à la rédaction les signatures que le MLF a recueillies. Mais Jean Moreau en parle à Jean Daniel et, de fait, éclipse Nicole Muchnik.

Hélène Strag : Elle reste aussi déterminée lorsque le MLF refuse que le Manifeste soit publié dans le Nouvel Obs. Certaines militantes considéraient le journal comme une presse bourgeoise, vendue. A l’époque, une des meneuses naturelles, Antoinette Fouque, estimait qu’il fallait arrêter de parler tout le temps d’avortement et positionner le débat ailleurs. Finalement, elle va signer le Manifeste. Le succès de l’opération a rallié les forces en présence. Nous avons d’ailleurs été très émues en découvrant dans les archives conservées à la Bibliothèque Marguerite Durand de nombreux témoignages de femmes qui ont écrit au FMA, l’association d’Anne Zelensky, suite à sa parution. Elles écrivent : "C’est formidable ce que vous avez fait. J’ai aussi vécu cela, dans des conditions abominables". Il s’agit d’une réelle prise de parole des femmes sur un sujet qui les regarde. Une sorte de #MeToo avant l’heure.
 

Alors que la Pologne vient quasiment d’interdire l’avortement, tout comme le Honduras, pourquoi est-il urgent aujourd’hui en France de revenir sur l’histoire de ce Manifeste ?

Adeline Laffitte : Parce que le problème aujourd’hui dans notre pays ce n’est pas le droit à l’IVG, c’est l’accès à ce droit et la possibilité de l’exercer ! Récemment, la députée Albane Gaillot a porté une proposition de loi, soutenue par une quarantaine d’autres parlementaires de tous bords, prolongeant le délai légal autorisant l’accès à l’IVG de 12 à 14 semaines. Le Conseil de l’Ordre y était défavorable tout comme une partie de la droite. Mi-février 2021, avant son deuxième passage à l’Assemblée nationale, des députés LR ont déposé 423 amendements. Or, vu le temps imparti, il était impossible de tous les examiner. Et c’est tombé à l’eau.

Cette proposition est pourtant intéressante, car en plus du prolongement, elle propose de supprimer la deuxième clause de conscience, et que les sages-femmes puissent pratiquer des avortements chirurgicaux. Tout cela pour faciliter l’accès à l’IVG. La co-présidente nationale du Planning Familial Sarah Durocher expliquait récemment que des jeunes femmes, qui vivent notamment dans les cités et ne peuvent pas parler à leur famille, essayent de se faire avorter toutes seules en cherchant des recettes sur internet. Sinon elles partent en Hollande ou se retrouvent avec un enfant non désiré.

Celles qui avortent se sentent parfois coupables alors qu’elles ne devraient pas. Elles ont fait un choix qui les regarde.
Hélène Strag

Hélène Strag : Le Planning Familial voit d’ailleurs son existence menacée à certains endroits. C’est une association qui bénéficie de subventions publiques, et suivant l’orientation du conseil départemental les femmes ont moins accès à l’information concernant la contraception et l’avortement. Certains médecins refusent également de pratiquer des avortements invoquant cette fameuse clause de conscience. Sans parler de la culpabilisation sur les réseaux sociaux. Celles qui avortent se sentent parfois coupables alors qu’elles ne devraient pas. Elles ont fait un choix qui les regarde.
 

Finalement, le message porté par votre BD est avant tout celui de rappeler qu’il faut rester en alerte. Comme le disait Simone de Beauvoir : "Rien n’est jamais définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes" ?

Adeline Laffitte : Bien sûr, il faut rester vigilant.e.s. Nous portons un deuxième message, évoqué aussi par Nicole Muchnik dans sa postface, c’est que la lutte collective, ça marche ! Autrement dit, lorsque quelque chose est injuste, il faut se battre contre. Et à plusieurs, on est plus fort que tout seul.

Hélène Strag : Le mot sororité émerge d’ailleurs dans les années 1970. La force du collectif, c’est ce qu’ont bien compris les nouvelles féministes. Notre message étant aussi celui de rappeler que ce combat concerne tout le monde. Car tous les progrès qu’on fait faire aux femmes ont forcément un impact sur la vie des hommes.