Terriennes

Marianne seins nus et gilets jaunes, performance ou récupération artistique, Deborah de Robertis divise

Face à face entre deux images de la République française : d'un côté des "Marianne" stylisées, de l'autre une policière membre des forces de l'ordre déployées dans Paris à l'occasion du "5ème acte" des gilets jaunes, le 15 décembre 2012. 
Face à face entre deux images de la République française : d'un côté des "Marianne" stylisées, de l'autre une policière membre des forces de l'ordre déployées dans Paris à l'occasion du "5ème acte" des gilets jaunes, le 15 décembre 2012. 
AP Photo/Kamil Zihnioglu

En silence, des femmes déguisées en « Marianne », sur les Champs-Elysées à Paris, faisaient face aux forces de l’ordre le samedi 16 décembre 2018, lors de ce que les gilets jaunes ont appelé l’acte 5 de leur mouvement. Une initiative politico-culturelle que l’on doit à la récidiviste performeuse du « coup » artistique Deborah de Robertis. 

Sur les photos qui circulent à la vitesse du buzz Internet sur les réseaux sociaux, ce qui frappe d'abord, c'est le face à face entre des femmes (mais aussi tous les photographes en arrière plan...). Sans la présence de la jeune policière tranquille, les Marianne aux seins nus et à la peau argentée n'auraient sans doute pas connu le succès cybernétique qui fut le leur, tant l'image semble du déjà vu.

Marianne, figure imposée de l'art, des arts 

Non seulement, la figure symbole de la république française est réinterprétée à longueur de manifestations par les Femen, seins nus aussi, depuis une dizaine d'années, mais en plus nombre d'artistes s'en sont emparé depuis la révolution française pour la magnifier ou se l'approprier, plus ou moins nue, en particulier par les créateurs du "street art" comme en témoigne le mur de séparation entre Israéliens et Palestiniens... 
Le mur de séparation lorsqu'il traverse Bethléem
Le mur de séparation lorsqu'il traverse Bethléem
(c) Wikicommons
Ou encore en arrière plan des voeux du président Emmanuel Macron, en janvier 2018... 
Une Marianne façon street art dans le dos du président en janvier 2018
Une Marianne façon street art dans le dos du président en janvier 2018
capture d'écran
Le petit face à face d'une demi-heure sur les Champs Elysées le 15 décembre 2018 n'est donc pas une création inédite. Pourtant, il a suscité nombre de commentaires, parfois inattendus. Certains s’avouent bluffé par les cinq Marianne statufiées, tandis que d’autres ont vu la véritable "Marianne" dans la gendarme au képi, derrière son bouclier, face aux manifestantes grimées, incarnation de la République française et de ses valeurs de « liberté, égalité, fraternité ».

Sur les réseaux sociaux, l'arrêt sur image fait chipoter aussi : Marianne or not Marianne, telle est la question, puisqu'un fichu rouge remplace le bonnet phrygien (pas toujours non plus reproduit même par les artistes officiels) et que la cocarde serait à l'envers, donc anglaise... Pas du tout disent d'autres, les couleurs sont bien à l'endroit.
On a les combats que l'on veut... 

Nouveau clin d'oeil ou erreur de la metteure en scène, on ne saurait dire... 

Deborah de Robertis, au delà des Femen

On a d'abord dit que les Fémen se cachaient sous les habits, avant de savoir que l'artiste Deborah de Robertis avait commandité le "happening"... Deborah de Robertis est luxembourgeoise, mais son terrain de jeu traverse souvent la capitale française. Le 4 septembre 2016, elle investissait le Musée Guimet, dédié aux arts d'extrême orient, pour s'installer sous les photographies de Nobuyoshi Araki, souvent qualifié lui-même de "sulfureux". "Cette fois-ci, elle est venue nue, vêtue seulement d’un léger haut de kimono et dévorant une pastèque les cuisses ouvertes, au milieu des photographies d’ARAKI." commentait alors Japan FM. Le musée avait aussitôt été évacué. 
A retrouver sur ce sujet dans Terriennes : 
Qui a (encore) peur des vulves ?​
Deborah de Robertis au Musée Guimet en 2016
Deborah de Robertis au Musée Guimet en 2016
Capture twitter
Deux ans plus tôt, elle s'était produite, jambes écartées, au Musée d'Orsay sous la fameuse "Origine du monde" de Courbet, qui dévoile un sexe féminin, un tableau caché par ses propriétaires successifs aux yeux du plublic, et depuis son exposition, censuré à de multiples reprises sur les réseaux sociaux.
  En septembre 2018, Deborah de Robertis s'était installée nue sous une vierge dans le sanctuaire catholique de Lourdes. 

Interroger les représentations des corps des femmes

Pas de Marianne à Lourdes, mais Marie et Marie-Madeleine à la fois, "la vierge et la putain", la sainte et la sorcière... D'une performance à l'autre, Deborah de Robertis prétend interroger la place des femmes dans l'histoire de l'art, et l'hypocrisie des autorités face à la nudité féminine, afin de "libérer le modèle et ses représentations". Mais son propos n'est pas toujours bien compris, on y voit souvent une forme de marketing, et surtout des provocations récupératrices de l'air du temps, malgré les soutiens d'Eloïse Bouton (l'une des premières Femen françaises), ou de la philosophe féministe Geneviève Fraisse. 

Ses productions lui valent des mises en accusations à répétition pour "exhibition sexuelle". Jusqu'à présent, elle a toujours bénéficié de "non-lieux". Ses Marianne, un samedi de gilets jaunes, bien plus lisses que ses créatures précédentes, ne devraient lui valoir aucune poursuite.

Cette fois, en cet acte 5 des gilets jaunes, on ne sait ce qui a inspiré l'artiste, mais peut-être la présence importante des femmes dans le mouvement. Sans doute n'avait-elle pas prévu que la modeste présence de femmes parmi les gendarmes, allait voler la vedette à son initiative... 
 
A retrouver dans Terriennes : 
Pourquoi autant de femmes en gilets jaunes ?
"C’est moi le tableau, ma scène, mon épopée. Je me déhanche dans les couloirs du Louvre, tout le monde se tait quand Mona Lisa l’ouvre […] Vierge qui suinte quand la caméra pointe […] Ceci est mon corps, ma plaidoirie, ma prière." dit-elle encore dans l'une de ses vidéos... Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1