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#MeTooFoot : derrière l’allégresse de la Coupe du monde, combien d’agressions sexuelles ?

Combien de supportrices ont-elles eu à subir du harcèlement et des attouchements sexuels le soir du 15 juillet 2018, au beau milieu de ces scènes de liesse ?
Combien de supportrices ont-elles eu à subir du harcèlement et des attouchements sexuels le soir du 15 juillet 2018, au beau milieu de ces scènes de liesse ?
©AP Photo/Thibault Camus

L'heure n'est plus à la fête. Mains aux fesses, baisers forcés, attouchements sexuels … Depuis ce dimanche de finale de Coupe du monde, en France, par dizaines, des femmes racontent via les réseaux sociaux les agressions dont elles ont été victimes. De quoi ternir la liesse nationale.
 

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« Ma fille a eu son expérience il y a 2 semaines. La France jouait contre je ne sais plus qui. En supporter inconditionnelle, elle me demande de la laisser regarder le match à République. (…) Une fois le match fini, je reçois un coup de fil. Elle était en larmes. Un porc l’avait tripotée à la fin du match profitant de l’euphorie générale. Elle a essayé de le repousser à plusieurs reprises, des femmes l’ont soutenue en prenant en photo le porc de dos et en le repoussant mais le mec s’est sauvé. Elle était prête à porter plainte. Une très bonne chose. Je l’en ai dissuadé car la photo ne montrait pas le visage du porc. (… ) Quand elle est rentrée, elle était tellement dégoutée et en larmes. Je l’ai soutenue et rassurée, elle ne devrait pas se sentir coupable. ( …) Voilà, 17 ans et déjà subir la violence d’un porc qui de plus semblait avoir la cinquantaine, j’étais vraiment en colère et regrette de n’avoir pas été là. »
 
La rage et les regrets d’une mère, Ndella, qui se sent coupable aussi de ne pas avoir été là pour protéger sa fille. Un témoignage publié sur Facebook parmi tant d’autres sur les réseaux sociaux. Depuis la victoire finale des Bleus, et l’euphorie qu’elle a engendrée, la France, mais surtout des Françaises ne se réveillent pas avec la « gueule de bois », mais avec la colère au ventre.

Combien sont-elles, ces femmes et parfois donc très jeunes filles à avoir dû subir mains aux fesses, tripotages, etc, des faits qui en termes clairs relèvent de l'agression sexuelle. Impossible de le dire, mais la vague ne fait que monter depuis ce dimanche 15 juillet 2018. Une déferlante rassemblée derrière le mot dièse #MeTooFoot.

#MeTooFoot

A l’origine de ce mouvement, une certaine @KateyaV. En ce dimanche 15 juillet 2018, jour de finale, elle voit passer un message qui l’interpelle, une jeune femme met en garde contre les agresseurs potentiels qui profitent du match pour tripoter, voir plus, le public féminin.
La jeune femme décide alors de créer un fil de discussions (« thread » en langage twitter) appelant les femmes victimes du même type d’agression à témoigner, afin de les relayer de manière anonyme en cachant les noms et les photos de profil.
 Les messages ne tardent pas à arriver. Et en abondance. Et avec force de détails, et en des termes parfois très crus, mais très clairs sur la nature de l'agression.
  

Les témoignages défilent. Parmi eux, celui d'une jeune femme décrivant l’agression homophobe qu’elle a subie. « On veut pas d’homo comme toi dans le quartier », lui disent ses agresseurs alors qu’elle refusait de se faire embrasser par une fille de leur groupe. Elle tente alors de trouver refuge dans un restaurant, ses agresseurs la poursuivent, « Ils ont tenté de me mettre un coup de pression mais ça n’a pas marché, ils se sont barrés quand j’ai pris des photos ». A celles qui lui envoient des tweets de soutien, elle répond : « Tout va bien merci, juste le choc, un peu de sang dans la bouche et un pantalon abimé ».
 
Une autre confie : « J’ai les larmes aux yeux parce que je ne pensais pas qu’autant de femmes avaient subi les mêmes choses que moi hier. Moi c’était au troisième but de la France. C’était le feu dans le bar. On était collés les uns aux autres, j’étais contente donc je sautais de joie. Il a fallu que cette joie retombe d’un coup et me refroidisse quand j’ai senti une main se glisser sous ma jupe. J’étais horrifiée et je suis restée stoïque pendant un long moment. »


Il y avait d’une part l’impuissance, la peur des personnes agressées, et de l’autre des personnes qui étaient complètement à côté de la plaque, ne prenant pas au sérieux ces témoignages, en les minimisant.
Kateya

« Ce que j’ai vu m’a glacée  le sang. Il y avait des témoignages vraiment durs à lire, nous confie Kateya, jointe par téléphone, il y avait d’une part l’impuissance, la peur des personnes agressées, et de l’autre des personnes qui étaient complètement à côté de la plaque, ne prenant pas au sérieux ces témoignages, en les minimisant. En voyant cette quantité, je me suis dit que les gens verraient peut-être les choses différemment, en acceptant d’y voir un véritable problème. » En constatant l’ampleur du phénomène, la jeune femme invite toutes ces femmes à se rassembler derrière un hashtag #MeTooFoot.
 
Mais témoigner n’est pas sans conséquence. Suite à ces publications, l’une de ces jeunes femmes a demandé à Kateya de retirer son tweet, car même si son profil était caché, des internautes l’avaient retrouvée et depuis la harcelaient sur son compte Twitter en la menaçant de représailles. 

A la question, pourquoi ne portent-elles pas plainte ? « Ce n’est pas étonnant, le plus souvent, elles n’ont pas vu leur agresseur, on ne saurait pas le reconnaître, dans une foule si dense. Beaucoup pensent qu’on ne pourra pas retrouver l’agresseur et qu’on ne les prendra pas forcément au sérieux dans les commissariats », nous dit-elle.

C’était la fête voyons, c’était rien de grave !
Extrait d'un témoignage

Des actes minimisés et souvent même par l’entourage le plus proche. Kateya nous cite le cas d’une jeune femme, qui en arrivant au travail le lendemain, raconte ce qu’on lui a fait. Réaction de ses collègues : « C’était la fête voyons, c’était rien de grave », lui rétorquent-ils en rigolant. « En ne se voyant pas prises au sérieux, ces femmes ne vont pas en plus risquer une nouvelle humiliation en allant à la police », explique KateyaV.

La fachosphère en profite et s'emballe

Autre conséquence : moins de 24h après l’arrivée des premiers tweets, la fachosphère s’emballe et s’empare du sujet. « Mon thread a très vite été partagé par le média Fdesouche, depuis c’est aussi un déluge raciste », nous dit la jeune femme.
 
Pour ne pas leur donner l'exposition qu'ils aimeraient sans doute avoir, nous avons choisi de ne pas les publier ici, mais voici quelques extraits des commentaires publiés par Kateya : « Désolé mes connasses, mais c’est votre diversité que vous choyiez matin-midi et soir qui vous VIOLE… comme de vous faire croire que la France a gagné la coupe du monde… FAUT-ETRE UNE SACREE CRUCHE ! », « Chère Kateya, sous un régime raciste et violent, ces agressions cesseraient aussitôt d’exister », « Consolez-vous en pensant que vous auriez pu être multi-violées ou pire, découpées en morceaux pour des rites vaudous »… Pour les dénoncer, Kateya fait des captures d’écran de ces insultes et commentaires racistes pour les poster ensuite sur son compte. Sur le site d'extrême droite, ils sont, comme nous l'apprend son directeur interrogé par Checknews, supprimés au bout de 12h.
 
Kateya V. est une jeune femme de 29 ans, originaire de la région toulousaine, elle avait suivi la Coupe du monde en 1998. Elle–même pratiquait le football. Elle était une véritable fan. Cette Coupe du monde 2018, elle ne l’a pas regardée, et surtout pas dans des "fan zones" (zone de supporters) ou dans un bar. Le football et elle, c’est du passé notamment en raison des remarques sexistes qu’elles a pu observer quand elle était dans ce milieu et du climat qui y règne. « Cela ne m’intéresse plus aujourd’hui. J’ai vraiment aimé le foot, mais tout ce que cela entraîne comme sexisme, m’en a totalement éloignée ».

Quels chiffres officiels ?

Du côté de la police, le service de presse de la Préfecture de Paris nous précise que le dossier est désormais entre les mains du ministère de l’Intérieur. Joint par mail, leur réponse nous renvoie sur leur site officiel publiant les statistiques, les derniers chiffres remontent au 5 juillet, et la liste recense crimes et coups et blessures à personnes, sans en préciser la nature, s’il s’agit de viols ou d’agressions sexuelles. Pas plus d’éléments et de précisions donc sur ce qui s’est passé durant le mois de juillet, pendant la Coupe du monde, du moins pour l'instant.

Michel Delpuech, préfet de police de Paris, interrogé sur Europe 1 ce mercredi 18 juillet, invite les femmes victimes à porter plainte, car "les hommes qui se sont rendus coupables de tels faits sont des délinquants". "Il faut que ces faits soient portés à la connaissance des services, pour que les investigations soient menées.  Nos services seront évidemment sans complaisance avec les auteurs s'ils sont identifiés", a-t-il ajouté.

 
Une source policière jointe par Terriennes, qui a accepté de nous parler sous couvert d’anonymat, estime qu'il est très compliqué d’établir des statistiques précises et nationales sur ce phénomène, que ce soit le soir de la finale ou durant toute la durée de la compétition. Cette même source nous précise que comme lors de chaque événement de cette envergure, une campagne de sensibilisation interne à ce type de plainte est menée auprès des fonctionnaires de police. « Mais nous invitons aussi les médias à la plus grande prudence sur la quantification de ce genre d’infractions, le registre national relève les infractions, mais sans forcément faire le lien avec le contexte même si on le sait bien, ces occasions là, avec l’alcool et la chaleur sont des dates à risque. L’écart est beaucoup plus grand qu’en période dite normale. Et puis autre écart, entre la réalité du nombre d'infractions et celles qui feront réellement l'objet d'une plainte. C'est le fameux chiffre noir. A ce jour, nous sommes en train de prendre la mesure du phénomène lié à la Coupe du monde, même si cela restera difficilement quantifiable », nous dit-elle.
 


Twitter, c’est bien mais ce n’est pas suffisant et ça n’aide pas nos services. Il s’agit d’actes graves et répréhensibles ! Même si cela peut paraître difficile, il faut que ces femmes ou jeunes filles se rendent dans les postes de police
Une fonctionnaire de la police nationale

Une précision cependant, et un message. La personne que nous avons jointe est une femme policier, elle-même a connu ce genre d’agression: « J’appelle toutes les femmes, victimes, à ne pas seulement en parler sur Twitter. Twitter, c’est bien mais ce n’est pas suffisant et ça n’aide pas nos services. Il s’agit d’actes graves et répréhensibles ! Même si cela peut paraître difficile, il faut que ces femmes ou jeunes filles se rendent dans les postes de police, c’est ainsi qu’elles seront réellement entendues, et que l’on pourra lutter contre ces agressions. »

Patriarcat et corps des femmes

Pour Ndella, la maman citée en tête d'article, c’est encore une fois le corps des femmes qui est sacrifié au nom du patriarcat. Militante afroféministe, elle a trois filles. Au téléphone, elle se révolte : « J’ai déjà dû leur faire prendre conscience très tôt de ce qu’était le racisme, et les discriminations que l’on subit. Et voilà que ce patriarcat leur fait vivre très jeune des attouchements comme si leurs corps appartenaient aux hommes. Alors comme ça, on peut toucher le corps des femmes sous prétexte qu’on est content ? Je suis très en colère de voir comment certaines personnes réagissent, en nous disant qu’à 17 ans on ne devrait pas laisser sortir nos enfants dans la rue. A 17 ans, elle a le droit de vouloir voir un match de foot et de profiter de la bonne ambiance qu’il y avait ce soir-là sans subir les conséquences des mauvais comportements des hommes. »


Alors comme ça, on peut toucher le corps des femmes sous prétexte qu’on est content ?
Ndella, militante afro-féministe

« Avec le racisme, c’est le même problème. Les gens sont plus choqués par nos réactions que par les discriminations et les violences que l’on subit. C’est inadmissible ! On ne va pas se taire sous prétexte que c’est la fête du foot ! Nos corps nous appartiennent, et on n’a pas à venir nous toucher comme si c’était normal et qu’on ne dise rien. Ce n’est pas normal que les gens soient choqués par notre résistance et par le fait que l’on dénonce cela … C’est pareil avec le racisme, quand on nous dit ‘Oui mais bon, vous n’avez pas d’humour' » , enchaine Ndella. Justement, elle réagit aussi aux accusations présentant les hommes racisés comme étant plus particulièrement des prédateurs sexuels : « Les hommes arabes ou noirs ne sont pas plus sexistes que les autres ! On vit dans une société patriarcale et ceux qui en abusent le plus dans nos sociétés ce sont en majorité les hommes blancs. »


Si tout le monde se lève lorsqu’un homme se met à toucher une femme dans le métro, il réfléchira à deux fois avant de le faire.
Ndella

Comment lutter contre ce phénomène ? Pour Ndella, une seule solution : résister au quotidien, militer, préparer, éduquer ses enfants, filles ou garçons. Et surtout écouter leur parole, et la parole des femmes en général.

« Quand elles subissent des violences, on ne les croit pas. On minimise les choses. La parole des femmes, il faut lui faire confiance jusqu’à preuve du contraire. Moi, je renverse la charge de preuves. Accueillir la parole des femmes avec bienveillance. On leur demande de prouver, on ne prend pas en compte le traumatisme subi. Et puis si on assiste à ce genre d’agression, intervenir ! C’est au niveau sociétal que ça se passe. Qu’on prenne la mesure de la gravité des violences qu’on nous fait subir, car ça se passe au quotidien, dans les transports, dans la rue, et pas seulement les soirs de foot. C’est aux hommes de se sentir concernés et qu’ils réagissent. Si tout le monde se lève lorsqu’un homme se met à toucher une femme dans le métro, il réfléchira à deux fois avant de le faire. »
 


La polémique du nouvel-an de Cologne en 2016

D'après le journal Libération, un viol aurait été commis lors de la nuit du réveillon à Cologne et plus de 400 plaintes ont été déposées pour des agressions à caractère sexuel. Après avoir interrogé près de 300 personnes et visionné 590 heures de vidéos, le procureur de Cologne, Ulrich Bremer, déclare dans une interview à Die Welt que plus de 60% des agressions n’étaient pas à caractère sexuel mais des vols. Sur 58 agresseurs, 55 n’étaient pas des réfugiés, mais pour la plupart Algériens et Marocains installés en Allemagne de longue date.
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