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Marina Ovsyannikova dit "Non à la guerre" devant des millions de téléspectateurs russes

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La guerre en Ukraine se déroule aussi sur le front de l'information. En Russie, une femme a fait irruption pendant le journal télévisé le plus regardé du pays pour protester en direct, devant les millions de spectateurs, contre l'offensive de son pays en Ukraine. Elle s'appelle Marina Ovsyannikova, productrice sur la chaîne d'Etat. Arrêtée, puis libérée, elle a démissionné et reste dans le collimateur de la justice russe.

La scène s'est produite en plein  JT du soir sur la plus grande chaîne télévisée de Russie. Le journal d'information de Perviy Kanal (première chaîne), baptisé Vremia (le temps), est une institution, un rendez-vous quotidien suivi par des millions de Russes depuis l'époque soviétique.

Les Russes contre la guerre

Capture d'écran
Capture d'écran

Lundi 14 mars 2022, alors que la célèbre présentatrice Ekaterina Andreïeva déroule l'actualité du jour, une femme surgit derrière elle, brandissant une pancarte aux couleurs de l'Ukraine et la Russie. Son message : "Non à la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment, ici... Les Russes sont contre la guerre".

Imperturbable, la présentatrice continue de parler quelques secondes pendant que la protestataire scande "arrêtez la guerre", puis Perviy Kanal coupe court au direct sur le plateau en enchaînant avec un reportage sur les hôpitaux. "Une enquête interne est en cours sur cet incident", déclare laconiquement la chaîne dans un communiqué.

Le dossier de la rédaction web sur la guerre en Ukraine ► UKRAINE-RUSSIE : LA GUERRE

Père ukrainien, mère russe

Marina Ovsyannikova est productrice sur cette même chaîne, Perviy Kanal, la chaîne nationale russe. Avant son coup d'éclatelle s'en est expliquée sur une vidéo diffusée sur le compte Telegram de l'ONG OVD-Info, qui oeuvre pour la liberté d’expression en Russie. 

Son père étant ukrainien et sa mère russe, dit-elle, elle n'arrive pas à voir les deux pays comme ennemis. Une position qui fait écho à celle de nombreux Russes qui ont des liens familiaux ou amicaux en Ukraine.

Venez aux manifestations, ne craignez rien ! Ils ne peuvent pas nous emprisonner tous.
Marina Ovsyannikova

Cette productrice de 44 ans, inconnue de la sphère militante jusqu'à ce 14 mars 2022, regrette d'avoir contribué pendant des années à la "propagande du Kremlin" en travaillant pour Perviy Kanal, média lié à l’État russe : "J'en ai très honte aujourd'hui, dit-elle. J'ai honte d'avoir permis que des mensonges soient diffusés à la télévision, honte d'avoir permis que le peuple russe soit 'zombifié'" (ndlr : la "boîte à zombies" est le surnom que les contestataires donnent à la chaîne d'Etat).

Dans leur tentative de contrôler toute information au sujet du conflit, les autorités ont bloqué la plupart des médias encore indépendants, ainsi que les principaux réseaux sociaux, comme Twitter et Facebook. Résultat, la plupart des Russes n'ont accès qu'à la version délivrée par le gouvernement et les médias contrôlés par le Kremlin, dont Perviy Kanal, d'une "opération militaire spéciale" visant à "dénazifier" l'Ukraine et à empêcher un "génocide", et des pénuries de nourriture et de médicaments provoquées par l'embargo des pays de l'Union européenne, qui pénalisent notamment les plus faibles, à commencer par les enfants.

Aujourd'hui, Marina Ovsyannikova appelle explicitement à la résistance et à la mobilisation des Russes contre la guerre : "Nous, le peuple russe, sommes réfléchis et intelligents, nous seuls avons le pouvoir d'arrêter toute cette folie. Venez aux manifestations, ne craignez rien, ils ne peuvent pas nous emprisonner tous", ajoute-t-elle dans cette vidéo sous titrée ci-dessous en anglais :

Sur son profil Facebook, Marina Ovsyannikova a le regard fatigué et la mine sombre. Elle arbore le même collier que celui qu'elle porte sur cette vidéo, aux couleurs de l'Ukraine et de la Russie. "Mes parents n’ont jamais été ennemis. Le collier que je porte est le symbole de la nécessité pour la Russie d’arrêter immédiatement cette guerre fratricide. Notre peuple peut encore faire la paix", assure-t-elle.

Photo de profil Facebook de Marina Ovsyannikova
Photo de profil Facebook de Marina Ovsyannikova

Aujourd'hui mère d'une fille et d'un garçon, Marina Ovsyannikova a fait ses études à l’université d’État du Kouban, à Krasnodar, une ville du sud de la Russie proche de la frontière avec l'Ukraine. Elle a ensuite rejoint l’Académie russe de la fonction publique et de l’économie nationale, une université de Sciences économiques et humaines du gouvernement russe de Moscou, où Marina Ovsyannikova vit désormais.

Soutiens

Celle qui se présente sur son profil comme journaliste, grande sportive et nageuse intrépide en eaux libres – la Volga et le Bosphore figurent sur son tableau de chasse – suscite une vague de soutien et d'encouragement dans toutes les langues sur les réseaux sociaux. La vidéo de son intervention pendant le journal s'est propagée comme une traînée de poudre et nombreux sont ceux qui saluent le "courage extraordinaire" de cette femme dans un contexte de répression contre la dissidence. Les internautes la qualifient d’héroïne et l'un d'eux appelle tous ceux qui "ont des racines ukrainiennes à s'unir et à défendre l'Ukraine de toutes les manières possibles". Cependant, les publications de Marina Ovsyannikova sur Facebook ne sont désormais plus accessibles et son compte Instagram a été fermé.

Léonid Volkov, un proche de l'opposant Alexeï Navalny, emprisonné depuis l'an dernier après avoir survécu à un empoisonnement, a annoncé que son mouvement est "prêt à payer toute amende" infligée à Marina Ovsyannikova. 

Je ne veux pas quitter notre pays. Je suis patriote.
Marina Ovsyannikova

La journaliste a par ailleurs décliné l'offre d'asile du président français Emmanuel Macron. Elle ne veut pas quitter son pays, explique-t-elle : "Je ne veux pas quitter notre pays. Je suis patriote, mon fils l'est encore plus", a-t-elle déclaré dans une interview diffusée pa le magazine allemand Der Spiegel.

Le salut vient des femmes ?

Depuis le début de l'intervention en Ukraine, le 24 février, plusieurs milliers de manifestants ont été arrêtés en Russie, dont plus de 5 000 dans la seule journée du 6 mars. "Le salut de la Russie ne peut venir que de femmes comme elle !", s'enthousiasmait un internaute sur Twitter, pendant qu'un autre appelait à la "protéger immédiatement".


Lilia Gildeeva, présentatrice de NTV, a choisi, comme beaucoup d'autres, de fuir la Russie. Elle travaillait pour la chaîne depuis seize ans. et a écrit sa lettre de démission depuis l'étranger , de crainte qu'on ne la laisse pas partir si elle l'avait fait avant.

Selon France Inter, au lendemain de l'action de Marina Ovsyannikova, la présentatrice de Perviy Kanal, Ekaterina Andreïeva, réagit à sa manière, en postant sur Instagram – pourtant normalement bloqué en Russie – une story dans laquelle on la voit faire du yoga, expliquant que cela lui permet d'être "forte comme une montagne" face aux incidents comme celui survenu lundi. 

Autre voix dissonante, rapporte France Inter, celle de la rédactrice en chef de l'agence d'État Sputnik et de Russia Today (RT), Margarita Simonian, qui affirme que ce genre "d'incident" "peut arriver à chaque édition". Elle témoigne avoir croisé Marina Ovsyannikova par le passé, l'accusant d'avoir été "la favorite" du patron de la télévision pour laquelle elle travaillait dans le Kouban.

Que risque Marina Ovsyannikova ?

Après son arrestation, Marina Ovsyannikova a disparu pendant plusieurs heures avant de reparaître, le lendemain, aux côtés d'un avocat sur une photo postée sur Twitter à la sortie du tribunal.


Remise en liberté après avoir été entendue par la justice, Marina Ovsyannikova est, pour l'heure, reconnue coupable d'une "infraction administrative" et devra payer une amende de 30 000 roubles (environ 250 euros au taux du jour). 

La journaliste risque néanmoins d'autres poursuites pénales passibles de lourdes peines de prison, puisque l'audience du 15 mars 2022 n'était pas directement consacrée à l'action à l'antenne de Perviy Kanal, mais à la vidéo diffusée parallèlement sur internet dans laquelle elle dénonce l'entrée des troupes russes en Ukraine et appelle à des manifestations interdites. Marina Ovsyannikova pourrait donc être jugée pour publication d'"informations mensongères" sur l'armée russe, un crime passible d'une peine maximale de quinze ans de prison, conformément aux lois récemment votées, qui prévoient de lourdes peines. La simple utilisation du mot "guerre" par des médias ou des particuliers pour décrire l'intervention russe en Ukraine est passible de poursuites.

Plus important, il y a maintenant une nouvelle tendance : d'autres journalistes suivent mon exemple.
Marina Ovsyannikova

A l'issue de l'audience devant la justice, Marina Ovsyannikova a confié à la presse être très fatiguée après cette épreuve : "J'ai passé près de deux jours sans sommeil, l'interrogatoire a duré quatorze heures... Je n'ai pas eu le droit de parler avec mes proches, ni eu accès à une assistance juridique et c'est pourquoi j'étais dans une position très difficile". Epuisée, mais heureuse d'avoir exprimé son opinion profonde et suscité des réactions : "Ma vie a beaucoup changé, c'est sûr. Je suis contente d'avoir exprimé ce que je pensais. Plus important, il y a maintenant une nouvelle tendance : d'autres journalistes suivent mon exemple". 

Quelques heures après son coup d'éclat, la Russie entière parle d'elle et les journaux titrent sur son geste audacieux. Marina Ovsyannikova a atteint son but.

Démission

Le 17 mars, quelques jours après son coup d'éclat, Marina Ovsyannikova annonce qu'elle a remis sa démission : "Aujourd'hui je me suis rendue à Ostankino (siège de Perviy Kanal, ndlr), j'ai transmis tous les documents pour mon licenciement sur ma décision", déclare-telle à nos confrères de France 24. "J'ai peur, bien sûr, mais je ne pense pas que je fais partie de la racaille", se défend-elle, interrogée sur le discours officiel contre les militants antiguerre en Russie.

Les gens qui descendent dans la rue pour protester, ce ne sont pas des traîtres, ce sont des citoyens.
Marina Ovsyannikova

Selon le Kremlin, le conflit en Ukaine révèle les "traîtres" à la Russie : "Certains démissionnent, certains quittent le pays. C'est une purification", selon le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov.

"Les gens qui descendent dans la rue pour protester, ce ne sont pas des traîtres, ce sont des citoyens, répond la journaliste protestataire. La société russe est divisée, une partie, peut-être la moitié, est contre la guerre, et une moitié soutient le président Poutine".