Terriennes

Maya et Pablo : le père et la fille en dessins au musée Picasso

Maya à la poupée et au cheval par Pablo Picasso, Paris, 1938.
Maya à la poupée et au cheval par Pablo Picasso, Paris, 1938.
© Succession Picasso 2022

Pablo Picasso adorait Maya, sa première fille. Aujourd'hui, c'est la petite-fille du peintre, Diana Widmaier-Picasso, qui propose une exposition inédite à Paris. Une plongée dans l'intime, qui donne à voir les liens qui unissaient la fille et le père à travers les oeuvres qu'ils leur a inspirées.

Huit ans après leur rencontre à la sortie des Galeries Lafayette, à Paris, Pablo Picasso et Marie-Thérèse Walter accueillent la naissance de leur fille Maya. Il a 45 ans, elle en a 28 de moins. Entre le 16 janvier 1938 et le 7 novembre 1939, Picasso peindra quatorze portraits de sa fille aînée, alors âgée de trois/quatre ans – la série "la plus impressionnante dédiée à un seul enfant", souligne l’historien d’art Werner Spies.

Maya à la poupée (1938), Maya à la poupée et au cheval (1938), Maya au costume de marin (1938), Maya au bateau (1938), Maya au tablier (1938)... Présentée jusque fin décembre au musée Picasso, à Paris, l'exposition Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo, propose un voyage inédit dans l'univers filial et familial de l'artiste. Un voyage en une dizaine de portraits déstructurés, tout en couleurs, de la fillette.

Visiter le site de l'exposition  Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo, présentée jusque fin décembre à Paris au musée Picasso.

Dessins, peintures, poèmes, sculptures et photos de l'artiste et de sa fille témoignent de la "complicité" qui les unissait. Picasso entretenait et un lien très "fusionnel" avec "sa famille recomposée, atypique pour l'époque, mais pas pour lui... homme moderne et père aimant", raconte la petite-fille du peintre, Diana Widmaier-Picasso, commissaire de l'exposition avec Emilia Philippot, conservatrice et spécialiste de Picasso. "C'est la première fois que ces portraits, dispersés dans le monde entier, sont rassemblés", précise-t-elle. Lettres, objets intimes, vêtements, chaussons et reliques très particulières complètent cette exposition, révèlant une facette méconnue de Picasso : sa superstition et ses relations avec la mort et le monde de l'invisible. "Au point de conserver cheveux et ongles coupés pour les préserver de personnes malintentionnées", explique sa petite-fille.

La passion Maya

Un petit film présenté au début de l'exposition plonge d'emblée au coeur d'une vie de famille jalousement protégée par Picasso : "J'étais la concrétisation de la faute. Quand je suis née, mon père était marié et avait un fils. Dans les premières années de ma vie, peu de gens connaissent mon existence. Ce secret bien gardé en dit long sur la vie de mon père", explique d'emblée la narratrice. Cette dernière phrase fait écho à l'image de grand séducteur du peintre, qui n'hésitait pas à conquérir et à abuser de très jeunes femmes, selon l'autrice Sophie Chauveau dans Picasso, le Minotaure – un livre qui a suscité le débat tant il écorne l'image de l'homme derrière l'artiste.

Marie-Thérèse Walter Pablo Picasso et Maya, clinique du Belvédère, Boulogne-Billancourt, 6 septembre 1935.
Marie-Thérèse Walter Pablo Picasso et Maya, clinique du Belvédère, Boulogne-Billancourt, 6 septembre 1935.
© Archives Maya Ruiz-Picasso

Pour cette première fille, née le 5 septembre 1935 dans le plus grand secret, le peintre se découvre une passion qui finira par éclater au grand jour : ce fut un "bouleversement", une "résurrection", explique sa petite-fille, Diana Widmaier-Picasso. La naissance est difficile, pourtant, puisque Maya, dans un premier temps, ne donne aucun signe de vie lors de l'accouchement – pratiqué sous anesthésie générale de la mère. Pablo Picasso, lui aussi, était passé pour mort-né à sa naissance...

Maya est le surnom de Maria (de la Concepcion), prénom donné par Picasso à sa fille en souvenir de sa soeur décédée lorsqu'il avait 14 ans. Dans la bouche de la fillette qui a du mal à le prononcer, Maria devient Maya et le diminutif restera : "Pourtant, j’ai mis près de soixante ans avant d’avoir le droit de m’appeler Maya aux yeux de la législation française. Ainsi je suis née deux fois...", confiera-t-elle plus tard.

Eloignés, mais toujours proches

La cellule familiale éclate lorsque Picasso rencontre Dora Maar, avec laquelle les relations sont houleuses. Et puis à la fin des années 1940, Picasso et sa fille aînée s'éloignent par la distance, lorsque l’artiste s'installe dans le sud de la France auprès de Françoise Gilot, avec laquelle il aura bientôt deux nouveaux enfants, Claude et Paloma. 

Pablo Picasso, Maya et la sculpture <em>Tête de femme </em>(Dora Maar) sur le tournage du <em>Mystère Picasso</em> de Clouzot, à Nice en 1955.
Pablo Picasso, Maya et la sculpture Tête de femme (Dora Maar) sur le tournage du Mystère Picasso de Clouzot, à Nice en 1955.
©Michel Cot

Maya reste néanmoins très présente au sein de cette famille recomposée à qui elle rend visite régulièrement – vacances dans le sud, corridas, baignades... "On s’est aimées dès qu’on s’est vues, avec Françoise. On se prêtait nos vêtements, on s’entendait très bien toutes les deux ! Elle m’écoutait et me comprenait", confiait Maya à sa fille. Avec les enfants de Françoise, l'aînée se comporte d'emblée en grande soeur : "J’avais 15 ans et je voulais les protéger. Je ne voulais pas qu’il leur arrive quoi que ce soit. Je les voyais très souvent, j’allais en vacances et je jouais avec eux."

L'exposition du musée Picasso montre comment Maya, "la petite sardine" de son père, se révèle, à 20 ans, une assistante hors pair sur le film intitulé Le Mystère Picasso qu'Henri-Georges Clouzot réalise aux studios de la Victorine à Nice en 1955 pour tenter de capter le mystère de la création. Il remportera le prix du jury au festival de Cannes un an plus tard. "Tel père, telle fille. L'amour de l'art, sans doute, est héréditaire", disait le cinéaste.

Complice et confidente

Maya est longtemps restée "la complice et la confidente privilégiée de son père, seule autorisée à entrer dans son atelier" à toute heure du jour et de la nuit, se souvient Diana Widmaier-Picasso. "Il peignait souvent de 7 heures du soir à 7 heures du matin, et j’étais la seule à pouvoir assister à ces séances. J’avais tous les droits, contrairement à ma mère", racontait Maya à sa fille. Elle se souvient que, pendant la guerre, "mon père m’emmenait souvent danser sur le port, au Café de RoyanIl y avait un orchestre avec trois musiciens et je dansais dans ses bras ou sur ses pieds. On mangeait du pain avec du beurre et du chocolat, denrée rare à l'époque."

<em>Maternité, </em>Pablo Picasso,<em> </em>Paris, 22 janvier 1938.
Maternité, Pablo Picasso, Paris, 22 janvier 1938.
© Succession Picasso 2022

Marie-Thérèse Walter, la mère et la muse

La petite fille du peintre évoque avec pudeur la "représentation cryptique" de sa grand-mère dans plusieurs tableaux, puisqu'il est encore marié à Olga Khokhlova lorsqu’il la rencontre. "C'est presque le symbole d’une union mystique", confie-t-elle. L'exposition du musée Picasso convoque des moments clés de la création et les "codes" associés à la présence de cette "muse blonde au profil grec" aux "formes généreuses souvent associée aux thèmes de la lune et du soleil" que Picasso, dans les premiers temps, évoquait sous forme d'initiales.

<em>Guitare à la main blanche</em> et <em>Guitare</em>, Pablo Picasso, Paris, 1927.
Guitare à la main blanche et Guitare, Pablo Picasso, Paris, 1927.

Aux yeux de Maya, ce qui transpire des représentations de sa mère par son père, c'est la justesse et la sensualité : "Ma mère avait des courbes voluptueuses et des seins très ronds, mais elle était aussi très passionnée et très athlétique. Lorsqu’il l’a rencontrée, je crois que mon père a en quelque sorte trouvé son moule, à l’image de ces sculptures dans lesquelles les sexes féminin et masculin sont imbriqués. C’est ce qui l’a amené à la représenter si souvent, notamment en sculpture."

La paternité par le dessin 

<em>Maya au bateau</em>, Pablo Picasso, 29 octobre 1938.
Maya au bateau, Pablo Picasso, 29 octobre 1938.
© Collection particulière

Pablo Picasso, cet homme qui est aussi décrit par Sophie Chauveau, autrice de Picasso, le Minotaure, comme un homme "violent", "jaloux", "pervers", "destructeur" et "grand séducteur", est toujours resté très attentif à ses quatre enfants – Paulo, son fils aîné, né de son union avec Olga Khokhlova ; Maya ; Claude et Paloma, nés de son union avec Françoise Gilot. Il n'a eu de cesse de les observer, de les étudier, de les peindre. A commencer par Maya : "Je me souviens avoir posé pour lui à partir de 7 ans, et jusqu’à mes 18 ans. Lorsque à table, tout d’un coup, il souhaitait immortaliser une expression ou une attitude, il me disait : 'Ne bouge pas', et se précipitait pour chercher du papier, des crayons, une planche ou un carnet. Les minutes qui s’écoulaient me semblaient une éternité. Je voyais ensuite ces dessins de moi avec une serviette autour du cou partir dans des expositions… et j’avais honte..."

L'exposition présente aussi une série de dessins réalisés par le peintre pour et avec Maya, âgée de quatre ans, à Royan, pendant la guerre en 1939. On découvre des carnets de coloriage sur lesquels le père ajoutait des personnages, des dessins de nature morte notés par la fillette"10 sur 20", de petites silhouettes d'animaux et un théâtre de marionnettes découpés aux ciseaux dans du papier, ainsi que des poupées en bois.

Pablo Picasso et Maya Ruiz-Picasso Pommes, non daté.
Pablo Picasso et Maya Ruiz-Picasso Pommes, non daté.
© Succession Picasso 2022

"On passait beaucoup de temps ensemble à dessiner, surtout pendant la guerre. Il faisait des modèles dans mes cahiers. Il m’apprenait à dessiner une sauterelle, un poussin, ou encore un épervier. Il y avait aussi des personnages, des clowns, des trapézistes, des acrobates, des danseuses. On dessinait dans la cuisine, à l’encre violette, avec une plume Sergent-Major. Je ne lui demandais jamais rien, il dessinait ce qu’il voulait." Pendant la guerre, la fillette se souvient : "Je n’étais pas triste de ne pas avoir de fruits, car mon père m’en dessinait."

Picasso a beaucoup transmis à sa fille par le dessin, racontait-elle : "L’amour de la forme, de la ligne pure. Je pense notamment aux croquis d’animaux dont il recouvrait mes carnets, les pattes de pigeons que son père don José lui avait appris à faire. Il insistait sur le fait que je sache tracer un cercle parfait à main levée." De s'exprimer sur le papier, pourtant, il la laisse toujours libre.

Mais Maya veut vivre sa vie, au-delà de sa relation avec son père, qui ne comprend pas son besoin de liberté.  Peut-être pour échapper à "l'emprise irrésistible et dévastatrice du génie sur ceux qui l'aimaient", comme l'écrit Sophie Chauveau, autrice de Picasso, le Minotaure. Le mariage de Maya, en 1960, marque leur rupture définitive. Ils ne se reverront plus. A la mort du père, en 1973, il n'avait pas vu sa "petite sardine" depuis vingt ans. Maya, elle, va consacrer le reste de sa vie à protéger l'oeuvre du peintre découverte lors de sa succession : "Peut-être un moyen de poursuivre notre conversation au-delà de la mort, disait-elle. Vivre avec son oeuvre m'a permis de rester avec lui dans le monde surnaturel qu'il nous a légué."