#Metoohopital : les professionnelles de santé contre les agressions sexistes

Elles sont infirmière, aide-soignante, médecin ou agente administrative à l'hôpital. Après les accusations d'une infectiologue sur les agissements d'un urgentiste "prédateur" sexuel, les témoignages se succèdent pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles en France dans le monde hospitalier.

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infirmière

"Le quotidien d'une infirmière"

oneinchpunch via depositphotos
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Dans une enquête de Paris Match publiée le 10 avril 2024, Karine Lacombe, cheffe de service hospitalier des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, accuse le médiatique urgentiste Patrick Pelloux de "harcèlement sexuel et moral". En octobre, elle avait déjà décrit dans un livre - sans le nommer à l'époque - le "regard concupiscent, les mains baladeuses" et le "comportement empreint de domination" de ce médecin sénior, dont la réputation était déjà "bien établie".

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Célèbre en France depuis la canicule de 2003 pour avoir alerté les médias sur l'envol de la mortalité, puis en tant que chroniqueur à Charlie Hebdo et dans d'autres médias, Patrick Pelloux assure, lui, dans Paris Match n'avoir "jamais agressé personne" mais reconnu avoir été "grivois" dans le passé.

#Metoohopital

Dès le 12 avril, le syndicat des internes des hôpitaux de Paris a lancé un appel à témoignages. Ils se multiplient sur les réseaux sociaux sous le hashtag #Metoohopital, une libération de la parole des victimes de violences sexuelles qui a été amorcée en France dans le secteur du cinéma, le monde de la politique ou celui du sport notamment. Kahina Sadat, vice-présidente de l'Association nationale des étudiants en médecine (Anemf), confirme que "depuis 48h les témoignages affluent. Ce n'est pas une surprise."

Sara*, 34 ans, infirmière

"Ce jour-là, j'étais en poste en maternité", se souvient Sara. En 2017, la jeune-femme de 27 ans était infirmière vacataire dans un hôpital de Seine-Saint-Denis. "J'avais besoin d'un médecin et je suis allée trouver l'interne. Je l’avais déjà vu et il semblait assez aimable". Mais sur le trajet, entre deux portes battantes, "il m’a attrapé les fesses". "Il m’a dit quelque chose du style +à la queuleuleu+ pour faire passer ça pour un jeu. J'étais sidérée, je suis restée figée, je n'ai rien pu faire". 

L'infirmière prévient les responsables infirmiers, qui la soutiennent. Le chef de service en revanche la met en garde: "Il nous manque des médecins, ce sera ta parole contre la sienne". 

*Prénom changé 

Sexisme omniprésent

Une enquête de l'Anemf, réalisée en 2021, montrait déjà l'omniprésence de ces violences : 38,4% des étudiantes en médecine disaient avoir subi du harcèlement sexuel pendant leurs stages hospitaliers, 49,7% des "remarques sexistes", et 5,2% des "gestes déplacés", entre mains aux fesses, attouchements et autres "gestes sexuels". Parmi les témoignages reçus : des remarques salaces, "par exemple : 'tu t'es changée pour la salle d'opération, j'aurais préféré que tu viennes nue'".

Julia*, 33 ans, médecin

"On était en train de faire une visite médicale. D'un coup le médecin se met à gesticuler, à se frotter contre mon torse et ça a un peu débraillé ma blouse", décrit Julia, alors interne de 27 ans. Elle ne laisse rien paraitre face au quarantenaire, qui prétexte une blague vue à la télévision.

Il finit par s’excuser, sous la pression de ses collègues femmes. Aujourd'hui, elle se dit très surprise de ce geste de la part d’un médecin plutôt "bienveillant" malgré "son esprit carabin" et "ses blagues salaces".

Plus tôt dans son cursus, dans un bloc opératoire, "le chirurgien m'a demandé d'être derrière lui pour regarder de près l'opération" "Ma poitrine est collée à son dos, et là, il lance à l'interne en face de lui +elle a un BT!+. Julia, alors 23 ans, comprend peu après la signification de ces initiales: beau thorax. "Une blague lourde". 

*Prénom changé 

"On le dénonce depuis des années", souligne Pauline Bourdin, représentante de la Fnesi, le principal syndicat des étudiantes infirmières, qui avait aussi mené une enquête en 2022. Une aspirante infirmière sur six assurait avoir été victime d'agression sexuelle au cours de sa formation, essentiellement à l'hôpital. Les victimes décrivaient des "mains sur la cuisse", des "massages" ou "baisers" non désirés de collègues et maîtres de stage. 

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Un environnement propice au sexisme

La plupart se taisent car "à l'hôpital, il y a une forte omerta", des équipes soudées qui parfois "exercent une forte pression pour que rien ne sorte" et "des directions qui parfois couvrent ces agissements", ajoute Pauline Bourdin. Etudiantes ou professionnelles craignent pour leur carrière.

La médecine souffre en outre "d'une culture carabine" qui "banalise le sexe pendant les études" et "expose à un humour sexiste", commente Florie Sullerot, présidente de l'Intersyndicale nationale des internes de médecine générale (ISNAR- IMG). Dans certains internats, les étudiants mangent devant des fresques obscènes, pouvant représenter "jusqu'à des scènes de viol", décrit-elle. S'ajoute une "forte hiérarchie", qui place généralement le pouvoir entre les mains des hommes. L'ensemble crée "un climat favorable" aux violences, même si la féminisation de la profession "libère" progressivement la parole.

Elisa*, standardiste, 51 ans

"Je travaillais la nuit dans un local un peu éloigné du bâtiment principal de l'hôpital", dans le Calvados, raconte Elisa dix ans après les faits. "Un médecin anesthésiste est passé me voir et m'a proposé plusieurs choses à manger. Il était alcoolisé et j'ai refusé". Le médecin, de garde, retourne à son poste avant de revenir à la charge. "Il a réussi à me coincer contre le mur et m'a pris par le cou pour m'embrasser de force. J'ai reculé, mais il est venu sur moi et il a continué : je ne voyais pas d'issue, je paniquais". Elle a finalement été sauvée par le déclenchement d'une alarme. Quelques jours plus tard, incapable de dormir, en arrêt maladie, elle prend trop de somnifères et finit aux urgences.

Ses plaintes auprès de la gendarmerie et de l'ordre des médecins ont été classées. L'anesthésiste a été renvoyé de l'hôpital et a trouvé un poste à Paris.

*Prénom changé 

Abnégation

Cette omerta, Cécile Andrzejewski, journaliste, auteure de Silence sous la blouse, l'explique en partie à cause du dévouement qui anime une partie du personnel. "Imaginons une femme qui travaille dans un service d'oncologie pédiatrique, qui voit des enfants malades, elle va se dire : Oui, mon chef me met des mains aux fesses mais par rapport à ce que vivent mes patients ce n'est pas si grave. Il y a une espèce d'abnégation, à l'hôpital depuis des années".

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"Il y a cette idée persistante que comme on s'occupe de la mort, de choses graves, il faudrait être libéré, sans tabou sur le corps, mais du coup c'est 'no limit'", analyse aussi Delphine Giraud, co-présidente de l'association nationale des sage-femmes orthogénistes (ANSFO). 

Sandrine*, aide-soignante, 58 ans

"Pour ma première fois au bloc opératoire, j'ai demandé où je devais me mettre et l'anesthésiste m'a indiqué un endroit", raconte Sandrine, qui travaillait dans un établissement en Normandie. "Il m'a 'frottée' pendant toute une partie de l'opération. J'avais à peine 30 ans, j'étais tétanisée". Le chirurgien comprend ce qu'il est en train de se passer et propose à la jeune femme de changer de place dans le bloc.

Quelques années plus tard, elle est dans le service ORL. "Le chirurgien était connu pour avoir des aventures avec des élèves infirmières, il racontait tout dans les détails". Un dimanche matin, alors que c'était calme, il m'a demandé d'aller lui chercher une blouse. Il m'a suivi jusqu'au vestiaire et a essayé de m'embrasser. J'ai balancé le portant à blouses sur lui et je me suis enfuie".

Elle a parlé de l'incident à son syndicat mais n'a pas porté plainte. "A l’époque, j'ai culpabilisé. Je me suis demandée 'mais qu’est ce que j’ai fait pour qu’il fasse ça ? Est-ce que j’ai eu un geste, un regard qu'il a mal interprété ?'".

*Prénom changé 

Réactions

"Le sexisme et les violences sexuelles n'ont pas leur place à l'hôpital", a commenté vendredi sur X le ministre de la Santé Frédéric Valletoux, promettant de réunir rapidement "associations, employeurs et professionnels" pour "travailler sur une réponse globale et ferme". Mais "l'hôpital est le reflet de la société" et les violences "s'y exercent comme ailleurs", souligne Rachel Bocher, psychiatre et présidente de l'intersyndicale de praticiens hospitaliers INPH. Elle assure ne pas recevoir à ce jour "de vague ou de montée des plaintes".

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