#MeToo, 5 ans : mot d'ordre mondial contre les violences sexuelles

Le 5 octobre 2017, le New York Times ne pouvait pas mesurer l'ampleur du mouvement qu'allait provoquer la publication de son enquête sur des accusations de harcèlement sexuel contre Harvey Weinstein. Désormais, rien ne pourrait plus museler la parole des victimes de violences sexuelles, unies sous une même bannière, un mot-dièse qui proclame #MeToo, "moi aussi". 
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Le mot dièse #MeToo est devenu le cri de ralliement des personnes qui dénoncent le harcèlement sexuel, comme ici, lors d'une marche des femmes à Seattle, dans l'ouest des Etats-Unis, le 20 janvier 2018. 
©AP Photo/Ted S. Warren
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Il y a cinq ans, Jodi Kantor et Megan Twohey ne s'attendaient sans doute pas au bouleversement qu'elles allaient faire naître, et cela partout dans le monde. Ce matin d'octobre 2017, le journal qui les emploie, le New York Times, publie l'enquête qu'elles ont longuement et minutieusement mené pendant des mois, parvenant à convaincre les actrices de briser le silence en se confiant à elles.

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©Charleston Editions

Leur enquête révèle en pleine lumière ce que beaucoup savaient dans le milieu du cinéma : la vraie nature d'Harvey Weinstein, celle d'un prédateur sexuel. Pendant des années, ce producteur aux multiples Oscars et récompenses qui règne sur tout Hollywood propose d'aider la carrière d'actrices contre des faveurs sexuelles. Après avoir tenté de masser plusieurs d'entre elles dans des chambres d'hôtel, il les force à le regarder nu, et use de son pouvoir pour les réduire au silence.

Notre travail de journalistes a contribué à déclencher une rupture sans précédent.
Jodi Kantor et Megan Twohey

"Après les révélations d'accusations de harcèlement et d’abus sexuels à l’encontre de Harvey Weinstein, (…) nous avons assisté, ébahies, à la rupture d’une digue. Des millions de femmes à travers le monde se sont misent à témoigner (...) Notre travail de journalistes a contribué à déclencher une rupture sans précédent.", écrivent les deux journalistes dans leur livre #MeToo, l'enquête qui a tout déclenché (Editions Charleston).

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Jodi Kantor et Megan Twohey sont journalistes d’investigation au New York TimesJodi Kantor a consacré sa carrière aux questions de discrimination en milieu professionnel. Megan Twohey s’est surtout illustrée pour ses enquêtes sur l’exploitation des femmes et des enfants. Toutes deux ont reçu de nombreuses récompenses pour avoir dévoilé l’affaire Harvey Weinstein, dont le prix George Polk, et, avec leurs collègues, le prix Pulitzer du service public.
©capture d ecran

La fin de l'omerta

Face à l'ampleur que prend le scandale, la compagnie qui porte son nom n'attend que quelques jours, pour mettre Harvey Weinstein à la porte .

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Couverture du New Yorker sur l'enquête Harvey Weinstein (10 octobre 2017)
©capture d ecran

S'excusant "sincèrement", celui-ci va tenter de se justifier en expliquant qu'il a grandi et mûri dans les années 1960 et 1970, époque à laquelle "les règles de comportement sur les lieux de travail étaient différentes". Ses avocats cherchent à minimiser les faits, sans y parvenir. Le mouvement est lancé, et la chute de cet homme, hier encore tout-puissant, qui a organisé des levées de fonds pour des démocrates comme Hillary Clinton, est vertigineuse.

Le 10 octobre, le journaliste Ronan Farrow publie un autre article, dans le magazine New Yorker . Lui aussi a passé plusieurs mois à enquêter. L'actrice italienne Asia Argento et deux autres femmes y affirment avoir été violées par le cofondateur du studio Miramax.

Au fil des jours, les langues se délient. Une à une, des actrices de premier plan apportent leur témoignage ou leur soutien aux victimes.

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Le 8 mars 2018, à Rome, les actrices Asia Argento, à gauche, et Rose McGowan, deux visages du mouvement #MeToo, posent lors d'une manifestation à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes.
©AP Photo/Alessandra Tarantino

#MeToo : mot dièse viral mondial

Puis le 15 octobre, un tweet de l'actrice Alyssa Milano finit d'allumer la mèche sur les réseaux sociaux. Elle aussi a lu l'avalanche d'articles qui ont suivi les révélations sur Harvey Weinstein. "Si vous avez été harcelée ou agressée sexuellement, écrivez 'me too' (moi aussi, NDLR) en réponse à ce tweet", écrit la star de la série américaine "Charmed".

S'ensuit un déluge de témoignages de tous les milieux, ou presque. Beaucoup disent partager pour la première fois leur expérience en public.

Le mot-dièse traverse les frontières et se décline à travers le monde : #quellavoltache (cette fois où) en Italie, #EnaZeda (moi aussi) en Tunisie, #AnaKaman en Egypte.

Tarana Burke, onze ans plus tôt

Si Alyssa Milano, et sa notoriété, ont aidé à faire exploser le mouvement, il faut rendre à César, en l'occurence à Tarana Burke, l'origine du mot-dièse de ralliement #MeToo. C'est elle qui, bien avant l'affaire Weinstein, onze ans plus tôt, l'a inventé. Cette militante afro-américaine avait commencé à utiliser cette expression d'"empathie" comme moyen pour les victimes de violences sexuelles, notamment dans les communautés marginalisées, d'établir une connexion entre elles et de le dire tout haut au monde.

J'ai ressenti de la terreur, parce que quelque chose qui faisait partie du travail de ma vie allait m'être enlevé et utilisé à des fins que je n'avais pas envisagées.
Tarana Burke, fondatrice du mouvement MeToo

"Au début, j'ai paniqué, a reconnu Tarana Burke en voyant son slogan repris sur les réseaux. J'ai ressenti de la terreur, parce que quelque chose qui faisait partie du travail de ma vie allait être coopté et m'être enlevé et utilisé à des fins que je n'avais pas envisagées à l'origine".

Alyssa Milano, qui n'aurait pas été au courant de la genèse de l'expression, a rapidement rendu à la militante ce qui lui appartenait. "Ce que la campagne MeToo fait vraiment, et ce que Tarana Burke nous a permis à toutes de faire, c'est remettre l'accent sur les victimes", a-t-elle dit lors d'une entretien pour l'émission Good Morning America.

Dès 2017, Tarana Burke prédisait : "Ce n'est que le début. Ce n'est pas un moment, c'est un mouvement".

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Tarana Burke, fondatrice du mouvement #MeToo, au centre de la photo, marche contre les agressions et le harcèlement sexuels dans la section Hollywood de Los Angeles le 1er novembre 2017. 
©AP Photo/Damian Dovarganes

En 2020, Harvey Weinstein a été condamné à 23 ans de réclusion criminelle pour agression sexuelle et viol.

Jodi Kantor, Megan Twohey et Ronan Farrow ont tous trois rapporté le très prestigieux prix Pulitzer.