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Margrethe II, reine du Danemark, fait le choix d'une "vie normale" pour ses héritiers

La reine Margrethe II du Danemark passe en revue les gardes d'honneur lors d'une visite officielle à Berlin, en Allemagne, le 10 novembre 2021.
La reine Margrethe II du Danemark passe en revue les gardes d'honneur lors d'une visite officielle à Berlin, en Allemagne, le 10 novembre 2021.
©AP Photo/Markus Schreiber

Margrethe II, 82 ans, est désormais l'unique reine d'Europe à régner. Les Danois n'hésitent pas à surnommer "Daisy" cette souveraine populaire, connue pour son franc parler et ses talents artistiques. Fin septembre, elle a décidé de retirer à ses petits-enfants leurs titres princiers, provoquant un véritable tsunami familial dans un royaume jusqu'ici sans vagues.  

"Je resterai sur le trône jusqu'à ce que j'en tombe", a toujours prévenu Margrethe II, 82 ans. Voilà donc ses héritiers prévenus. 

Un cap que la dernière souveraine en exercice d'Europe semble prête à tenir sans faillir au vu de cette toute récente décision venue bouleverser le jusqu'ici si paisible royaume du Danemark. 

"Une vie normale"

Le 28 septembre dernier, l'annonce a fait l'effet d'une bombe. Margrethe décide de retirer leurs titres princiers aux quatre enfants de son fils Joachim "pour leur permettre de vivre une vie plus normale" : "À compter du 1er janvier 2023, les descendants de Son Altesse Royale le Prince Joachim ne pourront plus utiliser que leurs titres de Comte et Comtesse de Monpezat, leurs titres antérieurs de Prince et Princesse de Danemark devenant caducs".

"Sa Majesté la Reine souhaite créer un cadre dans lequel les quatre petits-enfants pourront façonner leur propre vie dans une bien plus large mesure, sans être limités par les considérations et obligations particulières qu'implique une affiliation formelle à la Maison royale", précise le communiqué officiel. 

L'annonce est intervenue une semaine après les funérailles d'Elizabeth II à Londres. Et depuis les réactions abondent aussi bien dans la presse, chez les sujets de la Reine, mais surtout au sein même de la famille royale.

Le prince Joachim, fils cadet de la souveraine, est même apparu à la télévision danoise, visiblement bouleversé et des sanglots dans la voix, regrettant que sa mère "punisse de cette façon" ses quatre enfants.

Face au tollé, la souveraine a dû se justifier, mais n'a pas plié. "Ma décision est le fruit d'une longue réflexion. Après cinquante ans sur le trône, il est naturel de regarder en arrière, mais aussi vers l'avenir, et il est de mon devoir et de ma volonté, en tant que reine, de m'assurer que la monarchie reste dans la modernité pour survivre. Parfois, cela implique des décisions difficiles, et il sera toujours difficile de trouver le bon moment", explique-t-elle dans son communiqué. Pour elle, cette décision est "nécessaire" pour l'avenir de la monarchie, ajoutant qu'elle désirait "la mettre en application elle-même".

La reine doyenne 

Avec 50 ans et 7 mois sur le trône, elle est, après la disparition de sa lointaine cousine Elizabeth II, l'actuel monarque d'Europe au plus long règne. Devant son voisin suédois, et lui aussi cousin, Carl XVI Gustaf, qui a dépassé les 48 ans et occupe le trône depuis 1981, accompagné de son épouse la Reine Silvia. Dans le monde, seul le sultan de Brunei la dépasse de quatre années.

Si des princesses héritières sont appelées à reprendre la Couronne à l'avenir dans plusieurs pays d'Europe, Margrethe est aujourd'hui la seule femme du vieux continent à régner. En Espagne, c'est Leonor, la fille aînée du roi Felipe et de la reine maxima Letiza, qui est appelée à régner, comme en Belgique, où Elisabeth, princesse héritière, succédera à son père Philippe en devenant reine des Belges. Aux Pays-Bas, la reine Beatrix a abdiqué en 2013 en faveur de son fils Guillaume-Alexandre, premier souverain à régner sur les Pays-Bas depuis une lignée de reines durant 123 ans. 

Première reine grâce à la loi

Reine, la Danoise aurait pu aussi ne jamais l'être car la Constitution interdisait jusqu'en 1953 que la Couronne ceigne la tête d'une femme. Le 14 janvier 1972, à la mort de son père Frederik IX, elle est alors la première femme à monter sur ce trône – Margrethe I ne fut que régente au Moyen-Âge (1375-1412).

Au détriment de son oncle Knud et de son fils, la loi est alors changée par référendum, sous la pression des gouvernements danois soucieux de modernité. "La montée du féminisme, et le fait que le roi Frederik et la reine Ingrid n'aient eu que des filles ont influencé l'opinion publique", lit-on sur le site de radio-canada.

A l'époque, seuls 45% des Danois soutiennent encore la monarchie, les autres estimant que la plus vieille dynastie royale européenne encore en place est inadaptée à une démocratie moderne. Aujourd'hui, la part des monarchistes culmine à plus de 80% et la famille royale danoise compte parmi les plus populaires au monde qui, outre la souveraine, compte aussi le prince héritier Frederik, le prince Joachim, leur famille et la princesse Benedikte, sœur de la reine.

[À la table de gala de ce soir, la famille royale et les invités sont traditionnellement arrivés au Drabantsalen au château de Christiansborg. La table de gala clôturait un week-end marquant le 50e anniversaire du règne de Sa Majesté la Reine avec une foule d'événements. En respect pour la reine Elizabeth II, décédée jeudi dernier, certaines parties du programme anniversaire ont été interrompues et la reine a observé une minute de silence au début de la table.]

Populaire "Daisy"

Prévues en janvier, les festivités de son jubilé avaient été repoussées à septembre à cause du Covid. En raison du deuil d'Elizabeth d'Angleterre, la reine a décidé de les réduire nettement, renonçant notamment à une parade parmi son peuple dans les rues de Copenhague.

Le fondement de sa popularité, c'est que "la reine n'est pas du tout politique, elle unit la nation au lieu de la diviser", explique à l'AFP l'historien Lars Hovebakke Sørensen. "Elle a réussi à unifier la nation danoise malgré beaucoup de changements : la mondialisation, l’avènement d'un état multiculturel, des crises économiques (...) et la pandémie de Covid-19", développe-t-il.

Née à Copenhague le 16 avril 1940, une semaine après le début de l'occupation du Danemark par l'Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale, la princesse est devenue un symbole d'espoir pour les Danois pendant le conflit.

Veuve depuis 2018, la reine, affectueusement surnommée "Daisy", a contribué à moderniser progressivement la monarchie, sans pour autant la trivialiser.

Je resterai sur le trône jusqu'à ce que j'en tombe.
Reine Margrethe II

Connue pour son franc-parler lors de ses discours télévisés du Nouvel An, elle a récemment lancé un appel à combattre l'égoïsme, à l'intégration des étrangers et à la lutte contre la solitude. "Chaque année, les Danois sont fascinés par ses vœux. Elle leur dit comment agir et ils aiment ça !, commente l'historien. Les gens pensent que c’est dommage qu’elle soit obligée de travailler à son âge ", ajoute-t-il néammoins.

[ Le 10 juin 1967 à Copenhague, la reine Margrethe II épouse le Prince Henrik, Henri de Monpezat, un diplomate noble né en France.]

Passionnée d'art et artiste elle-même

Son érudition et ses multiples talents font d'elle un exemple pour les Danois qui suivent religieusement ses interventions télévisées, notamment ses voeux de fin d'année.

Intellectuelle, érudite, polyglotte – elle a étudié à Cambridge et à la Sorbonne –, elle s'est essayée à la traduction en élaborant, en 1981, sous pseudonyme et en collaboration avec son mari, une version danoise de l'ouvrage de Simone de Beauvoir Tous les hommes sont mortels.

Mais c'est surtout dans le dessin et la peinture qu'elle se distingue. Margrethe a illustré de nombreux ouvrages littéraires, comme la réédition en 2002 du Seigneur des anneaux, de J.R.R. Tolkien., sous son nom d'artiste, Ingahild Grathmer.

Aquarelle signée IG, pseudo de la reine Margrethe II.
Aquarelle signée IG, pseudo de la reine Margrethe II.
©capture d ecran/ Bruun Rasmunsen

Ses peintures, qu'elle signe des initiales de son pseudonyme IG, ont été exposées dans de prestigieux musées et galeries – au Danemark et à l'étranger.

"C’est plus dans ses premières années que la reine utilisait un pseudonyme, entre autres pour illustrer les œuvres de Tolkien. Maintenant, la reine est une artiste chevronnée qui défend ce qu’elle fait, que cela plaise ou non", confie dans le journal danois Billed-Bladet Niels Raben, responsable du département artistique de la maison de vente Bruun-Rasmussen.

La souveraine se passionne aussi pour l'art ecclésiastique et le parement. Excellente couturière, elle est également créatrice de costumes. Plusieurs églises du pays utilisent ses confections, tout comme certains prêtres, qui portent des chasubles cousues par la reine. 

Metteuse en scène reconnue, elle a récemment dirigé la création artistique du célèbre conte d'Andersen La reine des Neiges sur la scène du théâtre Tivoli, comme le rapporte le site histoires.royales.fr.

"50 queens"

Dans le cadre des célébrations officielles du cinquantième anniversaire de son accession au trône, Margrethe II a tenu à venir inaugurer l'exposition "50 Queens" début septembre 2022. 

"Au Danemark, il y a 2 500 statues, et seulement 28 représentent des femmes, ce qui (...) fait à peu près 1%. On veut changer ça", explique à l’AFP le directeur du festival Golden Days, Svante Lindeburg, qui a chapeauté l’exposition éphémère – qui s'est achevée le 18 septembre – installée autour de la statue équestre du roi Christian V sur une des places emblématiques de Copenhague, Kongens Nytorv, littéralement "la nouvelle place du roi". 

50 grands piliers blancs, des piédestaux sans statue sur lesquels figurent des noms tels que celui de l’autrice Karen Blixen, ou de la peintre Lili Elbe, ont été érigés pour dénoncer l’insuffisante représentation des femmes dans l’espace public danois.