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"Non à la guerre" : la journaliste Marina Ovsyannikova recherchée en Russie

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En mars 2022, une femme fait irruption pendant le journal télévisé le plus regardé de Russie pour protester en direct contre l'offensive en Ukraine. Elle s'appelle Marina Ovsyannikova, productrice sur la chaîne d'Etat. Arrêtée, puis libérée, elle a démissionné et quitté le pays pendant plusieurs mois. De retour en Russie, condamnée puis assignée à résidence, elle est désormais recherchée. 

Elle avait dénoncé l'intervention russe en Ukraine devant des millions de téléspectateurs. La journaliste Marina Ovsyannikova figure désormais sur la liste des personnes recherchées en Russie, selon le site du ministère de l'Intérieur, dans le cadre d'une affaire pénale.

Inculpée en août pour "diffusion de fausses informations" sur l'armée russe – un crime passible de dix ans de prison – Marina Ovsyannikova avait été assignée à résidence par un tribunal de Moscou, avec interdiction d'utiliser tout moyen de communication. Son assignation à résidence courait jusqu'au 9 octobre 2022, avant une probable prolongation, dans l'attente de son procès. Or Marina Ovsyannikova "ne se trouve pas à l'endroit où elle devait être", confirme début octobre son avocat, Dmitri Zakhvatov, sans donner plus d'informations sur sa localisation actuelle, en Russie ou à l'étranger.

La journaliste, elle, donne de ses nouvelles sur une video relayée sur les réseaux sociaux. Elle dit s'être "libérée" de l'assignation à résidence imposée par la justice et appelle les forces de l'ordre, en montrant son bracelet électronique, à "mettre le même à Poutine !"

Le 21 septembre, date de l'annonce d'une mobilisation militaire "partielle" en Russie, les soutiens de Marina Ovsyannikova avaient diffusé un message sur ses réseaux sociaux. Elle disait être allée à une audience, dans le cadre des poursuites la visant, avec une pancarte proclamant "NON A LA MOBILISATION".

Une Russe contre la guerre

Tout a commencé le lundi 14 mars 2022, trois semaines après le début de l'"opération spéciale" russe en Ukraine. La scène s'est produite en plein journal télévisé du soir, sur la plus grande chaîne télévisée de Russie. Le journal d'information de Perviy Kanal (première chaîne), baptisé Vremia (le temps), est une institution, un rendez-vous quotidien suivi par des millions de Russes depuis l'époque soviétique.

Capture d'écran
Capture d'écran

Alors que la célèbre présentatrice Ekaterina Andreïeva déroule l'actualité du jour, une femme surgit derrière elle, brandissant une pancarte aux couleurs de l'Ukraine et la Russie. Son message : "Non à la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment, ici... Les Russes sont contre la guerre".

Imperturbable, la présentatrice continue de parler quelques secondes pendant que la protestataire scande "arrêtez la guerre", puis Perviy Kanal coupe court au direct sur le plateau, enchaînant avec un reportage sur les hôpitaux. "Une enquête interne est en cours sur cet incident", déclarait laconiquement la chaîne dans un communiqué.

Le dossier de la rédaction web sur la guerre en Ukraine ► UKRAINE-RUSSIE : LA GUERRE

Père ukrainien, mère russe

Marina Ovsyannikova était productrice sur cette même chaîne, Perviy Kanal, la chaîne nationale russe. Avant son coup d'éclatelle s'expliquait sur une vidéo diffusée sur le compte Telegram de l'ONG OVD-Info, qui oeuvre pour la liberté d’expression en Russie. Son père étant ukrainien et sa mère russe, disait-elle, elle n'arrivait pas à voir les deux pays comme ennemis. Une position qui résonne dans le coeur de nombreux Russes, qui sont nombreux à avoir des liens familiaux ou amicaux en Ukraine.

Venez aux manifestations, ne craignez rien ! Ils ne peuvent pas nous emprisonner tous.
Marina Ovsyannikova

Honte d'avoir porté la voix du Kremlin

Cette productrice de 44 ans, inconnue de la sphère militante jusqu'à ce 14 mars 2022, ne faisait pourtant pas l'unanimité au sein de l'opposition russe, certains lui reprochant d'avoir travaillé pour Perviy Kanal, porte-voix du Kremlin. Aujourd'hui, elle dit regretter d'avoir contribué pendant des années à la "propagande du Kremlin" sur Perviy Kanal : "J'en ai très honte aujourd'hui, dit-elle. J'ai honte d'avoir permis que des mensonges soient diffusés à la télévision, honte d'avoir permis que le peuple russe soit 'zombifié'" (ndlr : la "boîte à zombies" est le surnom que les contestataires donnent à la chaîne d'Etat).

Dans leur volonté de contrôler toute information au sujet du conflit, les autorités, dès le début de "l'opération spéciale", ont bloqué la plupart des médias encore indépendants, ainsi que les principaux réseaux sociaux, comme Twitter et Facebook –qui restent toutefois accessibles au moyen de stratégies de contournement, comme les VPN. Résultat, la plupart des Russes n'ont accès qu'à la version délivrée par le gouvernement et les médias contrôlés par le Kremlin, dont Perviy Kanal, d'une "opération militaire spéciale" visant à "dénazifier" l'Ukraine et à empêcher un "génocide" ; ils sont aussi abondamment informés des pénuries de nourriture et de médicaments provoquées par l'embargo des pays de l'Union européenne, qui pénalisent surtout les plus faibles, à commencer par les enfants.

Appel à la résistance

Ce 14 mars, Marina Ovsyannikova appelait explicitement à la résistance et à la mobilisation des Russes contre la guerre : "Nous, le peuple russe, sommes réfléchis et intelligents, nous seuls avons le pouvoir d'arrêter toute cette folie. Venez aux manifestations, ne craignez rien, ils ne peuvent pas nous emprisonner tous", ajoutait-elle dans cette vidéo sous titrée ci-dessous en anglais :

Sur Facebook, Marina Ovsyannikova avait le regard fatigué et la mine sombre. Elle arborait le même collier que celui qu'elle porte sur cette vidéo, aux couleurs de l'Ukraine et de la Russie. "Mes parents n’ont jamais été ennemis. Le collier que je porte est le symbole de la nécessité pour la Russie d’arrêter immédiatement cette guerre fratricide. Notre peuple peut encore faire la paix", assurait-elle.

Photo de profil Facebook de Marina Ovsyannikova
Photo de profil Facebook de Marina Ovsyannikova

Aujourd'hui mère d'une fille et d'un garçon, Marina Ovsyannikova a fait ses études à l’université d’État du Kouban, à Krasnodar, une ville du sud de la Russie proche de la frontière avec l'Ukraine. Elle a ensuite rejoint l’Académie russe de la fonction publique et de l’économie nationale, une université de Sciences économiques et humaines du gouvernement russe de Moscou.

Soutiens

Celle qui se présente comme journaliste, grande sportive et nageuse intrépide en eaux libres – la Volga et le Bosphore figurent sur son tableau de chasse – a suscité une vague de soutien et d'encouragement dans toutes les langues sur les réseaux sociaux. La vidéo de son intervention pendant le journal s'est propagée comme une traînée de poudre et nombreux sont ceux qui saluaient le "courage extraordinaire" de cette femme dans un contexte de répression contre la dissidence. Les internautes la qualifiaient d’héroïne et l'un d'eux appellait tous ceux qui "ont des racines ukrainiennes à s'unir et à défendre l'Ukraine de toutes les manières possibles". 

Léonid Volkov, un proche de l'opposant Alexeï Navalny, emprisonné depuis l'an dernier après avoir survécu à un empoisonnement, annonçait que son mouvement était "prêt à payer toute amende" infligée à Marina Ovsyannikova. 

Je ne veux pas quitter notre pays. Je suis patriote.
Marina Ovsyannikova

La journaliste avait par ailleurs décliné l'offre d'asile du président français Emmanuel Macron. Elle ne voulait pas quitter son pays, explique-t-elle : "Je ne veux pas quitter notre pays. Je suis patriote, mon fils l'est encore plus", déclarait-elle dans une interview diffusée par le magazine allemand Der Spiegel.

Arrestation

Interpellée dans la foulée de son intrusion pendant le JT, Marina Ovsyannikova a disparu pendant plusieurs heures avant de reparaître, le lendemain, aux côtés d'un avocat sur une photo postée sur Twitter à la sortie du tribunal.

La journaliste risquait d'être jugée pour publication d'"informations mensongères" sur l'armée russe, un crime passible d'une peine maximale de quinze ans de prison, conformément aux lois récemment votées, qui prévoient de lourdes peines. La simple utilisation du mot "guerre" par des médias ou des particuliers pour décrire l'intervention russe en Ukraine est passible de poursuites.

Remise en liberté après avoir été entendue par la justice, Marina Ovsyannikova était reconnue coupable d'une "infraction administrative" et condamnée à payer une amende de 30 000 roubles (environ 250 euros au taux du jour). 

A l'issue de l'audience devant la justice, Marina Ovsyannikova confiait à la presse sa fatigue après cette épreuve : "J'ai passé près de deux jours sans sommeil, l'interrogatoire a duré quatorze heures... Je n'ai pas eu le droit de parler avec mes proches, ni eu accès à une assistance juridique et c'est pourquoi j'étais dans une position très difficile". 

Plus important, il y a maintenant une nouvelle tendance : d'autres journalistes suivent mon exemple.
Marina Ovsyannikova

Epuisée, mais heureuse d'avoir exprimé son opinion profonde et suscité des réactions : "Ma vie a beaucoup changé, c'est sûr. Je suis contente d'avoir exprimé ce que je pensais. Plus important, il y a maintenant une nouvelle tendance : d'autres journalistes suivent mon exemple". 

Démission

Le 17 mars, quelques jours après son coup d'éclat, Marina Ovsyannikova annonçait qu'elle avait remis sa démission : "Aujourd'hui je me suis rendue à Ostankino (siège de Perviy Kanal, ndlr), j'ai transmis tous les documents pour mon licenciement sur ma décision", déclarait-elle. "J'ai peur, bien sûr, mais je ne pense pas que je fais partie de la racaille", se défendait-elle, interrogée sur le discours officiel contre les opposants à la guerre en Russie.

Les gens qui descendent dans la rue pour protester, ce ne sont pas des traîtres, ce sont des citoyens.
Marina Ovsyannikova

Selon le Kremlin, le conflit en Ukraine révèle les "traîtres" à la Russie : "Certains démissionnent, certains quittent le pays. C'est une purification", selon le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov. "Les gens qui descendent dans la rue pour protester, ce ne sont pas des traîtres, ce sont des citoyens, répondait la journaliste protestataire. La société russe est divisée, une partie, peut-être la moitié, est contre la guerre, et une moitié soutient le président Poutine".

Partir, pour revenir dans la mire de la justice russe

C'est l'exil, pourtant, que Marina Ovsyannikova a choisi pendant quelques mois, en Allemagne, où elle a travaillé pour le journal Die Welt. Début juillet 2022, elle est rentrée en Russie pour régler un contentieux sur la garde de ses deux enfants : "Sinon je n'étais pas sûre de les revoir", explique-t-elle.

Le 28 juillet  2022, elle est condamnée à une amende de 50 000 roubles (800 euros) pour "discréditation" des forces armées russes, une infraction qui remonte à début mars.

Le 8 août, reconnue coupable d'avoir "discrédité" l'armée russe, elle est à nouveau condamnée à payer 40 000 roubles (environ 650 euros au taux de change actuel) pour un message publié sur Facebook. Marina Ovsyannikova partage alors le texte de sa défense, celui qu'elle a lu devant le juge : "J'admets que c'est bien (...) l'Amérique et l'Europe qui ont conduit au fait qu'en Russie, il n'existe plus de liberté d'expression, de tribunal indépendant ou d'élection libre. Ou que des gens sont emprisonnés pour avoir appelé à la paix", énonce-t-elle avec ironie.

Ces deux condamnations par des tribunaux administratifs, à moins de six mois d'intervalle, précèdent une affaire au pénal, avec de potentielles conséquences judiciaires beaucoup plus lourdes : Marina Ovsyannikova est interpellée le 10 août 2022 à son domicile à Moscou dans le cadre d'une enquête pour "diffusion de fausses informations sur l'armée russe", selon son avocat.

A l'issue de l'audience du 11 août, elle est assignée à résidence jusqu'au 9 octobre et risque dix ans de prison. Devant le tribunal, elle brandit une pancarte sur laquelle on pouvait lire : "Puissent les enfants morts (lors du conflit en Ukraine) vous hanter dans vos rêves".

Le salut vient des femmes ?

Depuis le début de l'intervention en Ukraine, le 24 février, plusieurs milliers de manifestants ont été arrêtés en Russie, dont plus de 5 000 dans la seule journée du 6 mars. "Le salut de la Russie ne peut venir que de femmes comme elle !", s'enthousiasmait un internaute sur Twitter après le coup d'éclat de Marina Ovsyannikova, le 14 mars, pendant qu'un autre appelait à la "protéger immédiatement".


Lilia Gildeeva, présentatrice de NTV, a choisi, comme beaucoup d'autres, de fuir la Russie. Elle travaillait pour la chaîne depuis seize ans. et a écrit sa lettre de démission depuis l'étranger, de crainte qu'on ne la laisse pas partir si elle l'avait fait avant.

Selon France Inter, au lendemain de l'action de Marina Ovsyannikova, la présentatrice de Perviy Kanal, Ekaterina Andreïeva, réagissait à sa manière, en postant sur Instagram une story dans laquelle on la voyait faire du yoga, expliquant que cela lui permettait d'être "forte comme une montagne" face aux incidents comme celui du 14 mars. 

Autre voix dissonante, rapportait France Inter, celle de la rédactrice en chef de l'agence d'État Sputnik et de Russia Today (RT), Margarita Simonian, qui affirmait que ce genre "d'incident" "peut arriver à chaque édition". 

Quelques heures après son coup d'éclat, la Russie entière commentait son audace et les journaux titraient sur son geste. Plusieurs mois plus tard, elle fait encore parler d'elle : Marina Ovsyannikova a atteint son but.