Terriennes

A Madagascar, Marie Christina Kolo, l'insoumise, se bat pour les femmes et le climat

Marie Christina Kolo, une militante malgache porte-voix de l'écoféminisme et engagée sur le terrain à la tête d'une entreprise d'économie sociale de recyclage de déchets et de réinsertion de femmes victimes de violence. 
Marie Christina Kolo, une militante malgache porte-voix de l'écoféminisme et engagée sur le terrain à la tête d'une entreprise d'économie sociale de recyclage de déchets et de réinsertion de femmes victimes de violence. 
©facebook/ marie christina kolo

Activiste climatique, écoféministe et entrepreneure sociale, Marie Christina Kolo fait partie de celles qui ne se taisent pas. Cette militante malgache, aujourd'hui trentenaire, a créé sa première fondation à huit ans. Engagée sur de nombreux terrains, elle lutte aussi pour défendre les femmes face à la culture du viol qui gangrène son pays. 

C'est depuis toute petite déjà qu'elle pratique l'insoumission et l'engagement, et la fillette qu'elle a été ne lâche rien. Engagée pour le climat et pour les femmes, elle monte régulièrement au front pour dénoncer mauvaise gouvernance, corruption et tous ces fléaux qui gangrènent Madagascar. Parce qu'elle est femme et qu'elle est jeune, 31 ans, elle subit régulièrement attaques et insultes car son engagement en dérange plus d'un. De tout ça, Marie Christina Kolo en fait une force de combat. 

Dans son parcours de combattante, un épisode récent l'a mise en première ligne des médias. En janvier 2020, lors de la COP 25, elle est prise à partie par le ministre malgache de l'environnement qui lui reproche de l'avoir critiqué sur Facebook. Qu'à cela ne tienne, Maria Christina n'a pas pour habitude de se laisser marcher sur les pieds. Elle publie aussitôt une lettre ouverte adressée au président de la république malgache Andry Rajoelina. Un mois plus tard, le ministre de l'environnement est limogé.

Ambassadrice du recyclage

En 2016, Marie Christina Kolo a fondé l’entreprise sociale GreenNKool. Depuis plus de 5 ans, GreenNKool s’engage dans la gestion communautaire des déchets, la création d’activités génératrices de revenus autour du recyclage et des emplois verts pour les plus vulnérables. Exemple, la fabrication de savon avec de l'huile alimentaire usagée, habituellement jetée dans la rue et principale cause de pollution en zone urbaine. Elle est aussi cofondatrice du Réseau Climat Océan Indien, un réseau de jeunes qui promeut et encourage les initiatives des jeunes concernant le changement climatique. Elle a également cofondé la plateforme nationale Ecofeminism Madagascar qui promeut l’inclusion du genre dans les politiques et projets sur le changement climatique.
Marie Christina Kolo, ici au centre de l'image, est devenue figure de proue du mouvement écoféministe à Madagascar. 
Marie Christina Kolo, ici au centre de l'image, est devenue figure de proue du mouvement écoféministe à Madagascar. 
©facebook/marie christina Kolo
Avec sa casquette d'écoféministe, elle a obtenu de nombreuses distinctions à travers le monde. Parmi elles : prix du jury du concours MED’INNOVANT AFRICA 2020-2021, 2e aux WWF Youth Africa Awards, prix du leader environnemental en Afrique, "Modèle féminin de l’année" et meilleure startup sociale représentant Madagascar aux Southern Africa Startup. 

Dire stop à la culture du viol

Marie Christina est aussi une femme qui se bat pour ses soeurs. Malgré les tabous et les pressions d'une culture patriarcale inscrite dans les gênes de la société malgache, elle ose parler et dire tout haut ce que beaucoup veulent cacher aujourd'hui à Madagascar : les violences faites aux femmes y sont un véritable fléau. Une femme sur dix de plus de 15 ans a déjà été agressée sexuellement. A plusieurs reprises, la jeune femme n'a pas hésité à prendre la parole pour dénoncer les viols, et à viser directement les coupables. Ce qui lui a valu bien des menaces. Malgré tout, envers et contre tous, cette militante poursuit son combat, et pour l'environnement et pour les femmes, les filles qui subissent au quotidien les injonctions d'une société faite par et pour les hommes. Elle a créé "Survivants" une plate-forme digitale pour aider les victimes.

Marie Christina vient d'être distinguée du Prix Martine Anstett 2021, qui chaque année depuis cinq ans récompense une militante pour son engagement en faveur des droits humains."Moi je suis fière de ce que je suis aujourd'hui, je ne suis plus une victime, je suis une survivante et ce prix je le dédie aussi à toutes ces survivantes qui n'osent pas briser le silence, pour qu'elles n'hésitent pas et pour qu'elles ne se sentent pas seules", a -t-elle réagi, les larmes aux yeux et dans la voix à l'annonce de cette distinction.
 

Trois questions à Marie Christina Kolo

Terriennes : d'où vient votre écoféminisme ? 

Marie Christina Kolo :
 C'est vrai que c'est un terme qu'on n'entend pas très souvent encore et encore moins à Madagascar. Je me revendique d'un mouvement qui considère que la manière dont les femmes sont aujourd'hui traitées et dominées est similaire à la manière dont l'homme domine la nature. On se permet de s'accaparer la Terre comme on s'accapare le corps de la femme sans que la nature ou que la femme ait son mot à dire. Cela semble très métaphorique comme ça mais c'est quelque chose que je ressens profondément, j'ai toujours eu cette aspiration pour l'écologie, je viens d'un pays où 90% de la biodiversité est andémique. Quand on parle de Madagascar, on pense avant tout à toute cette richesse, cette biodiversité qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde mais aussi à cette déforestation qui ne cesse de s'accélerer. Et puis en tant que jeune femme à Madagascar, je suis victime de discrimination régulièrement, j'ai pu voir dans ce mouvement écoféministe les échos de toutes mes émotions, ça m'a parlé. Pour moi le combat pour la protection de nos ressources naturelles, et celui pour le droit des femmes doit être lié. On doit tout changer, notre système patriarcal, capitaliste, qui ne pense qu'à s'accaparer l'autre, c'est toute une société qu'en tant qu'écoféministe j'ai envie de changer à mon niveau, avec une toute petite contribution, mais je fais de mon mieux !

Vous faites partie des personnes engagées qui prennent la parole haut et fort mais qui agissent aussi concrètement comme vous l'avez fait en fondant l'organisation GreenNKool, qu'est-ce-qui vous a motivé ? 
 
L'année 2016 a été pour moi une année qui m'a permis de voyager beaucoup à l'international dans le cadre de mon engagement humanitaire aux Nations Unies. Je me sentais un peu frustrée dans ces milieux parce que j'avais l'impression qu'on dépendait beaucoup trop de donations et que parfois les projets n'avaient pas de durabilité. C'est ce qui m'a poussé à lancer une entreprise sociale, un concept encore assez peu connu à Madagascar à l'époque, mais aujourd'hui nous sommes toute une génération à y contribuer.
Nous accompagnons plus d'une quarantaine de personnes en réinsertion, des femmes victimes de violence, des anciennes travailleuses du sexe. On propose des produits et des services tournés vers le respect de l'environnement. On fait du recyclage, des produits zéro déchet, on organise aussi des formations auprès des communes. Je dois avouer que tout ça a commencé avec des tutoriels sur youtube ! Je n'étais pas une professionnelle dans ce domaine du tout. J'ai peut-être ce défaut d'avoir envie d'être libre, de pouvoir faire ce qui me plait et ce qui me passionne avant tout ! C'est un combat que j'ai commencé, je continue de promouvoir l'économie sociale et solidaire. J'ai même commencé à enseigner à l'université. Ce qui m'a poussé à démissionner de mon poste aux Nations Unies, c'est de pouvoir mener plusieurs engagements à la fois.
 
C'est vrai qu'on est dans une culture où la femme doit être lisse, calme. J'ai sans doute manqué quelque chose parce que ça ne me correspond pas du tout ! 
Maria Christina Kolo
A Madagascar, on dit encore que les femmes sont considérées comme des "meubles fragiles" ... 

Et oui, malheureusement, c'est une expression qui est utilisée dans le langage quotidien. C'est cette image que la femme en fait, elle est là juste pour accompagner l'homme, elle n'a pas de droits, ce n'est pas quelque chose qui se manifeste clairement comme dans d'autres pays, où la femme n'aura pas le droit de conduite ou d'occuper des postes de décision. C'est quelque chose de plus sournois, on l'impression qu'il y a comme un mur qui fait que les femmes ne peuvent pas avoir accès à certaines fonctions à responsabilité, les femmes ne sont pas au pouvoir, elles sont exclues des milieux de l'entreprise. A Madagascar, 80% de la population vit dans des zones rurales, reculées et en situation d'extrême pauvreté. Les femmes sont les plus affectées par les changements climatiques. Elles devraient être les principales actrices de changements positifs, mais on ne leur laisse pas la place.
Cette expression de "meuble fragile" n'est qu'une illustration de tout ça.Cette expression n'est pas la seule. Par exemple, pour parler des règles qui restent un grand tabou, on utilise le mot "fadiboulala", ça veut dire "le tabou du mois", et ça signifie que les femmes aujourd'hui ne peuvent pas réellement s'approprier leur corps. On leur fait comprendre que leurs menstruations sont sales. La situation est loin d'être idéale quand on est femme à Madagascar, on est victime de plein de préjugés. Encore pire si on est jeune et si comme moi on a les cheveux afro. (Rires) Peut-être qu'ailleurs c'est à la mode, mais ici, non ! On va nous dire de tirer les cheveux pour le milieu professionnel, qu'il faut les lisser etc...
A un moment, je me dis que ce n'est pas possible de ne pas être féministe chez moi parce qu'il y a tellement d'injustices qu'on a envie de faire changer les choses ! On a besoin de s'insurger ! C'est vrai qu'on est dans une culture où la femme doit être lisse, calme. J'ai sans doute manqué quelque chose parce que ça ne me correspond pas du tout !