Terriennes

#MeToo dans le cinéma français : Adèle Haenel porte plainte

Adèle Haenel témoigne de l'agression dont elle a été victime lorsqu'elle était adolescente, lors d'une émission sur le site de Médiapart, lundi 4 novembre 2019.
Adèle Haenel témoigne de l'agression dont elle a été victime lorsqu'elle était adolescente, lors d'une émission sur le site de Médiapart, lundi 4 novembre 2019.
Capture d'écran/Médiapart

Nouvel épisode dans le #MeToo du cinéma français. Dans une longue enquête menée par la rédaction de Médiapart, 23 femmes racontent les agressions qu'elles ont subies, jeunes. Parmi elles, la comédienne césarisée, Adèle Haenel. Quelques semaines après son témoignage, l'actrice a finalement décidé de porter plainte contre le réalisateur Christophe Ruggia, visé par une enquête pour "agressions sexuelles sur mineure" et "harcèlement sexuel".

"Je suis vraiment en colère, mais la question, ce n'est pas tant moi, comment je survis, ou pas, à cela. Je veux raconter un abus malheureusement banal et dénoncer le système de silence et de complicité qui, derrière, rend cela possible. Car le silence joue toujours en faveur des coupables".

Ces mots sont signés Adèle Haenel, et ce n'est pas dans un film, pour interpréter un rôle qu'elle les prononce. C'est bien Adèle Haenel, actrice de 30 ans, qui s'exprime, enfin, au nom de l'adolescente qu'elle a été, au nom de toutes et pour toutes les autres.
 

Dans une longue enquête publiée dimanche 3 novembre 2019 par le site d'information français Mediapart, la comédienne, récompensée par deux César dont celui de la meilleure actrice en 2015 pour Les Combattants, met en cause Christophe Ruggia, avec qui elle a tourné son premier film Les Diables. La jeune femme accuse le réalisateur d'attouchements et de harcèlement sexuel, alors qu'elle était âgée de 12 à 15 ans et lui de 36 à 39 ans.

Il est de sa responsabilité de justiciable comme de personnalité publique d'y prendre part au regard de la gravité des faits dénoncés et des conséquences pour chacun.
Avocats d'Adèle Haenel

Quelques semaines après ce témoignage, le 26 novembre, Adèle Haenel a décidé de porter plainte contre le réalisateur Christophe Ruggia, visé dans une enquête pour "agressions sexuelles sur mineure" et "harcèlement sexuel". La comédienne a été entendue la veille par les enquêteurs chargés de cette affaire. Initialement, elle avait déclaré qu'elle ne souhaitait pas porter plainte, parce qu'"elle ne faisait pas confiance en la justice".

Aujourd'hui, elle décide de s'engager "activement dans cette procédure, considérant qu'il est de sa responsabilité de justiciable comme de personnalité publique d'y prendre part au regard de la gravité des faits dénoncés et des conséquences pour chacun", ont expliqué ses avocats. "La justice a fait un pas, j’en fais un", dit-elle sur le site de Médiapart.

Le réalisateur parle d'emprise

Dans un premier temps c'est par la voix de ses avocats que le cinéaste a répondu, réfutant "catégoriquement avoir exercé un harcèlement quelconque ou toute espèce d'attouchement sur cette jeune fille alors mineure... Qu'il y ait une emprise involontaire de l'adulte, metteur en scène, c'est probable", mais selon son avocat Jean-Pierre Versini, Christophe Ruggia nie catégoriquement les accusations d'attouchements et de harcèlement sexuel.

Dans un long droit de réponse publié par la suite par Mediapart, le cinéaste revient sur sa relation avec l'actrice. Il évoque une relation "personnelle et professionnelle forte" et, par la suite, des rendez-vous hebdomadaires réguliers. "Adèle venait à la maison et piochait dans ma vidéothèque riche de miliers de films. (...) A l'époque, j'avais une admiration sans borne pour son envie de cinéma et pour le talent que j'avais décelé chez elle."  En revanche, il nie toutes les accusations formulées par l'actrice. " Je n’ai jamais eu à son égard, je le redis, les gestes physiques et le comportement de harcèlement sexuel dont elle m’accuse, mais j’ai commis l’erreur de jouer les pygmalions avec les malentendus et les entraves qu’une telle posture suscite", explique-t-il.

Je suis encore plus choquée qu'il dise qu'il m'a 'découverte', parce qu'en fait, il m'a surtout détruite.
Adèle Haenel

"Je suis choquée qu'il démente", a réagi Adèle Haenel dans une émission diffusée en direct lundi 4 novembre sur le site de Mediapart. "Je suis encore plus choquée par le fait qu'il dise qu'il m'a 'découverte', parce qu'en fait, il m'a surtout détruite, ajoute-t-elle. Ça fait 17 ans, c'est un cheminement ultra long. Le monde a changé. Et c'est pour ça aussi que je parle, parce que je dois le fait de pouvoir parler à toutes celles qui l'ont fait dans les affaires #MeToo et qui m'ont fait changer de perspective sur ce que j'avais vécu. Et du coup je voudrais contribuer à ça".

Ce 6 novembre, deux jours après la diffusion du témoignage d'Adèle Haenel et de l'enquête de la journaliste Marine Turchi, le parquet de Paris ouvre une enquête pour "agressions sexuelles"

Dès le 4 novembre, la Société des réalisateurs de films (SRF) annonce par communiqué qu'elle décide de radier le réalisateur Christophe Ruggia.

"Nous avons lancé ce jour la procédure de radiation de Christophe Ruggia de la SRF", écrit sur Twitter cette association professionnelle de cinéastes, qui compte quelque 300 adhérents. Coprésidée par les réalisateurs Bertrand Bonello, Catherine Corsini et Aude Léa Rapin, la SRF compte aussi à son conseil d'administration Jacques Audiard, Pierre Salvadori ou Céline Sciamma. Christophe Ruggia, 54 ans, réalisateur des films Le Gone du Chaâba ou Les Diables, en a été plusieurs fois le coprésident ou vice-président entre 2003 et 2019.
 

Capture d'écran Médiapart

A l'origine de ces révélations, la journaliste d'investigation Marine Turchi. Elle nous en dit plus sur les origines de cette enquête et nous fournit son analyse.

Terriennes : Comment avez-vous rencontré Adèle Haenel ?

Marine Turchi : C'est lors d'un événement privé, au mois d'avril 2019, que je rencontre Adèle Haenel. Nous ne nous connaissions pas. Quand elle comprend que je travaille sur les affaires de violences sexuelles, elle livre d'emblée son témoignage sur Christophe Ruggia. C'est sorti comme une urgence, comme quelque chose de très présent. Juste après elle, deux autres femmes donnent des témoignages très durs, très crus sur ce qui leur est arrivé. Des choses longtemps enfouies, qui sont ressorties à la faveur du mouvement #MeToo. C'est déjà un moment bouleversant.

Ce que dit Adèle Heanel ce jour-là, c'est qu'elle se trouve sous le choc du documentaire sur Michael Jackson (Leaving Neverland, ndlr), qui accuse la star de pédocriminalité. Des témoignages très détaillés montrent bien la mécanique de l'emprise, et cela a fait changer Adèle Heanel de perspective sur certains éléments de son histoire, sur des épisodes où elle vivait encore sur la culpabilité, sur la fable selon laquelle "quand c'est une histoire d'amour c'est pas pareil".

Comment l'enquête a-t-elle commencé ?

Après l'avoir entendue, je lui ai dit : "Je pense qu'il faut faire une enquête". Elle a eu l'intelligence de comprendre qu'il fallait livrer son témoignage à l'autopsie journalistique. Elle nous a fait une totale confiance et nous a remis des lettres, des messages, des carnets intimes avec une totale transparence. J'ai obtenu d'autres documents, ainsi que des témoignages à visage découvert, ce qui est très rare, je n'ai jamais vu cela dans ce genre d'enquête. A partir de ces nombreux éléments, j'ai travaillé sept mois.

J'ai sollicité 36 personnes, j'ai mené 28 entretiens et 23 personnes sont citées nommément dans l'article. Tous et toutes ont relu et validé leur témoignage. Il était important que chaque mot soit pesé. Personne n'a été piégé.

Les témoignages reflètent un pluralisme de situations et d'époque - il y a l'entourage d'Adèle Haenel, le personnel présent sur les tournages, et plus largement, tout le monde du cinéma... Beaucoup ont corroboré ses dires. Et puis il y a les documents : les lettres, les textos, qui sont très importants, car dans ces affaires, c'est parole contre parole. Je suis bien placée pour le savoir, car j'ai travaillé sur d'autres affaires, comme celles qui impliquaient Luc Besson, Tarik Ramadan ou Gérard Darmanin. Il y a des lettres de 2006 et 2007, notamment, où Christophe Ruggia fait part de son amour pour Adèle Haenel - un amour parfois lourd à porter, confie-t-il.
 

Ce n'est pas la parole qui doit se libérer, c'est l'écoute.

Marine Turchi

Et surtout, il y a le témoignage clé de la réalisatrice Mona Achache, ex-compagne de Christophe Ruggia. Elle ne connaît pas Adèle Haenel, mais d'emblée, elle en parle, car en 2011, Christophe Ruggia lui a avoué ses sentiments pour la jeune actrice. Autant d'éléments qui, au-delà du récit de l'actrice, permettent de brosser le contexte. A cela viennent s'ajouter les alertes lancées et pas entendues, ou pas comprises, et celles qui n'ont pas été lancées.

Ce qui est intéressant, c'est que tout cela pourrait à nouveau se passer. Certaines personnes n'osent pas raconter, d'autres n'écoutent pas : ce malaise que raconte l'enquête doit interroger tout le monde - les familles, les institutions, les entreprises; partout. Ce n'est pas la parole qui doit se libérer, c'est l'écoute. Les femmes, elles, ont toujours parlé.

Avez-vous donné la parole aux accusés ?

J'ai demandé une rencontre à Christophe Ruggia, car je ne voulais pas lui parler de faits aussi lourds au téléphone, mais il a refusé. J'ai renouvelé ma demande en la développant et à partir de là, il n'a plus jamais répondu. Je voulais une rencontre de visu pour lui faire part des éléments de l'enquête et lui demander sa version des faits point par point. Pourquoi il n'a pas répondu à la lettre d'Adèle Haenel qui dénonce les faits, en 2008 ? Ensuite, pourquoi il ne parle plus d'Adèle Haenel quand il siège avec les autres réalisateurs ?

Christophe Ruggia n'a plus jamais répondu à mes sollicitations. C'est son avocat qui m'a demandé des questions détaillées. Je lui ai donc communiqué plusieurs pages de questions très précises. En guise de réponse, je n'ai eu que trois lignes d'un démenti global, c'est tout. Christophe Ruggia conteste catégoriquement les faits, mais il ne donne aucune réponse aux points précis. Une chose est certaine, c'est qu'il a eu connaissance de toutes les accusations à l'avance. Il ne peut pas se dire surpris. Aujourd'hui, beaucoup de questions restent en suspens... Pourquoi il poste un coeur avec une photo d'Adèle Haenel il  y a un mois sur son compte Facebook, alors qu'il a connaissance des accusations ?

La soeur de Christophe, Véronique Ruggia aussi a témoigné, qui était première assistante réalisatrice sur le film Les Diables, lorsqu'a commencé l'emprise de Christophe Ruggia que dénonce Adèle Haenel. Elle a alerté son frère sur ses agissements, il y a dix ans, déjà. Et puis elle a cessé tout contact avec nous après notre entretien du 28 octobre dernier- c'est la seule personne qui n'ait pas relu son témoignage. Parmi ceux qui auraient pu alerter, le producteur Bertrand Fèvre, lui aussi, est longuement cité.

Qu'en est-il des poursuites judiciaires ?

Concrètement, les faits ne sont pas prescrits, car Adèle Haenel était mineure au moment des faits. Le parquet peut donc parfaitement engager des poursuites. Pour ma part, je ne suis pas juriste et je ne suis pas en mesure d'estimer les faits pénalement. 


Pourquoi Adèle Haenel livre-t-elle son témoignage à l'autopsie journalistique et pas à la justice ? C'est une question d'intérêt public. C'est une question qu'il faut se poser.
Marine Turchi

Qu'en dit Adèle Haenel ? A-t-elle fait part de ses intentions ?

D'emblée, Adèle Haenel avait bien conscience de ce que son témoignage pourrait déclencher. Elle a aussi parfaitement conscience des réactions négatives ou critiques qui pourraient la viser. Aujourd'hui, elle affirme qu'elle ne fait pas confiance à une justice qui ne condamne qu'un viol sur cent. Si elle témoigne, c'est pour que cela change. C'est une position radicale, mais révélatrice et dérangeante, que l'on soit d'accord ou pas avec elle. Elle n'est pas la seule à ne plus faire confiance à la justice. Voilà qui soulève pas mal de questions. Pourquoi livre-t-elle son témoignage à l'autopsie journalistique et pas à la justice ? C'est un débat d'intérêt public. C'est une question qu'il faut se poser.

Une nouvelle étape du mouvement #metoo ?

Il y aura un avant et un après. Au-delà des faits, le témoignage d'Adèle Haenel est résolument tourné vers les autres. Depuis, d'ailleurs, les récits se succèdent. Au vu des messages que nous recevons ces derniers jours, il est clair que les mécanismes d'assymétrie du pouvoir, de domination sont les mêmes partout, et que les stratégies d'évitement des victimes, la honte et la culbapilité sont les dénominateurs communs de ces affaires.

Combien de témoignages faudra-t-il pour que les femmes soient entendues ? 

Le problème, c'est que selon votre statut social, vous ne serez pas entendu de la même manière. D'autant que j'ai fait une enquête sur les agressions dans le cinéma et je sais que les comédiens et comédiennes ont du mal à se positionner sur le sujet. A part Sandra Mueller qui, elle, a fini par être condamnée pour diffamation, il n'y a pas eu de paroles comparables à celle d'Adèle Haenel. Personne ne met sa parole en doute : elle n'a pas besoin de pub, elle n'a pas besoin d'un rôle, elle est célèbre, elle n'a pas besoin de se venger. Elle est crédible, on l'écoute.

#NousToutes : "Soit Nicole Belloubet n'a aucune information sur les dysfonctionnements de son administration, soit elle est dans le déni. Dans les deux cas, c'est un problème".
 
Dans un communiqué, le collectif féministe interpelle la ministre de la Justice après ses déclarations sur France Inter. La ministre a estimé que la comédienne, qui accusé le réalisateur Christophe Ruggia d'"attouchements" et de "harcèlement sexuel" lorsqu'elle était adolescente, "a(vait) tort de penser que la justice ne p(ouvait) pas répondre à ce type de situations".
"La garde des Sceaux s’est dit “choquée” par la prise de parole de l’actrice, comme si ce que disait Adèle Haenel était surprenant", poursuit le collectif. 

"Je salue le courage incroyable d’Adèle Haenel et la force de son témoignage. Ce qu’elle dit de la justice nous oblige : à mieux prendre en charge les victimes, à mieux traiter les violences. Je m’y engage. Voilà ce que Nicole Belloubet aurait du dire ce matin", conclut le communiqué.

Le 23 novembre une grande mobilisation nationale est organisée en France pour lutter contre les violences sexuelles, violences conjugales et les féminicides.

Il y a un côté injuste dans cette affaire, pour toutes celles qui n'ont pas été entendues parce qu'elles n'ont pas le même statut social. "Je parle pour mes soeurs" dit-elle. Son témoignage est aussi crucial en ce qu'il ouvre un autre chapitre, celui de la pédocriminalité. Cette affaire n'est pas qu'une affaire de harcèlement.

On parle de pédocriminalité. C'est un autre #MeToo qui s'ouvre.
Marine Turchi

Vous avez reçu de nombreuses réactions depuis la publication de votre dossier, qu'allez-vous en faire ?

On va préparer un article à froid, avec les réactions suscitées par la prise de parole d'Adèle Haenel. C'est vraiment intéressant, car les témoignages vont bien au-delà, évidemment, de l'univers du spectacle. Tout le monde écrit et raconte, et certains, même, publient sur Twitter de très longs témoignages. On y parle de pédocriminalité. C'est un autre #MeToo qui s'ouvre. C'est aussi cela qui rendait la parole d'Adèle compliquée, car elle soulève un double tabou.