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Masomah Ali Zada : "Mon devoir est de porter la voix des athlètes encore en Afghanistan"

Masomah Ali Zada, en compétition pour l'équipe olympique des réfugiés, participe au contre-la-montre individuel de cyclisme féminin aux Jeux olympiques d'été de 2020, le 28 juillet 2021, à Oyama, au Japon. <br />
 
Masomah Ali Zada, en compétition pour l'équipe olympique des réfugiés, participe au contre-la-montre individuel de cyclisme féminin aux Jeux olympiques d'été de 2020, le 28 juillet 2021, à Oyama, au Japon. 
 
©Tim de Waele/Pool Photo via AP
Masomah Ali Zada, en compétition pour l'équipe olympique des réfugiés, participe au contre-la-montre individuel de cyclisme féminin aux Jeux olympiques d'été de 2020, le 28 juillet 2021, à Oyama, au Japon. <br />
 
Image du site des <a href="https://fr.uci.org/championnats-dafghanistan-route-femmes-2022/7AR99gwL99PNIoYNGHOd8P">Championnats d’Afghanistan Route Femmes 2022</a><br />
 

Comme ses compagnes de route afghanes, Masomah Ali Zada a dû s'exiler pour pouvoir poursuivre sa carrière de cycliste. À Aigle en Suisse, elle faisait partie du peloton composé de 49 femmes afghanes au départ du championnat féminin d'Afghanistan de cyclisme, fin octobre. Une course impossible à organiser dans ce pays depuis que les talibans ont repris le pouvoir à Kaboul. Entretien. 

Depuis son arrivée en France, grâce à la famille Communal, passionnée comme elle de cyclisme, Masomah Ali Zada gravit les sommets. Une ascension que Terriennes suit  depuis le début .

Quelle joie de la revoir après avoir réalisé son rêve : participer aux Jeux olympiques, en juillet 2021, à Tokyo, au Japon. La cycliste afghane participait à l’épreuve du contre-la-montre.

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Son temps ne lui a pas permis de se hisser sur le podium, mais pour elle, le plus important était d’avoir pu représenter l’Afghanistan et prouver la résilience des femmes afghanes.  

Un mois après son retour du Japon, en août 2021, alors pleine d’espoir, Masomah Ali Zada assistait impuissante au retour des talibans à la tête de son pays. Désormais, "le sport est mort pour les Afghanes", s’attriste la cycliste, qui a pu compter sur le soutien de l’Union cycliste internationale (UCI) pour exfiltrer d’urgence toute l’équipe nationale féminine de cyclisme d’Afghanistan. Certaines vivent aujourd’hui en France, d’autres en Allemagne, en Suisse, au Canada, aux Etats-Unis ou à Singapour.

Plus que des mots, il faut des actions. Je suis en colère contre le monde qui est tellement silencieux alors que les femmes afghanes se battent, chaque jour, pour faire entendre leur voix.
Masomah Ali Zada

Organisé à Aigle, le 23 octobre 2022, le championnat d'Afghanistan féminin de cyclisme sur route était l’occasion de les voir rassembler et "d’envoyer un puissant message à la communauté internationale, affirme Masomah Ali Zada. Plus que des mots, il faut des actions. Je suis en colère contre le monde qui est tellement silencieux alors que les femmes afghanes se battent, chaque jour, pour faire entendre leur voix". 

Les concurrentes du championnat d'Afghanistan route femmes 2022, à Aigle, en Suisse, le 23 octobre 2022. 
Les concurrentes du championnat d'Afghanistan route femmes 2022, à Aigle, en Suisse, le 23 octobre 2022. 
©Maxime Schmid/UCI

Entretien avec Masomah Ali Zada

Terriennes : Qu’avez-vous ressenti en voyant rassemblées toutes vos coéquipières, dont certaines ont fait partie comme vous de l’équipe nationale de cyclisme féminin d’Afghanistan ?  

Masomah Ali Zada : De la joie et beaucoup d’émotion. Certaines de mes anciennes coéquipières m’ont rejoint en France où elles ont trouvé refuge, d’autres se sont installées ailleurs. Je ne les avais pas revues depuis mon départ d’Afghanistan. Etre à leurs côtés a réveillé de merveilleux souvenirs : je me suis rappelé des routes afghanes, des pistes sablonneuses où nous avancions en direction de Bâmiyân pour saluer les trois statues monumentales de Bouddha. Nous étions alors heureuses de pouvoir rouler librement dans notre propre pays…  

Les sœurs Fariba (19 ans) et Yulduz (22 ans) Hashimi ont terminé respectivement première et deuxième. Vous êtes arrivée 6e de la course. Néanmoins le fait même de concourir avec vos coéquipières lors de ce championnat d’Afghanistan est pour vous la vraie victoire. A qui la dédiez-vous  ?  

Je dédie cette victoire d’abord à mon père, car il m’a donné la liberté de faire du vélo. En Afghanistan, beaucoup de jeunes filles de mon âge roulaient en cachette de leur famille… Cette victoire revient aussi à mon ancien coach, Abdul Sadiq Sadiqi, décédé en 2021 de la Covid-19. Ancien président de la Fédération afghane de cyclisme, il a été le premier à défier les talibans et à entraîner une équipe féminine de cyclisme. Malgré les menaces, il a tenu bon alors que tout le monde lui tournait le dos.

Je dédie aussi cette victoire à Thierry Communal qui m’a accueilli en France et m’a entrainée à son tour. Sans oublier David Lappartient, le président de l’UCI sans qui ce championnat n’aurait pas eu lieu et sur qui la majorité des participantes a pu compter pour échapper aux talibans. En effet, l’UCI et David Lappartient ont participé à l’évacuation vers la Suisse d’une centaine d’athlètes afghans dont les vies étaient menacées. Ce n’est malheureusement pas le cas de beaucoup de fédérations internationales…  

Pour vous, ce championnat est d’ailleurs le moyen de rappeler au monde le sort des femmes afghanes…  

Tout à fait. Il s’agit d’une alarme pour réveiller la communauté internationale qui depuis quelques mois semble avoir oublié les Afghans. Aucun média en Afghanistan – puisqu’ils se retrouvent muselés par le pouvoir – ni même ailleurs ne traite de la question. Les talibans se sentent donc libres d’imposer leurs règles. Ils disent avoir changé mais la preuve que non. Pas plus tard qu’hier, dans une vidéo publiée sur Twitter, on entend les cris déchirants d’étudiantes auxquelles les talibans viennent d’interdire l’entrée de l’université car elles ne portent pas de burka. Les femmes continuent d’être sévèrement réprimées. Malgré ça, les Afghanes manifestent régulièrement pour leur droit à l'éducation et à l'emploi. Le vaste mouvement de contestation qui a éclaté en Iran, le pays voisin, après la mort de Mahsa Amini leur a apporté un peu d’espoir…  

En juillet dernier, vous avez été nommée à la commission des athlètes du Comité international olympique. Quel rôle peuvent jouer les instances sportives dans la défense des droits humains ?  

Les concurrentes du championnat d'Afghanistan route femmes 2022 avec le drapeau afghan, à Aigle, en Suisse, le 23 octobre 2022. <br />
 
Les concurrentes du championnat d'Afghanistan route femmes 2022 avec le drapeau afghan, à Aigle, en Suisse, le 23 octobre 2022. 
 
©Maxime Schmid/UCI

En ce me concerne, je suis la première athlète réfugiée nommée dans cette commission. Mon rôle est avant tout de défendre le droit des réfugiés de faire du sport. J’espère inspirer les filles et les enfants qui, après avoir fui la guerre, vivent aujourd’hui dans des camps. Ils en sortiront un jour.

Il faut avancer, se révéler, et continuer d’y croire. Je n’ai rien lâché et, l’année dernière, j’ai participé aux Jeux Olympiques. Mon rêve. Je suis d’ailleurs la première athlète réfugiée en France à avoir participé aux JO. Un exploit auquel je suis parvenue grâce à Thierry Communal qui m’a aidée à décrocher une bourse d'Athlète-Réfugié du Comité International Olympique (CIO).

A moi maintenant de transmettre ces informations aux athlètes réfugiés qui voudraient y participer. Mon devoir est aussi celui de porter la voix des athlètes qui sont encore en Afghanistan.  

Quels sont vos prochains défis ?  

Les Jeux olympiques de Paris en 2024 ! Ce serait un honneur et une fierté de pouvoir y participer en France, ce pays qui m’a accueillie et tant donné.