Terriennes

Métagraphes, une maison d’édition féministe militante

La poète et bloggueuse Kiyémis a lu quelques un de ses poèmes, issus de son premier recueil "À nos humanités révoltées", paru chez les éditions Métagraphes
La poète et bloggueuse Kiyémis a lu quelques un de ses poèmes, issus de son premier recueil "À nos humanités révoltées", paru chez les éditions Métagraphes
Nadia Bouchenni

Nouvellement arrivée dans le paysage littéraire français, la maison d’édition toulousaine Métagraphes entend politiser la production de livres avec une réflexion bien trempée. Fondée par trois jeunes filles féministes et engagées, cette structure sort d’emblée deux oeuvres écrites par des femmes. Vendredi 23 mars 2018, une soirée de lancement avait lieu à Paris.

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Il y avait foule ce vendredi soir au restaurant péniche « le Petit Bain » à Paris, pour accueillir les trois fondatrices de cette nouvelle maison d’édition qui se veut « féministe, décoloniale, et queer ». Dawud, Karima et Solen, âgées de 25 et 26 ans, sont venues accompagnées de leurs deux autrices, la blogueuse afro-féministe et poète Kiyemis et la romancière et journaliste Algérienne Sarah Haidar.

Retour sur la genèse du projet

Après des études en arts du spectacle pour deux d’entre elles et en droit pour la dernière, les trois jeunes femmes ont voulu se lancer dans l’édition. Le manque d’œuvres littéraires leur ressemblant était flagrant. Grandes lectrices mais n’ayant aucune connaissance de ce métier, elles se sont auto-formées à la fabrication et diffusion de livres. Karima raconte : « Le point de départ de notre projet c’était vraiment le besoin de trouver des œuvres où on se sent représentées. Nous ressentions ce manque, que ce soit par les auteurs ou les personnages. »
Le nom de leur structure s'impose quasiment à lui-même : « "Méta" c'est pour la métamorphose mais aussi  le fait d'avoir plusieurs formes. On veut créer du mouvement. "Graphe", bien sûr c'est l'écriture. C'est une volonté politique mais aussi littéraire. », explique Solen.

Extraits à écouter, lus par l'une des éditrices, Karima, pour le livre de Sarah Haidar, et par Kiyémis pour son propre ouvrage, en cliquant sur les icônes du son.

Il y a trois ans, les trois jeunes femmes s'associent et se lancent. Voulant la plus grande indépendance qui soit, elles refusent les subventions publiques.  Solen explique le projet intersectionnel de leur maison d’édition : « On avait envie de jouer sur les frontières entre le militantisme, la littérature, et la politique. On voulait questionner les rapports de domination dans notre société à travers des romans, des essais… »

« La manière dont on parle des femmes dans les textes, est fondamentale pour nous.»
Solen, co-fondatrice de la maison d'édition Métagraphes

Les trois éditrices ont à cœur de représenter les minorités souvent oubliées des œuvres littéraires et surtout, de leur laisser la parole, en particulier aux femmes : « La manière dont on parle des femmes dans les textes, est fondamentale pour nous. Toutes nos productions n’en font pas le sujet prioritaire par ailleurs. On veut avant tout éviter les formules toutes faites, les clichés qu’on aurait déjà entendus ailleurs. Avec la qualité littéraire du texte, c’est l’aspect que l’on regarde en premier. », précise Solen.
Dawud, la parisienne du trio, insiste sur le fait que de nombreux écrits traitant des minorités viennent de l’étranger, surtout des Etats Unis. « En France, ces sujets sont souvent traités par des auteurs qui ne sont pas forcément concernés. Il était important pour nous de faire parler les personnes qui vivaient ces problématiques. », rappelle-t-elle.

Une volonté de publier des femmes en premier 

Solen, l'une des fondatrices de la maison d'édition Métagraphes, sur la scène du "Petit Bain" à Paris.
Solen, l'une des fondatrices de la maison d'édition Métagraphes, sur la scène du "Petit Bain" à Paris.
(c) Nadia Bouchenni

Ce jeudi 22 mars 2018, la maison d’édition, située à Toulouse, sortait simultanément deux livres, écrits par deux femmes. Une évidence pour les trois éditrices. Pour Solen, « c’est bien sûr une volonté de publier des femmes en premier ». « Surtout des femmes issues des minorités, et décoloniales », rajoute Dawud. « Elles sont encore plus rares dans ce milieu. » Bien sûr, Métagraphes n’est pas fermée aux hommes, « à condition qu’ils aient conscience de la position à partir de laquelle ils écrivent, de leurs parcours, et de leurs privilèges » précise Solen.

Le premier ouvrage , « À nos humanités révoltées » est un recueil de poésie, écrit par la jeune blogueuse et militante afroféministe Kiyémis. Très suivie sur les réseaux sociaux et son blog « les bavardages de Kiyémis ». C’est elle qui contacte les jeunes éditrices en herbe en leur proposant quelques poèmes. « C’était une évidence pour moi. C’était là qu’il fallait que j’aille. Je savais que j’allais m’y sentir libre et qu’on allait me comprendre, m’accompagner et me pousser à aller plus loin. Et ça a été le cas. » révèle la jeune écrivaine.

« Je me suis reconnue dans leur approche libertaire.»
Sarah Haidar, journaliste et romancière Algérienne, publiée chez Métagraphes

Karima, co-fondatrice de la maison d'édition Métagraphes, à Paris
Karima, co-fondatrice de la maison d'édition Métagraphes, à Paris
(c) Nadia Bouchenni

Lors d’un voyage en Algérie, Solen et Karima sont revenues chargées de livres. Parmi eux, le cinquième livre de la romancière et journaliste Algérienne Sarah Haidar. « La morsure du coquelicot » est son deuxième roman écrit en Français. Dawud raconte comment elles ont été conquises par le style de la romancière algérienne : « Son livre nous a touchées. Sarah est poétique, forte, engagée. Le thème de la lutte insurectionnelle, ainsi que son style percutant nous ont séduites. Il est très franc, parfois un peu brutal. »

Après l’accord de ses éditeurs algériens, les trois jeunes filles ont donc eu l’opportunité de publier ce premier roman dans leur maison.

Pour la journaliste Algérienne la question de rejoindre Métagraphes ne s’est pas posée longtemps : « Je me suis reconnue dans leur approche libertaire. Politiquement, je suis plutôt anarchiste. J’ai accepté tout de suite leur proposition. Leur quête de qualité et d’exigence littéraire, humaine et politique se rapproche de la mienne. C’est assez nouveau dans le paysage éditorial français. J’espère que ça va aider à lancer de nouveaux débats dans ce milieu. »

Retrouvez ici Sarah Haidar sur TV5 Monde, lors de l'émission #MOE où elle présentait son précédent roman "Virgules en trombe" en février 2014

Le respect des droits d'auteur.e

Leur maison d'édition étant une petite structure, les livres sont édités à 1000 exemplaires. Éviter une certaine précarisation des auteurs fait aussi partie de leurs convictions. Karima explique leur vision des droits d’auteurs : « Aujourd’hui, ceux qui produisent les textes sont les acteurs les plus précarisés dans la chaine du livre. On voulait que le projet soit politisé, notamment sur cet aspect. On essaye de rehausser ces droits d’auteurs dans la mesure du possible. »

Il n’y a pas d’autres sorties prévues pour le moment. L’indépendance de leur structure, c’est aussi la liberté face au temps. Les jeunes femmes fonctionnent au coup de cœur. Dawud explique : « Nous ne voulons pas être prisonnières d’un planning de sorties. On tient à cette indépendance, même si ce n’est pas simple. On veut sortir un livre parce qu’on y croit et parce qu’on l’aime. »