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Maroc : report du procès de la journaliste Hajar Raissouni pour "avortement illégal"

Hajar Raissouni poursuivie par la justice marocaine pour débauche, relations sexuelles hors mariage et avortement illégal. Cette affaire judiciaire soulève un débat indigné autour de la question des libertés individuelles et sur l'IVG, toujours interdit par la loi au Maroc.
Hajar Raissouni poursuivie par la justice marocaine pour débauche, relations sexuelles hors mariage et avortement illégal. Cette affaire judiciaire soulève un débat indigné autour de la question des libertés individuelles et sur l'IVG, toujours interdit par la loi au Maroc.
©HajarRaissouni/instagram
Hajar Raissouni poursuivie par la justice marocaine pour débauche, relations sexuelles hors mariage et avortement illégal. Cette affaire judiciaire soulève un débat indigné autour de la question des libertés individuelles et sur l'IVG, toujours interdit par la loi au Maroc.

Le procès d'Hajar Raissouni, prévu ce lundi, a été repoussé d'une semaine. La journaliste marocaine, accusée d'"avortement illégal" et poursuivie pour "débauche et relations sexuelles hors mariage", risque 2 ans de prison. La jeune femme, incarcérée depuis son arrestation, réfute ces accusations. Une affaire qui relance le débat sur l'IVG, illégal et passible de prison au Maroc, sauf si la vie de la mère est en danger.

"Soupçonnée de relations sexuelles illégales, et débauche"... Des accusations que l'on croirait venues d'un autre temps. Mais non, nous sommes bien en 2019, au Maroc.

L'accusée s'appelle Hajar Raissouni. Elle est aussi poursuivie pour avortement, un acte hors la loi au Maroc sauf exception. Journaliste pour le journal arabophone Akhbar Al Yaoum, elle a été interpellée par la police "en flagrant délit d'avortement illégal en présence du gynécologue et d'une infirmière" le 30 août dernier, alors qu'elle se trouvait avec son fiancé dans un cabinet médical de Rabat.

Lors de sa première comparution devant un tribunal de Rabat, la jeune femme a réfuté ces accusations. Hajar Raissouni a notamment déclaré au tribunal être mariée religieusement à son fiancé, un professeur universitaire de nationalité soudanaise, et attendre des documents de l’ambassade du Soudan pour officialiser l’union qui, selon la presse, devait avoir lieu dans deux semaines. Quant au praticien, lui aussi rejette la version de la police. "Nous n’avons effectué aucun avortement. J’ai procédé à une intervention urgente", aurait-il déclaré devant le juge, précisant que la journaliste était victime d’une hémorragie et avait besoin d'une opération immédiate. Des déclarations rapportées par le média en ligne Al Ayoum24, appartenant à Akhbar Al Yaoum. Le médecin est lui aussi actuellement en détention avec sa secrétaire et son assistant pour les chefs d’accusation de "débauche, avortement et participation à l’avortement". 
 
Je vais vers mon destin le cœur brisé et la tête haute.
Hajar Raissouni
Selon le quotidien en ligne Yabiladi, "le dossier ne contient aucune preuve matérielle concrète de l’accusation d’avortement".

Vendredi 6 septembre, on apprend que la journaliste Hajar Raissouni avait l'intention de porter plainte pour "torture" après un examen médical forcé subi peu après son interpellation.  L’association marocaine des Droits de l’Homme (AMDH), suit le dossier de près et dénonce les conditions d’interpellation "hollywoodiennes" de la jeune femme.

Procès reporté

"Je vais vers mon destin le cœur brisé et la tête haute", a déclaré la jeune femme à des proches venus la visiter en prison en fin de semaine dernière, rapporte le site Alyaoum24. La jeune femme dénonce un procès politique. Selon elle, les accusations portées contre elle sont "fabriquées"; et dénonce une "affaire politique” liée à de récents articles consacrés aux détenus du mouvement social du Hirak (mouvement de contestation dans le Rif marocain,ndlr).

Son procès, ainsi que celui de son fiancé et de l'équipe médicale, qui devait débuter lundi 9 septembre à Rabat, a été reporté au 16 septembre. Une foule s'était rassemblée devant le tribunal pour lui montrer son soutien avant d'être dispersée par les forces de l'ordre. 
 

Solidarité avec #HajarRaissouni

Cette arrestation provoque une vague d'indignation, en particulier sur les réseaux sociaux. Nombreux.ses sont ceux et celles qui y expriment leur soutien à la journaliste, les mots dièse #LiberezHajarRaissouni #SoutienHajarRaissouni circulent sur Twitter et sur Facebook.
 

Même ton du côté du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (M.A.L.I) et du militant des droits humains Salah El Ouadie.
 

“MAROC - LE CORPS DES FEMMES N’EST PAS UNE PROPRIÉTÉ PUBLIQUE 
Soutien et solidarité à la journaliste Hajar Raissouni. Soupçonnée d’avoir pratiqué un avortement, la journaliste ainsi que l’équipe médicale accusée d’avoir procédé à l’intervention ont été incarcérées. M.A.L.I. qui lutte pour la liberté des femmes à disposer de leur corps, rappelle que le droit à l’avortement est un droit fondamental.”

Un soutien est même venu d'outre-Atlantique, de la part du prince Moulay Hicham, cousin du roi Mohammed VI, installé aux Etats-Unis, qui qualifie cette affaire de violation des droits constitutionnels de la jeune femme.
 

Sur sa page Facebook, le prince dénonce une succession de faits qui se produisent "dans un pays portant le slogan de l’Etat de droit". Il invoque aussi "une violation de l’esprit de nos traditions musulmanes quant à la discrétion sur les affaires personnelles des citoyens, en protection de leur honneur et contre la diffamation".
 

150 journalistes ont signé une pétition de solidarité dénonçant les "campagnes diffamatoires" visant à détruire leur consœur. Les organisations de défense des Droits humains,comme Amnesty international ou Human Right Watch ont lancé des appels à sa libération.
 

Tahar Ben Jelloun
Tahar Ben Jelloun
©AP Photo/ John Cogill
Le "coup de gueule" de Tahar Ben Jelloun

Dans une lettre publiée lundi 9 septembre sur le site du Point.fr, sous forme de "coup de gueule", l'écrivain Tahar Ben Jelloun a tenu à interpeller les autorités marocaines. Voici quelques extraits.

"Ô vous, censeurs, protecteurs de la vertu, savants du rien, hypocrites assermentés, violeurs de la pudeur et de l'intégrité physique et morale des femmes, crieurs sur la place publique, ouvrez les yeux, ouvrez grands les yeux et regardez bien la société à laquelle vous appartenez, observez ce qui s'y passe quotidiennement de manière clandestine, cachée, ou parfois de façon ouverte. Pas la peine de feindre la honte, de crier, de hurler. C'est la vie, c'est le Maroc. (...)", dit l'écrivain en introduction.

"Laissez les hommes et les femmes adultes et consentants s'aimer si tel est leur désir. Occupez-vous de votre propre santé physique et morale, faites le bien et foutez la paix aux autres. Personne ne vous a mandatés pour aller faire le bien dans le sens de la vertu. Laissez la vertu en paix, elle n'a pas besoin d'être protégée ni vengée", écrit encore Tahar ben Jelloun.

"Ces femmes, libres, courageuses, souvent seules se battent tous les jours pour que vous ne les preniez pas pour des putes. Elles vivent avec vaillance et dignité et vous les regardez comme des pestiférées. Elles travaillent et tracent leur route malgré toutes les régressions, toutes les menaces et l'approche de l'obscurantisme.", poursuit-il.

Et de conclure :
"Que Hajar Raissouni soit libérée et que le ridicule de cette situation soit effacé".

En 2018, la justice marocaine a poursuivi 14.503 personnes pour débauche, 3048 pour adultère, 170 pour homosexualité et 73 pour avortements, selon les chiffres officiels.

L'avortement clandestin en question

L’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC) réclame la refonte de l’article 453 du Code Pénal. L’avortement est interdit au Maroc, excepté en cas de danger pour la santé ou la vie de la mère.

Adoptée il y a plus de deux ans par le conseil du gouvernement après l’intervention du roi du Maroc, la loi légalisant l’avortement - dans les cas de viol, d'inceste ou de malformations et maladies incurables du fœtus - peine, quant à elle, à passer définitivement. Alors même que les instructions royales ont été données, les législateurs ne semblent pas pressés. Le projet pourrait être officiellement sur la table à la rentrée parlementaire, en octobre prochain, nous apprend le professeur Chaifik Chraibi (entretien ci-dessous). On enregistre entre 50 000 et 80 000 avortements clandestins chaque année. L'interruption volontaire de grossesse non sécurisée est responsable d’environ 4,2 % des décès parmi les femmes enceintes.

Le Code pénal marocain prévoit jusqu’à 2 ans de prison pour une femme qui se fait avorter, de 1 à 5 ans pour quiconque pratique un avortement sur autrui, de 10 à 20 ans s’il y a décès de la patiente et jusqu’à 30 ans s’il y a récidive.
 
Entretien avec Chaifik Chraibi, gynécologue, président de l'Association marocaine de Lutte contre l'Avortement Clandestin (AMLAC)

Terriennes :
Comment réagissez-vous à cette arrestation ?
Chaifik Chraibi : Je la trouve totalement excessive, parce que d'habitude, lorsqu'il y a arrestation pour motif d'avortement, il faut qu'il y ait plainte d'une des parties. A mon avis, on sent le règlement de compte.
Aussi bien le médecin que la jeune femme confirment qu'elle est venue en état d'urgence d'hémorragie, donc le médecin a fait son travail. Il a donc procédé à un curetage qui semblait nécessaire, il fallait arrêter le saignement. Ce genre d'arrestations était, par le passé, exceptionnel, mais on assiste ces derniers temps à une recrudescence. Cela arrivait de temps en temps, lorsqu'il y avait plainte d'une des parties ou décès de la patiente. Conséquence : maintenant, beaucoup de médecins refusent de pratiquer des avortements. Nous sommes retournés au XIXè siècle ! On assiste à une recrudescence des avortements traditionnels, les femmes ayant du mal à trouver un médecin. Ce qui fait que nous, à l'hôpital, nous voyons arriver de plus en plus de cas de complications gravissimes, en rapport avec des avortements clandestins : délabrements génitaux, intoxications aiguës, hémorragies, etc...
Il est absolument exceptionnel, aussi, que la femme avortée se fasse arrêter. Le plus souvent, c'est le médecin et son équipe qui sont interpellés. La femme est interrogée et relaxée sur le champ.


Comment expliquer cette recrudescence d'arrestations ?
Le débat sur l'avortement est très vif depuis quelques années ; il y a sans doute des raisons politiques. Il y a quelques années, les avortements étaient pratiqués sans problème, comme si on allait chez le dentiste, tout le monde fermait les yeux et y trouvait son compte.

Pourquoi la loi l'interdit toujours ?
Nous avons réussi à légiférer dans un certain nombre de situations : viol, inceste, malformation foetale, handicap ou grossesse à risque. Cela a été adopté par le conseil du gouvernement début 2016. Il fallu beaucoup de temps pour que le projet de loi soit discuté au Parlement. J'apprends que finalement, il a été discuté en Commission et sera étudié en plénière à la rentrée parlementaire, au mois d'octobre. Mais cela ne règle pas tout.

Vous-même vous avez fait les frais de cette situation, pour l'avoir dénoncée...
J'ai participé à un reportage de France 2 sur ce sujet en décembre 2014. J'ai montré les enfants abandonnés, les femmes qui avortent dans des conditions sanitaires. Au lendemain de la diffusion du reportage, en janvier 2015, j'ai été démis de mes fonctions de chef de service obstétrique au CHU de Rabat. Je continue aujourd'hui d'exercer dans le même hôpital. On y pratique des avortements lorsqu'il y a des situations d'urgence pour la santé de la femme. Les femmes qui veulent interrompre leur grossesse sont obligées de le faire clandestinement ou à l'étranger. Cela a un coût. Au Maroc, il faut compter entre 500, 800 voire 1000 €. Plus c'est devenu restrictif, plus les tarifs augmentent. Et beaucoup de médecins refusent de le faire, car il y a de plus en plus d'arrestations.
Les femmes des milieux défavorisés, elles, ont recours à l'avortement traditionnel ou à l'herboristerie. On voit aussi de plus en plus d'enfants abandonnés, elles finissent par accoucher et "jeter" leur enfant soit vivant soit mort, les orphelinats sont pleins d'enfants abandonnés. Nous avons beaucoup régressé.
Il est aussi difficile de comptabiliser le nombre de médecins en prison pour IVG, car j'ai enquêté dans le milieu pénitentiaire. Sur les bordereaux, il est noté qu'ils sont détenus pour droit commun, et non précisément pour avortement.
On aura beau fermer les yeux, on n'a pas le choix, il faudra arriver à légaliser l'IVG.

 
©France2viaYoutube

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