Terriennes

#MeToo en Chine : ce qu'a révélé l'affaire Peng Shuai

La Chinoise Peng Shuai après sa défait contre la Canadienne Eugenie Bouchard à l'Open de tennis à Melbourne, en Australie, le 15 janvier 2019. 
La Chinoise Peng Shuai après sa défait contre la Canadienne Eugenie Bouchard à l'Open de tennis à Melbourne, en Australie, le 15 janvier 2019. 
©AP Photo/Mark Schiefelbein,

La disparition pendant trois semaines de la championne de tennis Peng Shuai après qu'elle a révélé un rapport sexuel forcé avec un haut dignitaire chinois en dit long sur les obstacles au mouvement #MeToo dans ce pays qui demeure profondément patriarcal : de la censure, hyperréactive sur internet, aux obstacles légaux auxquels se heurtent les plaignantes, en passant par la propension du gouvernement à étouffer les voix dissonantes.

Début novembre 2021, pour la première fois en Chine, les hautes sphères du pouvoir politique sont visées par le mouvement #MeToo. La championne de tennis Peng Shuai, 35 ans, vainqueure du double à Roland-Garros en 2014 et star dans son pays, affirme avoir eu un rapport sexuel forcé et une relation extraconjugale avec un puissant ex-responsable du Parti communiste chinois : elle publie sur son compte officiel Weibo, le réseau social chinois, un long message sur sa relation avec l'ex-vice Premier ministre Zhang Gaoli, de 40 ans son aîné. Agé de 75 ans, l'homme était, jusqu'à début 2018, membre permanent du bureau politique du PCC et à ce titre l'un des sept hommes les plus puissants de Chine.
 
Dans ce texte en forme de lettre ouverte, Peng Shuai s'épanche longuement sur ses sentiments à l'égard de l'ex-dirigeant, retraité depuis 2018. Elle lui reproche de l'avoir forcée à une relation sexuelle, il y a trois ans, mais aussi de l'avoir entraînée dans une relation amoureuse toxique, à savoir une cohabitation inconfortable avec sa femme et une histoire cachée du grand public, la vie privée des dirigeants étant taboue en Chine. 

Peng Shuai évoquait aussi ses sentiments pour Zhang Gaoli, leurs "personnalités qui collent bien", leurs "sujets de discussions inépuisables", leurs parties de tennis de table ou encore de billard. Tous deux sont restés amants jusqu'à une dispute quelques jours avant le début de l'affaire, selon le message de la championne.

#PengShuai : disparition et réapparition

Son message est vite censuré, puis plus rien... La championne disparaît des radars pendant trois semaines, suscitant de vives inquiétudes sur la scène internationale. Peng Shuai répparaît finalement le week-end du 20 novembre 2021 dans un restaurant de Pékin et lors d'un tournoi de tennis organisé dans la capitale chinoise – selon des vidéos publiées par des médias officiels. Le dimanche 21 novembre, on la voit aussi dialoguer par visioconférence avec Thomas Bach, le président du Comité international olympique (CIO). Peng Shuai lui explique qu'elle est "saine et sauve à son domicile à Pékin mais qu'elle aimerait que sa vie privée soit respectée".

Perplexe après la visioconférence de Thomas Bach avec Peng Shuai, l'association Human Rights Watch (HRW) accuse le CIO de "collaboration active" avec Pékin. "Le CIO semble accorder plus d'importance à sa relation avec un pays qui viole les droits humains qu'aux droits et à la sécurité des athlètes olympiques", indiquait dans un communiqué l'organisation basée à New York.

Les doutes  

La Women's Tennis Association (WTA), l'instance qui chapeaute le circuit professionnel féminin de tennis, restait sceptique quant au sort de Peng Shuai. "C'était bien de voir Peng Shuai dans des vidéos récemment, mais elles n'atténuent ni ne répondent à l'inquiétude de la WTA concernant son bien-être et sa capacité à communiquer sans censure ni coercition", déclarait le 22 novembre 2021 la WTA dans un communiqué. "Cette vidéo ne change rien à notre appel à une enquête exhaustive, équitable et transparente, sans censure, sur ses allégations d'agression sexuelle." La WTA a menacé de retirer la Chine de son circuit de tournois si les autorités chinoises ne font pas la lumière sur les accusations de la joueuse. 

Une semaine après la réapparition publique de Peng Shuai, la WTA se disait toujours inquiète quant à la liberté dont jouissait réellement la joueuse chinoise. Le président de la WTA, Steve Simon, "demeure profondément inquiet concernant la liberté de Peng vis-à-vis de toute censure ou coercition et a décidé de ne pas reprendre contact avec elle via email tant qu'il ne serait pas certain que ses réponses seraient personnelles et non celles de ses censeurs... Steve Simon a contacté Peng Shuai via différents canaux de communication. Il lui a envoyé deux emails, mais il était clair que ses réponses étaient influencées par d'autres", déclarait une porte-parole de la WTA. Selon un "ami" de la joueuse, elle aurait envoyé un email à Steve Simon, le remerciant de son inquiétude, mais lui demandant de ne pas intervenir afin de la laisser "tranquille".

Sous surveillance ?

Le fait est que, depuis fin décembre 2021, Peng Shuai a totalement disparu de la circulation. Elle serait aujourd’hui sous surveillance dans un endroit tenu secret, le confinement lié au Covid n'aidant pas à faire la part des choses pour expliquer son isolement.

Dans le journal L'Equipe, Thomas Bach affirmait, début août 2022, que les contacts avec Peng Shuai continuent : "Elle a  l'intention de venir à Lausanne, mais pour le moment, comme vous le savez très bien, ce n'est pas facile avec les restrictions en Chine contre le Covid. On m'a informé que, lors de la première conversation avec les représentants de notre commission, elle leur avait demandé de me dire qu'elle avait déjà dû subir une quarantaine de vingt et un jours pour pouvoir me rencontrer durant les Jeux et plutôt que de devoir en observer une autre, elle préférait attendre un petit peu...".

Selon le Comité olympique chinois, "elle passe actuellement son temps dans sa maison de Pékin, bien que la situation liée au Covid pose des difficultés à tout le monde. J'ai compris qu'elle était en contact régulier avec le CIO et elle souhaite effectuer son voyage en Europe dès que les situations sanitaires le permettront". 

Retentissement mondial, sauf en Chine

Outre de nombreuses stars du tennis mondial, de Chris Evert à Novak Djokovic, plusieurs pays occidentaux, notamment la France et les Etats-Unis, ont demandé à Pékin de faire la lumière sur le sort de Peng Shuai. La plupart des Chinois, eux, ne sont pas au courant de l'affaire, car celle-ci est censurée en Chine dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Pendant plusieurs jours, le ministère chinois des Affaires étrangères s'est refusé à tout commentaire sur cette affaire, affirmant qu'elle ne relevait pas de la sphère diplomatique. Interrogé à nouveau le 23 novembre 2021 sur l'impact de la polémique sur l'image de la Chine, un porte-parole, Zhao Lijian, a toutefois brièvement réagi lors d'un point presse. "Je pense que certains doivent cesser de délibérément monter en épingle cette question à des fins hostiles, et surtout d'en faire une question politique",  déclare-t-il, sans préciser qui ces propos visent-ils exactement.

Chargement du lecteur...

Censure et blocages

Beaucoup de Chinoises qui, comme la championne, osent dénoncer de tels agissements, voient les faits se retourner contre elles depuis que, en 2018, le mouvement mondial contre les violences faites aux femmes #MeToo est apparu en Chine.

Des femmes affirmaient alors publiquement avoir été harcelées sexuellement par des professeurs d'université. Redoutant un mouvement de grande ampleur incontrôlé, les autorités bloquent dans la foulée sur les réseaux sociaux le hashtag #MeToo et d'autres mots-clés relatifs au mouvement de libération de la parole des femmes.

Depuis des militantes féministes connues sont régulièrement harcelées et interpellées par la police. C'est le cas de Sophia Huang Xueqin, arrêtée en septembre pour "incitation à la subversion de l'Etat", selon Reporters sans frontières. Même si le numéro un chinois Xi Jinping a déclaré que les femmes "contribuent fortement au développement et au progrès social", l'absence de femmes aux postes clés au sein du gouvernement chinois reste criante. Le Politburo du Parti communiste ne compte qu'une seule femme sur 25 membres.

Parcours de combattantes

Une nouvelle loi précisant la notion de harcèlement sexuel a été adoptée en 2020, mais les plaignantes continuent de se heurter à d'immenses obstacles. 

En dépit de cette législation, les Chinoises hésitent le plus souvent à faire état de harcèlement et peu d'affaires finissent devant la justice. Les tribunaux exigent des victimes présumées qu'elles présentent des preuves bien plus solides que celles fournies par l'accusé. Ils écartent les témoignages de leurs proches, amis et collègues, selon une étude de la Yale Law School publiée en mai. Voilà qui décourage "les employeurs ou les victimes (...) qui savent qu'ils risquent d'être poursuivis et d'avoir à faire une lourde charge de la preuve", écrivent les chercheurs.

"Vous devez constamment prouver que vous êtes honnête (...) et que vous n'utilisez pas ce problème pour vous mettre en avant", affirme, sous couvert d'anonymat, une femme qui a porté plainte suite à des comportements sexuels répréhensibles à son égard. A l'inverse, pour l'accusé "c'est vraiment très simple" car "il peut simplement nier et n'a pas besoin de prouver son innocence", selon elle. 

Des procès comme des blessures

Les affaires portées devant les tribunaux sont souvent rejetées et, dans la grande majorité des cas, l'accusé porte plainte pour harcèlement sexuel et diffamation.
Wang Qi, une employée du WWF qui a accusé sur internet son supérieur de l'avoir embrassée de force et harcelée à plusieurs reprises, a fait l'objet de poursuites pour diffamation de la part de ce dernier en 2018. Elle a été condamnée à présenter des excuses par un tribunal qui a conclu qu'elle n'avait pas de preuves suffisantes et qu'elle avait "répandu des mensonges" à son sujet.

Zhou Xiaoxuan, celle qui ne lâche pas

En 2021, un tribunal de Pékin a rejeté la plainte de Zhou Xiaoxuan, qui accusait Zhu Jun, présentateur de la télévision publique CCTV, de l'avoir touchée et embrassée sans son consentement quand elle était stagiaire. Celle qui se présente également sous le pseudonyme Xianzi réclamait des excuses publiques, ainsi que des dommages et intérêts à hauteur de 50 000 yuans (7 200 euros). Après trois ans de bataille judiciaire, le tribunal estimait que Zhou Xiaoxuan n'avait pas fourni suffisamment de preuves. 

"Je crains que d'autres victimes n'aient peur de défendre leurs droits après avoir vu ce que j'ai vécu", déclarait-elle. Mais, après cette affaire, "peut-être que la prochaine victime qui ira jusqu'au procès sera davantage crue".

Les accusations de la jeune femme avaient néanmoins déclenché une avalanche de témoignages similaires sur les réseaux sociaux. Saluée pour le courage dont elle a fait preuve, Zhou Xiaoxuan a aussi été victime d'une campagne de harcèlement et s'est vu interdire de publier sur ses comptes publics. Zhu Jun, qui n'a jamais assisté aux audiences, l'a ensuite poursuivie pour diffamation, même mais elle dit ne plus avoir eu de nouvelles à ce sujet

Zhou Xiaoxuan, à gauche, ancienne stagiaire à la télévision publique chinoise CCTV,  arrive au Palais de justice de Pékin, le 14 septembre 2021.
Zhou Xiaoxuan, à gauche, ancienne stagiaire à la télévision publique chinoise CCTV,  arrive au Palais de justice de Pékin, le 14 septembre 2021.
©AP Photo/Mark Schiefelbein

Le 10 août 2022 s'est ouvert à Pékin le procès en appel intenté par Zhou Xiaoxuan contre Zhu Jun. "Je me sens toujours un peu effrayée et déprimée", confiait à l'AFP la jeune femme en arrivant au tribunal de Pékin. "Le premier procès a été comme une deuxième blessure profonde". Un petit groupe de soutien était présent, brandissant des pancartes #MeToo et des ballons lui souhaitant "bon courage" en chinois. "Quatre ans ont passé, et le plus important c'est que nous avons soulevé cette question : quand une femme fait face à du harcèlement sexuel dans un espace fermé, est-ce que ça vaut le coup de s'intéresser à sa douleur?", a lancé Zhou Xiaoxuan. "Nous n'aurons peut-être pas la réponse aujourd'hui, mais ce qui compte, c'est d'avoir posé la question", a-t-elle ajouté.

Estimant lui aussi que les preuves manquaient, le tribunal de Pékin a d'emblée rejeté cet appel. 

Attaques personnelles

Les femmes qui se font l'écho de faits de harcèlement et d'agression font l'objet d'attaques personnelles. Une stratégie de défense utilisée par le célèbre journaliste Zhang Wen, accusé de viol par une écrivaine anonyme en 2018, puis d'autres femmes l'accusant de harcèlement sexuel. Zhang Wen a tenté de les discréditer en ligne, en les accusant notamment de boire et de fréquenter de nombreux hommes.

Pourtant, quand cela sert son propre intérêt, Pékin laisse ces allégations circuler. En aout 2021, une employée du géant du e-commerce Alibaba a accusé son directeur et un client d'agression sexuelle, une affaire alors largement couverte et commentée par les médias chinois. L'entreprise, qui faisait l'objet d'une vindicte des autorités, a licencié le directeur, mais pas la victime, et s'est engagée à lutter contre ce phénomène. Cependant, une fois le scandale passé, la police a finalement abandonné l'affaire, affirmant que l'acte d'"indécence forcée" du directeur n'était pas un crime. 

Des fonctionnaires déchus du Parti communiste pour corruption sont fréquemment accusés de comportements sexuels inappropriés. Mais cela "n'est révélé qu'après leur chute," écrit la féministe chinoise Lu Pin au sujet de la joueuse Peng Shuai.