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Maroc : la mort de Meryem, 14 ans, relance la question du droit à l’avortement

Le 25 juin 2019, des militants pro-avortement se rassemblent devant le parlement à Rabat pour demander une loi pour élargir le droit à l'avortement au Maroc (image d'illustration).
Le 25 juin 2019, des militants pro-avortement se rassemblent devant le parlement à Rabat pour demander une loi pour élargir le droit à l'avortement au Maroc (image d'illustration).
(AP Photo/Mosa'ab Elshamy)

Le 6 septembre, une jeune fille de 14 ans meurt à son domicile après s’être fait avorter clandestinement. Son décès provoque une vague d’émotion dans le pays. Un collectif a organisé une manifestation virtuelle pour réclamer le droit à l’avortement. Entretien avec Sonia Terrab, réalisatrice et co-fondatrice du mouvement Hors-la-loi, militant pour le droit à l'avortement au Maroc.

"Combien de morts encore avant que les lois changent ?". Le 20 septembre 2022, le mouvement Hors-la-Loi, aussi connu sous le nom du Collectif 490, publie ce message sur son compte Instagram. Il s’agit d’un hommage à Meryem, jeune Marocaine de 14 ans décédée des suites d’un avortements clandestin. Ce message a été partagé à de nombreuses reprises sur les réseaux sociaux.

Où en est le droit à l’avortement au Maroc ?

  • Au Maroc, selon l’article 449 et ceux qui suivent dans le code pénal, l’avortement est passible d’emprisonnement.
  • Seule un motif peut justifier l’avortement : si la grossesse présente un danger pour la santé de la mère.
  • Selon l'Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (AMLAC), entre 600 et 800 avortements clandestins sont pratiqués chaque jour au Maroc. 

Sonia Terrab est réalisatrice et co-fondatrice du mouvement. Elle explique que la mobilisation numérique a permis de sensibiliser le plus de Marocains possible au drame de Meryem. Selon elle, la société civile doit maintenant faire pression sur les politiques pour que les réformes proposées en matière de droit à l’avortement soient mises en œuvre. 

TV5MONDE : Pourquoi avez-vous décidé d’organiser un deuil national en ligne ? 

Sonia Terrab : Après le décès de Meryem et une fois cette affaire médiatisée, on s’est rendu compte qu’elle ne l’était pas suffisamment. Énormément de gens n’étaient pas au courant. Il y a eu quelques articles dans la presse, des communiqués de certaines associations féministes, etc, mais pas plus que ça. Petit à petit, on a constaté que même les gens au courant en parlaient de moins en moins. On ne pouvait pas laisser passer ça. 

Au Maroc, dans chaque famille, il y a une Meryem.Sonia Terrab, co-fondatrice du mouvement Hors-la-loi.

On a décidé de faire ce qu’on sait faire le mieux. Notre force, c'est justement les campagnes coup de poing sur les réseaux sociaux. On a organisé cette journée de deuil collectif, déjà pour se rappeler de Meryem et lui rendre hommage. Il fallait mettre la victime au centre du débat, avec le #Meryem. Aussi, au Maroc, c’est un prénom très répandu. Dans chaque famille, il y a une Meryem. Donc ce prénom avait une portée d’identification très forte.

Dès qu’on a commencé, on a reçu énormément de messages de gens qui nous disaient "on n’est pas au courant." Parfois, c’était des activistes, des gens issus des milieux militants. On a réussi à mettre ce débat sur le devant de la scène, maintenant tout le monde en parle. On a réussi à faire en sorte que l’opinion publique majoritaire s’intéresse à ça, grâce aux influenceurs, aux artistes, etc, qui ont des millions d’abonnés et qui partagent. On arrive à les toucher et à faire en sorte qu’ils partagent notre contenu. Cela nous permet de toucher des millions de Marocains d’un coup et ça devient une affaire nationale. 

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TV5MONDE : Comment réagit la société marocaine ?

Sonia Terrab : La très grande majorité de la société n’était pas au courant de cette histoire. Maintenant qu’ils le sont, il y a une indignation générale assez importante. Après, il y a le risque que ça s’essouffle. Au Maroc, tous les deux ou trois mois, il y a un scandale lié aux mœurs. Des fois c’est de l’inceste, d’autre fois de la pédophilie, du viol, du harcèlement… Les gens ont tendance à s’indigner 2-3 jours et à oublier. 

On est dans un moment où il faut que la société civile fasse pression sur les politiques pour que ces réformes aient lieu.Sonia Terrab, co-fondatrice du mouvement Hors-la-loi.

Aujourd’hui, ce qui est très important, c’est que ça rentre dans un débat qui est quand même politique. Il y a des réformes qui ont été annoncées par le nouveau gouvernement libéral. La réforme du code pénal est dans l’air depuis maintenant neuf mois. Le roi vient de faire un discours pour demander à faire une réforme du code de la famille. 

On est quand même dans un moment où il faut que la société civile fasse pression sur les politiques pour que ces réformes aient lieu. Parce qu’elles sont là. C’est aussi l’occasion de faire en sorte que nos affaires ne soient pas encore une fois enterrées, qu’elles ne soient pas mises à l’écart ou qu’elles restent dans l’indifférence générale. Au contraire : il faut que Meryem ne soit pas morte pour rien. 

À l’heure actuelle, seul le danger de la mère peut justifier un avortement. Et encore, il faut qu’elle soit vraiment sur le point de mourir. Sonia Terrab, co-fondatrice du mouvement Hors-la-loi.

TV5MONDE : Où en est le projet de loi pour le droit à l’avortement ? 

Sonia Terrab : En 2015, le roi a fait une commission, composée de personnes issues de tous les courants de pensées au Maroc. Elles ont fait des recommandations que le roi a ensuite reprises en son nom. Parmi ces recommandations royales, il y en avait une mentionnant que l’avortement devait être autorisé en cas de viol, d’inceste, de malformation du fœtus ou de danger de la mère. À l’heure actuelle, seul le danger de la mère peut justifier un avortement. Et encore, il faut qu’elle soit vraiment sur le point de mourir. 

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À l’époque, le parti islamiste était au pouvoir. Toutes ces recommandations entraient dans une réforme du code pénal qui a été bloquée pendant des années. Quand le gouvernement libéral est arrivé au pouvoir en 2021, ils ont décidé d'abandonner ce projet de code pénal pour faire une nouvelle réforme. Pour nous, c’était une bonne nouvelle. On savait qu’ils allaient inclure les libertés individuelles, ce qui n’était pas le cas avant. 

On a une espèce de misère sexuelle très importante, alors que la société évolue. Sonia Terrab, co-fondatrice du mouvement Hors-la-loi.

Mais depuis, rien. Maintenant, c’est la rentrée parlementaire, donc on attend de voir. 

TV5MONDE : L’avortement pourra-t-il être légalisé un jour à 100% au Maroc ? 

Sonia Terrab : On l’espère. Mais déjà, on estime qu'avoir la réforme constituerait un pas en avant vers moins de drames et de tragédies. On a entre 600 et 800 avortements clandestins par jour, on est à 20 bébés jetés à la poubelle tous les jours. Des enfants abandonnés traînent dans les rues. 

On a une espèce de misère sexuelle très importante, alors que la société évolue. Le Maroc s’urbanise, les femmes travaillent, sont cheffes de famille. La société évolue, il faut aussi que les droits évoluent dans le même sens, on ne peut pas continuer comme ça.