Terriennes

#MeToo au Québec : dans l'affaire Rozon, une seule accusation de viol retenue sur 14 plaintes

Une seule plainte a été retenue contre Gilbert Rozon, le célèbre animateur québécois, sur 14, mais elle concerne un viol...
Une seule plainte a été retenue contre Gilbert Rozon, le célèbre animateur québécois, sur 14, mais elle concerne un viol...
capture d'écran - Radio Canada

L’affaire avait fait grand bruit, il y a un an au Québec, quand, dans la foulée du mouvement #MeToo #MoiAussi, des dizaines de femmes avaient affirmé avoir été agressées sexuellement par Gilbert Rozon, le grand manitou du rire au Québec, producteur et fondateur du Festival Juste pour Rire. Quatorze d'entre elles ont porté plainte. Un an plus tard, seule une accusation de viol et d’attentat à la pudeur sera portée contre Gilbert Rozon.

Une seule accusation, vraiment ?

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a finalement décidé de ne retenir qu’une seule des 14 plaintes pour porter des accusations de viol et d’attentat à la pudeur contre Gilbert Rozon. L’affaire remonte à 1979, soit près de 40 ans, et aucun détail ne sera divulgué, notamment sur l’identité de la plaignante. Les 13 autres accusatrices ont toutes été rencontrées par le DPCP qui leur a expliqué pourquoi il ne pouvait pas déposer d'accusations criminelles liées à leurs plaintes. 

Il faut comprendre qu’au Québec, le système de justice fait en sorte que la personne accusée est présumée innocente, comme dans la plupart des systèmes judiciaires, jusqu’à ce que des preuves suffisantes et hors de tout doute raisonnable prouvent qu’elle est coupable. Après le dépôt d’une plainte par une présumée victime auprès de la police, le DPCP examine les preuves dans cette plainte et détermine si, oui ou non, il peut déposer des accusations criminelles contre la personne visée par la plainte. Ces preuves doivent être en béton sinon la Défense va détruire la cause et la Couronne perdra le procès.

Dans 13 des plaintes déposées, le DPCP a déterminé que la preuve était insuffisante pour aller en procès. A noter également qu’une quinzaine d’autres plaintes ont été déposées contre Gilbert Rozon mais le DPCP n’a rien encore précisé à leur sujet. Au total donc, 30 plaintes ont été portées au cours de la dernière année contre le producteur québécois : si l'une vient d'aboutir à des accusations criminelles, 13 autres resteront sans suite et le reste, on ne sait pas encore.

Parmi les femmes qui ont publiquement accusé Gilbert Rozon, on trouve plusieurs personnalités bien connues du milieu artistique québécois : les animatrices Julie Snyder et Pénélope McQuade, les comédiennes Salomé Corbo et Patricia Tulasne, la réalisatrice Lyne Charlebois. 

Déception, tristesse et amertume chez les présumées victimes

De quelle preuve ont-ils besoin encore ? Que ce soit filmé ?
Martine Roy, plaignante contre Gilbert Rozon

Plusieurs des victimes sont ressorties ébranlées et très déçues de leur rencontre avec le DPCP. Martine Roy, de Radio-Canada, est l’une d’entre elles : sa plainte n’a pas débouché sur des accusations criminelles. Elle est aussi l’ex-belle-sœur de Gilbert Rozon. En entrevue à Radio-Canada, elle n’a pas caché sa déception de la décision des procureurs de la Couronne : « Ils ont très peur qu’on arrive en Cour et qu’ils soient (la défense, ndlr) capables de défaire les preuves, et quand on dit, la parfaite victime ou la parfaite preuve béton, ils la cherchent, on semble ne pas l’avoir trouvé avec aucune d’entre nous, ce qui est un désespoir et ton premier sentiment, c’est qu’on ne te croit pas. Ça prend un examen médical après l’agression. Ça prend tellement de choses, ils veulent tellement que ce soit bien. De quelle preuve ont-ils besoin encore ? Que ce soit filmé ? ». 

Martine Roy soulève ici une problématique récurrente : la crédibilité des victimes, trop souvent mise à mal lorsqu’elles vont porter plainte auprès des policiers et lorsque leur cause est portée devant un tribunal après. Dans le cas de Gilbert Rozon, plusieurs des agressions sexuelles dont ces femmes l’accusent remontent à 10, 20 voire 30 ans, ce qui complexifie la récolte de preuves. Qui plus est, au-delà de la question du temps qui s’est écoulé entre l’agression et la plainte, il y a toute la spécificité de l’agression sexuelle qui se déroule dans l’intimité entre l’agresseur et la victime, donc sans témoin. 

La comédienne Patricia Tulasne, autre femme blessée parl'humoriste, fait part de son impuissance face au système judiciaire. 

Réactions politiques en chaîne

Cette affaire a rebondi sur la scène politique québécoise, surtout du côté des femmes, et la nouvelle ministre de la Justice du Québec, Sonia Lebel, a réagi. Elle a été longtemps procureure de la Couronne, alors elle connaît très bien ce processus d’enquête menée par le DPCP avant de porter des accusations au criminel. Elle dit comprendre parfaitement la déception des victimes mais elle les encourage, malgré tout, à continuer à porter plainte : « La pire chose, c’est le silence, donc moi j’encourage malgré tout à dénoncer et je le répète, ce n’est pas un jugement de valeur sur leur histoire, c’est une décision très précise, dans un contexte très précis, c’est-à-dire une capacité de porter des accusations criminelles ».

Une fois de plus, on voit une inadéquation entre le système de justice traditionnel et la réalité, les besoins des victimes d’agressions sexuelles
Véronique Hivon, députée

Véronique Hivon, députée du Parti Québécois et porte-parole en matière de justice, propose de son côté que les députés québécois revoient le système de justice pour l’adapter à cette réalité des agressions sexuelles afin que les victimes y soient davantage entendues et respectées : « Il y a énormément de questionnement et d’indignation dans la population, je pense qu’une fois de plus, on voit une inadéquation entre le système de justice traditionnel et la réalité, les besoins des victimes d’agressions sexuelles. De toute évidence, on dit aux victimes de porter plainte, de s’adresser aux policiers aux tribunaux, mais au bout du compte, c’est difficile pour toutes sortes de raisons. Alors je pense vraiment que là, la responsabilité, elle importe aux élus. C’est à nous de prendre ça à bras le corps parce que c’est la confiance des gens dans le système de justice qui est mis à mal et c’est notre responsabilité, particulièrement dans la foulée du mouvement #MoiAussi, de dire, on l’a entendu le cri du cœur et nous aussi on va bouger et on va se poser les questions ». 

Déchu de son piédestal et jugé coupable par la justice populaire

Du côté de Gilbert Rozon, il n’y aura aucun commentaire. Il devra se rendre au palais de justice de Montréal le 22 janvier prochain pour répondre de ces accusations de viol et d’attentat à la pudeur. Depuis que le scandale a éclaté, il a vendu toutes ses parts dans le groupe Juste pour rire qu’il a fondé. Il a complètement disparu de la scène médiatique québécoise. Mais le médiatique humoriste, célèbre des deux côtés de l'Atlantique, a tout de même annoncé à ceux qui le suivent, après autorisation, sur son compte Twitter, qu'il entendait bien se défendre contre "ce dossier datant d'il y a près de 40 ans". 

S’il échappe pour l’instant à des accusations criminelles dans la majorité des cas, sauf un, des poursuites sont aussi intentées contre lui au civil par un groupe de femmes que l’on a baptisées « Les courageuses » et qui l’accusent d’agressions sexuelles et de harcèlement. Elles lui réclament jusqu’à 10 millions de dollars en dommages compensatoires et punitifs pour avoir agressé au moins 20 femmes entre 1982 et 2016. 

Geneviève Lorange est l’une de ces « courageuses ». En entrevue au quotidien montréalais La Presse, elle ne décolère pas depuis qu’elle a appris que le DPCP ne donnerait pas suite à la quasi-totalité des plaintes (elle a elle-même porté plainte contre Gilbert Rozon et sa plainte a été rejetée par le DPCP en 2017) : « Je suis enragée… Il y a une vingtaine de femmes qui ont porté plainte. Elles ne se connaissent pas. Ou elles sont 20 menteuses, ou le système judiciaire est défaillant ».

Geneviève Lorange estime que ce système est biaisé et qu’en ne portant pas d’accusation contre Gilbert Rozon, on envoie un mauvais message à la société, celui qu’on peut agresser des filles en toute impunité, et, que les victimes, elles, n’ont d’autre choix que de se taire sinon elles vont se faire traiter de menteuses. 
Une justice par et pour les hommes comme le suggère "l'amère  caricature", selon la formule de l'internaute canadien qui nous l'a adressée, parue le 13 décembre 2018 dans La Presse, l'un des grands quotidiens du Québec... 

(c) La Presse

Geneviève Lorange dit cependant avoir bon espoir que cette poursuite au civil aura gain de cause, même si Gilbert Rozon a porté en appel le jugement qui en a autorisé le dépôt. 

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« Toute la difficulté réside dans la distinction entre une inconduite sexuelle et une agression », explique Sylvie Lemieux, procureure aux poursuites criminelles et pénales au Québec. « Mais les femmes doivent persévérer dans leurs plaintes » réaffirme Martine Roy, dévouée contre son beau-frère Gilbert Rozon - Récit de notre partenaire Radio-Canada - Durée, 2’31’’

Quoi qu’il en soit, l’homme est tombé du piédestal sur lequel il trônait depuis des décennies et qui le rendait intouchable. Selon les témoignages de toutes ces femmes, il a continué à agresser des femmes dans son entourage en toute impunité pendant des années.

Et si le système de justice, engoncé dans ses paradigmes d’innocence présumée et de dépôts de preuves de culpabilité hors de tout doute raisonnable, a de la difficulté à rendre justice à ces femmes, dans le verdict populaire, leur crédibilité n’est pas remise en doute…