Terriennes

Metoo politique : sexisme et violences sexuelles, les candidats à la présidentielle face au miroir

Que peut-on attendre du mouvement Metoopolitique à 5 mois de la présidentielle en France ? Les militantes féministes attendent des partis politiques et de leurs candidats qu'ils s'engagent à signer des chartes de bonne conduite et surtout à les appliquer. 
Que peut-on attendre du mouvement Metoopolitique à 5 mois de la présidentielle en France ? Les militantes féministes attendent des partis politiques et de leurs candidats qu'ils s'engagent à signer des chartes de bonne conduite et surtout à les appliquer. 
©IM

Main aux fesses, "frotteur" d'ascenseur, remarques sexistes jusqu'au harcèlement ou abus sexuels et viol... Le mouvement #MeToopolitique met en lumière une évidence : il règne dans le monde politique un climat toxique, voire dangereux, pour les femmes. Ce qui ne surprend guère... Alors pourquoi la parole se libère-t-elle maintenant ? Quel résultat peut-on attendre et quel impact sur la campagne présidentielle ? Entretien croisé avec Elodie Tuaillon-Hibon, avocate, et Marlène Coulomb-Gully, experte de la représentation des femmes en politique.

A cinq mois de l'élection présidentielle, le climat se durcit en France, et le poids électoral des femmes, plus de la moitié, ne peut évidemment être négligé. La lutte contre les violences faites aux femmes a été proclamée cause du quinquennat du président Emmanuel Macron, un Grenelle a été organisé, des mesures décidées. Mais à l'heure où les candidat-e-s à l'Elysée commencent à s'aligner sur la ligne de départ et que le débat médiatique rugit, voilà donc le moment pour le monde politique lui-même de se retrouver face au miroir, sous le prisme d'un sexisme et de violences sexuelles systémiques. Une introspection nécessaire en ces temps où il est de bon ton de se revendiquer féministe. 
 

Affaires DSK ou Baupin : impact à retardement ?

Il aura fallu attendre six ans après l'affaire DSK (en 2011) pour que déferle le tsunami #Metoo sur Hollywood, entraînant ensuite dans son sillage bien d'autres vagues de par le monde. Aujourd'hui, d'autres têtes d'affiche risquent de vaciller à l'aune des multiples témoignages postés sur les réseaux sociaux et d'une parole qui se "libère". Mais l'écoute va-t-elle aussi se libérer ? A l'origine de ce Metoopolitique, une tribune. Publiée dans le quotidien Le Monde, 285 femmes travaillant de près ou de loin dans le milieu politique y interpellent médias, partis politiques et électeurs-trices. Leur manifeste est sans équivoque : pas question qu'un homme potentiellement harceleur ou agresseur sexuel puisse d'une manière ou d'une autre participer à la campagne en cours.
 

Entretien avec Elodie Tuaillon-Hibon et Marlène Coulomb-Gully

 
Metoo politique : Maitre Elodie Tuaillon-Hibon, spécialisée dans les affaires de violences sexuelles
©LesExpertes.fr
Elodie Tuaillon-Hibon, avocate au barreau de Paris depuis 2002, a elle-même posté son témoignage sur les réseaux sociaux, rapportant une tentative d'abus sexuels remontant à plus de vingt ans.

Cette militante féministe s'est spécialisée dans les violences sexuelles et les féminicides après avoir travaillé dans le droit des affaires. Elle est l'une des avocates de l'AVFT, l'Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail. Son nom apparaît dans de nombreux dossiers ayant défrayé la chronique ces dernières années : les dossiers Tron, Darmanin, Depardieu...

 
Metoo politique : Marlène Coulomb-Gully analyse la place des femmes politiques
©expertes.fr
Marlène Coulomb-Gully est professeure de communication à l'université de Toulouse, elle est l'autrice de Femmes en politique, en finir avec les seconds rôles (Edition Belin-2016). A paraître en janvier 2022 : Sexisme sur la voix publique - Femmes, éloquence et politique - (Editions de l’Aube).

On la retrouvera lors d'une rencontre organisée à l'AFP, le 19 janvier 2022 à 14h30 à Paris, sur  "SEXISME DANS LES MEDIAS - Rester ou partir, faut-il choisir ?"

 

Elodie Tuaillon-Hibon et Marlène Coulomb-Gully ont livré à Terriennes leur analyse sur ce nouveau MeToo.


Terriennes : Doit-on être surpris par l'arrivée de ce #metoopolitique ? Ce monde politique n'est-il pas depuis toujours fait par les hommes, pour les hommes ?

Marlène Coulomb-Gully : Il faut tout d'abord remettre en mémoire que cette dénonciation de l'homosocialité qui caractérise notre monde politique est ancienne. Par exemple, il y a eu la tribune parue en 2015 dans Libération "Nous femmes journalistes politiques". Les journalistes dénonçaient en particulier le comportement des hommes politiques, qui était toujours "borderline", pour rester modérée... Il existe le site Chair.collaboratrice.fr qui rappelle les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles travaillent non seulement les femmes politiques, mais toutes les personnes qui travaillent dans le milieu politique, dominé par cet entre-soi masculin. Cette nouvelle tribune s'inscrit dans une lignée qui est beaucoup plus large.
 
Cela fait dix ans que j'attend ce Metoo. Pour moi, c'est tellement récurrent. Qu'il s'agisse de petits barons locaux ou de grands pontes de partis, on peut dire que c'est systémique.
Elodie Tuaillon-Hibon, avocate au barreau de Paris
Elodie Tuaillon-Hibon : Les politiques sont ceux qui votent et font les lois. Et donc ce sont eux qui font et défont les instruments juridiques qui permettent plus de progressisme et plus d'émancipation et de protection des minorités ou des personnes en situation de vulnérabilité. Ils sont donc responsables directement de voter les lois qui bénéficient aux femmes, puisque ce sont essentiellement les femmes qui sont victimes et les hommes qui sont auteurs. C'est à la fois très troublant et signifiant.

Dans ce metoo politique, il y a une double dimension qu'on ne trouve pas ailleurs. C'est à la fois le sexisme entre personnel politique, mais c'est aussi le sexisme et les violences sexuelles à l'encontre des administré-e-s, du personnel etc. Cela fait bientôt dix ans que je traite le sujet des violences sexuelles, et j'ai même commencé par les violences sexuelles commises par des hommes politiques sur le plan local. Et donc ça fait dix ans que j'attend ce Metoo. Pour moi, c'est tellement récurrent. Qu'il s'agisse de petits barons locaux ou de grands pontes de partis, on peut dire que c'est systémique. A ce niveau-là, ça ne va pas du tout.
 

Peut-on dire que les dysfonctionnements rapportés aujourd'hui relèvent du "troussage de soubrette", autrement dit de la culture patriarcale ? 

Marlène Coulomb-Gully :
Ce qui m'apparait surtout, c'est que ces lieux que sont le Sénat, l'Assemblée nationale, ou à des niveaux plus locaux, les conseils départementaux, régionaux, municipalités, ont été longtemps occupés uniquement par des hommes. Il y a cette pesanteur de l'histoire et l'imaginaire qui nous habite et qui les habite, eux, les hommes, qui sont là chez eux. Il faut quant même rappeler qu'on n'a jamais eu de présidente de la république, ni du Sénat, ni de l'Assemblée nationale, et une seule femme Premier ministre... Ca dit quelque chose.
 
Il y a cette pesanteur de l'histoire et l'imaginaire qui nous habite et qui les habite, eux, les hommes, qui sont là chez eux.
Marlène Coulomb-Gully, professeure à l'université de Toulouse
Ce que les sociologues appellent cette ségrégation verticale, autrement dit le plafond de verre qui fait que les femmes n'arrivent pas au sommet de la hiérarchie politique nous dit quelque chose sur l'imaginaire qui continue d'habiter les esprits, en particulier des politiques. Lors d'une conférence, dernièrement, un homme m'interpelle en me disant que pas mal de femmes étaient candidates dans cette présidentielle. Mais oui, comme d'habitude ! Vous allez voir, nous ferons le bilan dans quelques semaines, combien de femmes resteront en lice au final ? Une seule, Marine Lepen, est certaine d'en faire partie. Mais c'est tout de même une ironie du sort de constater que la seule femme qui restera en lice n'est pas vraiment connue pour ses positions féministes... 

Elodie Tuaillon-Hibon : Il est évident que le patriarcat pèse de tout son poids dans les champs de pouvoir immédiat, le pouvoir politique, c'est celui qui est sans doute le plus visible, mais il y a aussi celui du pouvoir de l'argent. Il y a donc le poids du patriarcat, le poids du pouvoir, mais également la culture du viol. Cela peut paraître une expression galvaudée ou excessive, mais c'est une manière de dire qu'on banalise les faits, que l'on jette toujours un peu le doute et l'opprobe sur la femme qui est victime et qui se plaint. On est toujours dans une espèce de mystification ou de complotisme. Pour ma part, je n'ai pas traité un seul dossier où la défense de l'agresseur ne commençait pas par dire que c'était une plainte politique. C'est du délire !

Quand vous avez par exemple une lingère du département qui travaille pour un tout petit salaire, qui n'a aucun pouvoir ni engagement politique connu, qui porte plainte pour agression sexuelle, en faire une affaire politique, c'est débile ! Il y a de quoi se mettre en colère et cela tous les jours ! (rires)

Pourquoi seulement maintenant ? L'affaire DSK, c'était il y a dix ans, le metoo aurait pu arriver à ce moment-là... 

Marlène Coulomb-Gully :
On ne peut pas dire que rien n'ait changé depuis ces événements, que ce soit l'affaire DSK ou #Metoo. Il y a près de 40 % de femmes à l'Assemblée nationale - une augmentation de présence féminine qui a permis de faire bouger les choses. Dans les conseils régionaux, départementaux, municipaux, dans les villes de plus de 1000 habitants, les femmes et les hommes sont à parité. Tout cela a pu laisser croire que les choses allaient naturellement se mettre en place. Mais vous savez, les féministes écrivent "nature-elle-ment", car il ne se passe rien naturellement. Cette parité s'est faite par la loi, et on se rend compte que l'inertie ou les intérêts bien compris d'un certain nombre d'individus bloquent par rapport à ce genre de comportements.
 
Le traitement de l'affaire DSK dans le champ politique ou dans les médias a montré que la société n'était pas du tout prête.
Elodie Tuaillon-Hibon
Elodie Tuaillon-Hibon : Je ne crois pas qu'il était possible que ce metoo arrive à ce moment-là. Tout d'abord parce que le traitement de l'affaire DSK dans le champ politique ou dans les médias a montré que la société n'était pas du tout prête, en tout cas une partie, et que le personnel politique n'était pas encore prêt. Je pense qu'il a fallu aussi attendre qu'il y ait plus de femmes en politique, et pour cela on peut dire merci à la loi sur la parité, car mine de rien, ça travaille la société.

Ce n'est pas du tout un hasard qu'au moment de l'affaire DSK, il y ait eu finalement un gros couvercle. Et puis les journalistes femmes ont aussi beaucoup changé leur approche. Elles se sont emparées de cette énorme vague pour faire aussi de l'information autrement, c'est extrêmement visible et clair. Les journalistes femmes aujourd'hui s'autocensurent beaucoup moins. Même si je sais bien qu'encore beaucoup de choses restent à faire au sein même des rédactions... 
 
Je trouve très important qu'une telle tribune paraisse et que les partis s'engagent. J'espère qu'il y aura une sorte de cercle vertueux sur cette question.
Marlène Coulomb-Gully
Après le buzz, que peut-on attendre concrètement de ce metoo ? Le parti écologiste-Les Verts s'est engagé suite à cette tribune tout comme le parti socialiste... 

Marlène Coulomb-Gully :
Bien sûr, j'espère que cela va bouger ! Les partis ont signé, tout de même... C'est un engagement, un acte qui reste. Je trouve très important qu'une telle tribune paraisse et que les partis s'engagent. J'espère qu'il y aura une sorte de cercle vertueux sur cette question. Si les partis de gauche commencent à s'engager, j'ose espérer qu'un parti comme Les Républicains ne pourra pas rester en marge ou alors sera repéré comme tel.

Les revendications d'égalité, de parité sont toujours venues de la gauche, ce qui ne veut pas dire non plus qu'elle est irréprochable - DSK n'était pas à droite- mais collectivement, il est vrai que l'égalité a toujours été portée par les partis de gauche ; c'est un repère malgré tout. C'est un signe encourageant, rendez-vous évidemment dans quelques mois pour voir ce qu'il en est. Ce sera aux électrices et électeurs de faire leur choix. 

Elodie Tuaillon-Hibon : Je trouve que les choses changent quand même depuis la vague metoo. Bon, on ne va pas défaire le patriarcat en 24 heures. C'est tous les jours, à chacune et chacun de le faire à sa modeste échelle. Le droit, il faut s'en emparer, le faire vivre, le mettre en oeuvre et le revendiquer. Ces questions qui sont totalement essentielles et fondamentales, il faut que les gens s'en emparent, y compris dans les partis politiques. C'est bien gentil de signer des engagements et des tribunes, mais bon, voilà... C'est important de dire ce qu'on fait et surtout de faire ce qu'on dit. D'avoir une exigence vertueuse en acte, de rendre compte. Je pense que les femmes recommenceront à voter pour des partis qui seront irréprochables, ou en tout cas qui afficheront un objectif réel et sincère d'irréprochabilité, y compris en leur sein.

Cela veut dire que lorsqu'une femme dénonce les actes d'un homme politique, il faut que le parti en question ouvre une enquête interne, même s'il n'y a pas de plainte pénale à l'encontre du mis en cause. C'est absolument nécessaire, ce qui n'est pas du tout le cas aujourd'hui. On exige encore qu'une plainte soit déposée au pénal, voire on exige même qu'il y ait des poursuites au pénal, et la plupart du temps, l'enquête interne se résume à deux ou trois entretiens sur un coin de table, ce qui est totalement scandaleux. Il faut changer ça. Ce qu'on exige des entreprises privées, les partis politiques doivent le mettre aussi en oeuvre. 
Elodie Tuaillon-Hibon, vous rapportez votre propre et douloureuse expérience. Le fait d'en parler vingt-six ans après, c'est libérateur pour vous ? Si cela se passait aujourd'hui, ce serait différent ? 

Elodie Tuaillon-Hibon : À l'époque, j'ai ressenti de la culpabilité à l'égard de ce qui m'était arrivé. Forcément, quand on est jeune, on se dit : qu'est-ce que j'ai fait ? C'est de ma faute... Aujourd'hui, si ça arrivait, est-ce que j'en parlerai ? Je n'en sais rien. Je voudrais croire que oui. Mais aurais-je le recul ? A l'époque j'avais vingt ans. Moi, c'est la découverte et la rencontre avec un féminisme radical qui m'a transformée. 
 
C'est complètement délirant qu'on daigne accorder aux femmes le droit à la parole sur ce qu'elles vivent presque quotidiennement, pour certaines d'entre elles.
Elodie Tuaillon-Hibon
Que répondez-vous à ceux qui dénoncent une "présomption de culpabilité" lorsque des noms sont lâchés, alors que les affaires sont soit en cours, soit classées... 

Elodie Tuaillon-Hibon :
 C'est n'importe quoi ! Ce n'est pas une présomption de culpabilité, c'est un droit absolument vital à l'information. Dénoncer quelqu'un, cela reste malgré tout extrêmement rare. Il ne faut pas non plus voir les choses sous un miroir grossissant. C'est totalement nécessaire. Les violences sexistes et sexuelles n'ont pas à être cantonnées dans le champ du juridique. C'est un phénomène de société et il n'y a pas que le droit qui doive s'en emparer. Les femmes sont quand même les premières victimes, et donc les premières victimes ont le droit de parler, en fait. Pour  moi, c'est complètement délirant qu'on daigne accorder aux femmes le droit à la parole sur ce qu'elles vivent presque quotidiennement, pour certaines d'entre elles. Il y a des personnalités, politiques, présumées innocentes, qui sont sous le coup de nombreuses plaintes, parfois par dix femmes, alors la "présomption de culpabilité", il faut tout de même arrêter de rigoler !

Et j'invite tous les Français et Françaises à s'interroger sur la rédaction de la loi qui postule une présomption de consentement sexuel et de disponibilité sexuelle permanente. Cela doit cesser. Le consentement, ce n'est pas le pouvoir de dire "non" quand on a l'espace de le faire. Le consentement, c'est la liberté sexuelle, la liberté de dire "oui, moi je veux". Pour l'heure, en 2021, en France, ce n'est pas ça. Et ça, c'est un problème énorme. 

Quel va être le poids électoral des femmes dans ce scrutin ? Est-ce que ce metoopolitique peut influencer leur choix de vote ? 

Marlène Coulomb-Gully :
J'aimerais pouvoir vous croire ! Dans une enquête réalisée par ELLE, fin octobre, sur les femmes et le vote, on constate la montée des conservatismes, un glissement des intentions de vote vers la droite. Pendant longtemps, les femmes étaient moins favorables que les hommes à l'extrême-droite et à Marine Le Pen, mais  ce sondage montre l'inverse. Je ne veux pas dire que voter pour un-e candidate d'extrême-droite vaut caution d'agissements sexistes, mais ça nous dit quand même quelque chose... Etre une femme ne suffit pas et ne garantit pas le vote pour des candidat-es féministes, ou en tout cas irréprochables sur ce plan-là.