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#MeToo : Harvey Weinstein, l'ultime provocation avant son procès ?

Au centre de l'image, Harvey Weinstein, marchant avec un déambulateur, à son arrivée pour une audience au tribunal de New York, le 11 décembre 2019. 
Au centre de l'image, Harvey Weinstein, marchant avec un déambulateur, à son arrivée pour une audience au tribunal de New York, le 11 décembre 2019. 
©AP Photo/Mark Lennihan

Ses entretiens dans la presse se font rares, celui-ci, accordé au New York Post fera date. A trois semaines de son procès pour agressions sexuelles, Harvey Weinstein estime qu'on a "oublié qu'il avait été celui qui avait promu les femmes à Hollywood". De quoi déclencher l'ire parmi les dizaines de ses victimes présumées.

Dernière fronde ou stratégie de défense bien huilée à quelques semaines d'un procès plus qu'attendu ? Harvey Weinstein, l'homme par qui le scandale est arrivé, et bien au-delà, s'autorise donc un nouveau scandale. 

J'ai fait plus de films réalisés par des femmes et sur des femmes que n'importe quel producteur.(...) J'étais le premier! J'étais le pionnier!
Harvey Weinstein

Ainsi, Harvey Weinstein serait celui qui a permis aux femmes d'accéder et de s'émanciper à Hollywood ? C'est ainsi qu'il tient à se rappeler à notre triste souvenir, propos présentés comme ceux d'un homme affaibli, dans sa chambre d'hôpital de luxe new-yorkaise, à la suite d'une opération du dos.


Dans cet entretien accordé le 15 décembre 2019 au New York Post, l'ancien magnat de Hollywood se présente lui-même comme le pionnier de la promotion des femmes dans le monde du cinéma américain, lui que des dizaines d'actrices accusent de harcèlement et d'agression sexuelle.

"J'ai fait plus de films réalisés par des femmes et sur des femmes que n'importe quel producteur", a lancé l'ex-producteur , "et je parle d'il y a 30 ans (...) pas de maintenant, (...) où c'est à la mode. J'étais le premier ! J'étais le pionnier !"

"J'ai l'impression qu'on m'a oublié", lance celui qui a cofondé Miramax, devenu le studio indépendant le plus puissant du monde durant les années 1990. "En 2003, Gwyneth Paltrow a reçu 10 millions de dollars pour le film View from the Top", ajoute-t-il encore, "C’était l’actrice la mieux payée de tout le cinéma indépendantMieux payée que tous les hommes. "

Weinstein, l'oublié ? 

"Il dit qu'il ne veut pas qu'on l'oublie, et bien il n'y a pas de risque", lit-on dans un texte commun publié par le mouvement pour l'égalité hommes-femmes Time's Up, signé par 23 femmes qui affirment avoir été harcelées ou agressées sexuellement par Harvey Weinstein.

Les gens se souviendront de lui comme d'un prédateur sexuel et un agresseur sans remords qui a pris tout ce qu'il pouvait et ne mérite rien.
Tribune Time's Up

[Les avocats de Harvey Weinstein dénonçent un procès "trop lourd à porter". Tu sais ce qui est trop lourd à supporter ??? Survivre à un viol. Être sur la liste noire de l'entreprise dans laquelle vous vous trouvez. Être épiée pendant qu'on ne te croit pas durant des années. Paye et fermer ta gu...le ]

"Les gens se souviendront de lui comme d'un prédateur sexuel et un agresseur sans remords qui a pris tout ce qu'il pouvait et ne mérite rien", écrivent Rosanna Arquette, Ashley Judd ou Rose McGowan, trois comédiennes devenues les symboles du combat contre Harvey Weinstein, qui font partie des signataires de cette tribune.
 

[Je ne t’ai pas oublié, Harvey. Mon corps ne t’a pas oublié. J’aimerais que ce soit possible. J’ai refusé de signer un accord de confidentialité après que ce soit arrivé parce que je savais que je viendrais te chercher. Et je l’ai fait. Il s’agit d’arrêter un violeur en série. Toi.]
 

"C'est toujours un choc quand je le vois. Un choc à chaque fois aussi violent, et je ne suis pas la seule... Il me terrorisait via son agente de Black Cube, en faisant intrusion dans mes données, et puis avec tout ce qui m'est arrivé... C'était de la torture psychologique. C'était du harcèlement et des abus perpétuels. Cela n'arrêtait jamais, et sur la fin, cela ne faisait que s'empirer," confie Rose MacGowan à ET Canada. 

Pour Douglas Wigdor, avocat qui représente deux victimes présumées du producteur en disgrâce, ses états de service cinématographiques "ont été, à juste titre, oblitérés par ses actes horribles, son incapacité totale à accepter ses responsabilités, et son action pour forcer les rescapées à accepter un accord d'indemnisation inadéquat et dérisoire".

Des accords financiers "forcés" ?

L'interview qui fait scandale intervient quelques jours après l'annonce d'un accord financier, dit de principe, conclu entre Harvey Weinstein et plusieurs dizaines de ses victimes présumées. De quoi ajouter de l'eau à son moulin, car lui conteste toujours toute forme de harcèlement. Cet accord tendrait donc à démontrer que les relations dont on l'accuse étaient, comme il l'affirme, toutes consensuelles. 

La transaction prévoit 25 millions de dollars de dommages et intérêts pour ces femmes, dont beaucoup avaient attaqué Harvey Weinstein en justice. L'accord doit encore être homologué par un juge. S'il est validé, ce n'est pas l'ex-magnat du cinéma qui paiera, mais les assureurs de la Weinstein Company, son ancien studio, de même que ses frais de justice au civil.

L'arrangement a outré une partie de l'opinion, de même que le montant de l'enveloppe, jugé trop faible.

Sur son compte Instagram, l'actrice et mannequin Emily Ratajkowski a posté cette photo d'elle, avec un message pour le moins clair adressé à Harvey Weinstein. C'est ainsi qu'elle s’est présentée à l’avant-première du film Uncut Gems, mi décembre.
 

[Aujourd’hui Harvey Weinstein et son ancien studio ont conclu un arrangement avec ses victimes à hauteur de 25 millions de dollars. Weinstein, accusé de crimes et délits allant du harcèlement sexuel au viol, n’aura pas à reconnaître ses torts ni à payer avec ses deniers propres.]

Cet accord financier ne concerne pas le dossier pénal, qui sera examiné lors du procès qui doit débuter le 6 janvier prochain à New York.

Plus l'échéance approche, plus Harvey Weinstein semble chercher, notamment via cette interview au New York Post, à montrer qu'il souffre bel et bien du dos, alors que beaucoup l'accusent de feindre une dégradation de sa santé dans le but d'influencer l'opinion et le jury. Son opération du dos a eu lieu le jeudi 12 décembre des suites d'un accident de voiture, survenu en août. Visiblement, il sera remis à temps pour l'ouverture du procès.

Une "complainte" contreproductive

Mais avec son titre "Whine Stein" en Une, jeu de mots entre Weinstein et whine, qui veut dire se plaindre en anglais, le New York Post a quelque peu sapé le message de l'ex-producteur. "Il a dit qu’il n’avait accepté l’interview, sa première depuis plus d’un an, que pour prouver qu’il n’avait pas exagéré au sujet de ses soucis de santé", a tenu à préciser le journal, confirmant que l’ancien producteur de 67 ans est sorti de l’hôpital dimanche. 

"Cette interview était horrible", estime Joseph Cabosky, professeur de relations publiques à l'école de journalisme de l'université de Caroline du Nord. "Vous avez le droit de donner votre version des choses", ajoute cet observateur averti du langage médiatique, "Pour autant si, dans le meilleur des cas, vous donnez l'impression d'un sale type qui n'a tiré aucune leçon de rien, mais qui pourrait peut-être être innocent, il vaut mieux se taire."

"Aujourd'hui, toute tentative de redorer sa réputation ou de s'attirer de la sympathie ne sert qu'à réveiller beaucoup des victimes présumées de M. Weinstein.", estime de son côté l'avocate Gloria Allred, spécialiste du harcèlement sexuel, sur la chaîne ABC.

Harvey Weinstein a pu sortir de prison moyennant un million de dollars de caution, il est placé en liberté surveillée, ce qui implique le port d’un bracelet électronique et la confiscation de son passeport. Il peut voyager aux États-Unis, à condition d’informer préalablement la justice de tout déplacement hors de l’État de New York. C'est ce qu'il a fait à plusieurs reprises ces derniers mois, il s'est rendu à Los Angeles à bord de son jet privé.

Inculpé de cinq chefs d’accusation, il plaide non coupable et sera jugé à partir du 6 janvier prochain pour un viol commis sur une femme en 2013 et une agression sexuelle sur une autre en 2006. Harvey Weinstein risque la prison à perpétuité.