Terriennes

Meurtre de Joanna Demafelis : symbole du fléau de la traite des domestiques dans le Golfe

Eva et Crisanto Demafelis demandent justice pour leur fille Joanna, domestique philippines, dont le corps sans vie a été retrouvé, dans un congélateur, dans un appartement abandonné au Koweit. (Capture d'écran compte Twitter CNN Philippines)
Eva et Crisanto Demafelis demandent justice pour leur fille Joanna, domestique philippines, dont le corps sans vie a été retrouvé, dans un congélateur, dans un appartement abandonné au Koweit. (Capture d'écran compte Twitter CNN Philippines)

Le cadavre de Joanna Demafelis, retrouvé dans un congélateur un an après sa disparition, a été rapatrié vendredi 16 février aux Philippines. Loin d’être un cas isolé, le décès de cette femme de ménage de 29 ans, employée au Koweit, relance le débat sur l’exploitation et les mauvais traitements (injures, coups, voire meurtres) des femmes domestiques dans le Golfe.
 

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Le corps sans vie de Joanna Demafelis a été retrouvé, début février, à l'intérieur d'un congélateur dans un appartement abandonné dans le district d'Al Shaab, au Koweït. Un an exactement après le signalement de la disparition de cette domestique de 29 ans, originaire des Philipinnes. Ses anciens employés, un Libanais et son épouse syrienne seraient quant à eux introuvables depuis 2016.

La dépouille de la jeune femme a été rapatriée, vendredi 16 février, sur l’Archipel où une escorte de police montait la garde devant plusieurs dizaines de soutiens arborant des t-shirts floqués et des pancartes réclamant "Justice pour Joanna".
 
 

Qui était Joanna Demafelis ?

Joanna Demafelis a quitté les Philippines en 2014 pour rejoindre le Koweit. Elle aurait décidé de partir après le typhon Haiyan qui avait ravagé l'archipel en 2013. La maison familiale, située dans la petite de ville de Sara sur l'île de Panay, avait été à moitié détruite, tout comme les rizières que la famille avait déjà mise en gage. Interrogée sur CNN, la mère de la victime, Eva Demafelis assure qu'elle avait conseillé à sa fille "de ne pas partir". "Non, maman, je peux te donner un meilleur avenir," a insité la jeune femme déterminée. 
 

Joanna Demafelis avait achevé ses études secondaires à 16 ans. Sans aucune perspective d'emploi. Elle a commencé à occuper un travail de domestique à Manille avant de se laisser concaincre par d'autres femmes, qu'elle pourait gagner davantage d'argent en émigrant au Koweit. Fille généreuse au milieu d'une fatrie de neuf enfants, la domestique avait des rêves plus grands pour sa famille : sortir ses parents de la pauvreté,  reconstruire leur maison et payer des études de criminologie à sa soeur cadette.

Elle s'expatrie alors au Koweit en 2014, et comme des milliers de travailleurs étrangers employés au Moyen-Orient, Joanna Demafelis envoie tous les trois mois de l'argent à ses parents. La première année seulement. Puis plus rien. L'année suivante, les parents ne reçoivent aucune somme et supposent que leur fille économise ses salaires. Joanna leur passe un dernier coup de téléphone en 2016. Sa petite soeur Joyce se souvient avoir eu une discussion avec elle de sept minutes, plus courte que d'habitude et peut-être moins libre, même si Joanna insistait pour dire que tout allait très bien. Joyce a en réalité le sentiment que les employeurs de Joanna "surveillaient sa conversation" à ce moment-là, a-t-elle confié à la chaîne CNN.

C'est la dernière fois qu'elle entendra la voix de son aînée. Les deux soeurs s'étaient fait la promesse de ne pas se marier jusqu'à ce que les parents aient reconstruit les maisons et racheté les rizières. Selon des responsables philippins, les employeurs de Demafelis, sont considérés comme les principaux suspects dans son meurtre. Mais les enquêteurs koweïtiens pensent que le couple a quitté le pays.

Un trafic de main d'oeuvre forcée

Joanna est loin d'être la première femme domestique à subir des mauvais traitement qui peuvent aller de la privation de salaires, l'exploitation sexuelle,  les injures et les coups, jusqu'au meurtre.
 

Les terribles conditions de travail subies par les employés migrants constituent un véritable fléau, que le sociologue et écrivain engagé philipin, Walden Bello, ne cesse de dénoncer.

Déjà en 2012, dans un discours d’ouverture lors du Forum social mondial sur les migrations de travail au Miriam College de Quezon City (Philippines), le chercheur  expliquait que "la demande de main-d’œuvre bon marché dans les pays riches ne cesse d’augmenter", tandis que "de plus en plus de personnes dans les pays en développement tentent de fuir des conditions de pauvreté".

Pour lui ce sont ces mêmes " rouages du système capitaliste mondial qui ont amené la prospérité " dans certains pays 
du golfe Persique et de la péninsule Arabique. "Ces derniers accueillent un nombre démesuré de travailleurs immigrés étrangers", en majorité originaires d’Asie du Sud, "allant de 25 % en Arabie saoudite à 66 % au Koweït, et jusqu’à plus de 90 % dans les Émirats arabes unis et au Qatar. "

Le sociologie philippin dénonce  un "système international de trafic des êtres humains qui, par bien des aspects, s’apparente à la traite des esclaves au XVIe siècle", et ajoute que "les Philippines illustre le mécanisme du système contemporain de trafic de main-d’œuvre forcée ".  Ce pays est l’un des plus grands exportateurs de main-d’œuvre au monde.  Plus de deux millions de Philippines et de Philippins travaillent au Moyen-Orient, essentiellement comme domestiques, ce qui contribue à faire revenir des milliards de dollars dans l'économie de l'archipel. 

Crise diplomatique entre les Philippines et le Koweit

Par conséquent, la mort de Joanna a susité une vive émotion sur l'Archipel. Le 5 février, le président philippin Rodrigo Duterte a brandi, lors d'une allocution à la télévision, les photos du visage tuméfié de la victime. "Y a-t-il quelques chose qui ne va pas dans votre culture et dans vos valeurs", a-t-il lancé 
en direction du Koweit. 

Les résultats de l'autopsie montrent que Joanna Demafelis a souffert de côtes cassées, de saignements internes, de contusions et de traumatismes, et de strangulation, qui ont conduit à sa mort, selon l’ambassadeur au Koweït Renato Villa. 
Le 12 février, le chef de l'Etat a alors décidé d'interdire à ses ressortissants d'aller travailler au Koweit et mis en place un système de rapatriement. Il a en effet affrêté des avions gratuitement pour faire rentrer au pays les travailleurs employés dans le petit Etat du Golfe. Plusieurs centaines de Philippins ont été accueillis, lundi dernier, à l'aéroport.  

Dès le lendemain, le ministre des affaires étrangères koweïtien, Cheikh Khaled Al-Sabah, a regretté, "l’escalade" provoquée par la décision des Philippines d’interdire désormais toute expatriation de nouveaux travailleurs au Koweït, rapporte Le Monde. "Nous condamnons les déclarations du président philippin, d’autant plus que nous sommes en contact au plus haut niveau avec son gouvernement pour donner les explications les plus complètes en ce qui concerne les réalités des travailleurs philippins au Koweït", s’était défendu le ministre koweïtien.

Les Femmes les plus touchées

Rappelons que la traite des trafics d'êtres humains est loin d'être circonscrit au Koweit. Selon une étude réalisée par l’Organisation internationale du Travail (OIT) et la Walk Free Foundation, en partenariat avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 45 millions de personnes dans le monde étaient victimes en 2016 d’esclavage moderne. Cette étude révèle que les femmes sont les plus durement touchées, elles représentent près de 29 millions de personnes, soit 71 % du total.
  Suivre Lynda Zerouk sur Twitter : @lylyzerouk