Terriennes

Meurtre de Sarah Everard : prise de conscience et onde de choc au Royaume-Uni

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Disparue le 3 mars 2021 alors qu'elle rentrait chez elle à pied, Sarah Everard a été retrouvée une semaine plus tard, assassinée. En Angleterre, sa mort suscite une vague de mobilisations, et l'intervention de la police lors d'un rassemblement a provoqué un tollé. Le Premier ministre Boris Johnson annonce de nouvelles actions pour la sécurité des femmes, alors que le suspect arrêté est lui-même un policier. Retour sur un féminicide qui secoue le pays.

Le 3 mars dernier, Sarah Everard rend visite à des amis à Clapham, dans le sud de Londres. Il n'est pas très tard lorsqu'elle repart pour rentrer chez elle, à Brixton, à environ 50 minutes de marche. Elle n'est jamais arrivée. Son corps a été retrouvé une semaine plus tard dans un bois du Kent, dans le sud-est du pays.

Les femmes s'identifient et réagissent

Aussitôt, le meurtre de la jeune femme, cadre marketing de 33 ans, dont le seul crime était de vouloir rentrer chez elle à pied, déclenche sur les réseaux sociaux une vague de réactions de la part de toutes ces femmes qui s'identifient à la trentenaire. "Si ce qui est arrivé à Sarah Everard a touché tant de femmes, c'est parce que nous faisons les mêmes calculs qu'elle tous les jours. Nous empruntons l'itinéraire le plus long, mais le mieux éclairé ; nous repoussons la peur et suivons la petite voix qui dit : "Ne fais pas l'idiote, tu as parfaitement le droit de rentrer seule la nuit en toute sécurité", tweete Kate McCann, journaliste politique sur la chaîne Sky, un message relayé plus de 16 000 fois :

Des milliers de livres dépensées en taxis dans ma vie juste pour ne pas me faire violer et tuer...
Une amie de Karen Morrison, journaliste

"Toutes mes amies, à un moment où un autre se sont senties en insécurité en rentrant chez elles", écrit Karen Morrison, journaliste à la BBC, partageant une capture d'écran sur WhatsApp où l'une de ses amies raconte les "milliers de livres sterling" dépensées en taxis dans sa vie "juste pour ne pas me faire violer et tuer".

Un sondage YouGov pour UN Women UK, qui dépend de l'ONU, révèle l'étendue du problème : 80% des femmes de tous âges rapportent avoir été victimes de harcèlement dans des lieux publics ; 97% des femmes âgées de 18 à 24 ans indiquent avoir été victimes de harcèlement sexuel.

Déculpabiliser les femmes, éduquer les hommes

Claire Barnett, directrice de UN Women UK, évoque une véritable "crise des droits humains". "Continuer à dire que ce problème est trop difficile à résoudre ne suffit pas. Il faut le résoudre maintenant", déclare-t-elle au quotidien britannique The Guardian. Le débat suscite aussi de nombreux appels à cesser de culpabiliser les femmes et à éduquer les hommes.

"A toutes les femmes qui envoient des textos à leurs amis pour leur faire savoir qu'elles sont rentrées saines et sauves, qui portent des chaussures plates la nuit pour pouvoir courir en cas d'urgence, qui gardent leurs clés à la main pour ne pas perdre de temps... Ce n'est pas de votre faute", tweete Anna Yearley, codirectrice de l'ONG de défense des droits humains Reprieve.

"Aux filles, on dit : 'ne portez pas de vêtements trop courts', 'Ne buvez pas trop'... Quand allons-nous dire aux garçons et aux hommes de ne pas attaquer les femmes ?", interroge la députée travailliste Alex Davies-Jones sur Twitter.

Stuart Edwards, un homme qui vit près de l'endroit où a disparu Sarah Everard demande dans un tweet devenu viral ce qu'il peut faire pour que les femmes se sentent plus en sécurité. Les suggestions affluent : faire un peu de bruit pour signaler sa présence et éviter l'effet de surprise, traverser la rue pour marcher sur le trottoir opposé, garder ses distances pour ne pas que les femmes se sentent suivies ou menacées...

La cheffe de la police de Londres, Cressida Dick, souligne qu'il est "heureusement incroyablement rare qu'une femme soit enlevée dans nos rues". "Mais je comprends parfaitement que, malgré cela, les Londoniennes et le grand public - en particulier les habitantes du quartier où Sarah a disparu - s'inquiètent", concède-t-elle le 10 mars, annonçant des patrouilles supplémentaires dans cette zone en particulier.

L'émotion attisée par la colère contre la police

A l'indignation suscitée par la mort de Sarah Everard s'ajoute désormais une colère des femmes contre la police londonienne après son intervention musclée lors d'un hommage à la victime. En dépit des restrictions en vigueur contre la propagation du coronavirus, la foule s'est rassemblée le 13 mars en fin d'après-midi pour une veillée funèbre, violemment dispersée par les forces de l'ordre. Des images montrant de jeunes femmes maîtrisées et menottées ont suscité un tollé de condamnations et un sentiment d’écœurement qui viennent décupler la colère et l'émotion provoquées par le féminicide.

C'est le mouvement "Reclaim these streets", organisé autour d'un idéal commun d'occupation des espaces publics, qui avait organisé la veillée du 13 mars, avant de l'annuler faute de compromis avec la police. Le collectif a néanmoins condamné l'action des policiers qui ont "malmené physiquement des femmes lors d'une veillée contre la violence masculine". Pour le chef de l'opposition travailliste Keir Starmer, ces événements sont "profondément dérangeants". "Ce n'était pas une bonne méthode de maintien de l'ordre", proclame-t-il dans un tweet.

Le lendemain des heurts, le 14 mars, quelques centaines de personnes se sont rassemblées devant Scotland Yard, à Londres pour exprimer leur colère avant de se regrouper devant le Parlement, situé non loin. 

Dans le même temps, de nombreux Londoniens se retrouvaient autour du kiosque à musique de Clapham, où a disparu Sarah Everard. Le quartier est devenu un lieu de recueillement où s'accumulent les bouquets de fleurs. L'épouse du prince William, Kate, est elle aussi venue se recueillir.

Parallèlement, veillées et rassemblements se multiplient dans plusieurs autres villes du Royaume-Uni : Glasgow, Nottingham, Birmingham, Bristol, Cardiff, Brighton...

Trois jours après les  du 13 mars, la mobilisation des manifestant.e.s ne faiblit pas, attisée par leur colère contre la police : 

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C'est une prise de conscience du public de ce que c'est d'être une femme dans une société où on ne se sent pas en sécurité à tant d'égards.
Isabel, 34 ans

"Toutes les femmes autour de moi ont été affectées par la mort de Sarah,  déclare Isabel, 34 ans. J'ai l'impression que c'est une prise de conscience du public de ce que c'est d'être une femme dans une société où on ne se sent pas en sécurité à tant d'égards".

Dès le 13 mars, "Reclaim these streets" lançait une collecte de fonds au bénéfice de causes en faveur des femmes. Portée par l'onde de choc du meurtre de Sarah Everard, la cagnotte a recueilli plus de 520 000 livres sterling (environ 600 000 euros), dépassant largement son objectif de 320 000 livres sterling (372 000 euros).

Appel à l'autocritique

A la suite des heurts survenus lors de la veillée spontanée du 13 mars, la ministre de l'Intérieur, Priti Patel, demande à l'inspecteur en chef des forces de police de procéder à un examen de leur action lors de cette soirée. De son côté, insatisfait des explications qu'il a reçues de la part des forces de l'ordre, le maire travailliste de Londres Sadiq Khan requiert une enquête indépendante. Une perspective accueillie favorablement par la cheffe de la police de Londres, Cressida Dick, qui n'entend pas démissionner malgré les appels en ce sens. "Personne n'a envie de voir les événements auxquels nous avons assisté", déclare-t-elle, ajoutant que si le rassemblement avait été légal, elle se serait elle-même rendue à la veillée. Les policiers ont essayé de convaincre les gens de se disperser, ce que "beaucoup de gens ont fait", souligne-t-elle, "sauf une petite minorité".

Selon la commissaire adjointe Helen Ball, cette "minorité" a commencé à scander des slogans, à pousser les policiers et leur jeter des projectiles. La situation était telle que l'intervention de la police était "nécessaire", assure-t-elle dans un communiqué. "Des centaines de personnes étaient massées, posant un réel risque" de transmission du Covid-19, qui a fait plus de 125 000 morts au Royaume-Uni, le plus lourd bilan en Europe. Quatre personnes ont été interpellées pour infractions aux règles anticoronavirus et à l'ordre public.

Un policier inculpé

Ajoutant encore au choc et à la colère, c'est un policier d'une unité d'élite de la police de Londres chargée de protéger les représentations diplomatiques qui a été arrêté le 12 mars pour le meurtre de Sarah Everard. Par ailleurs soupçonné d'exhibitionisme, Wayne Couzens, 48 ans, a comparu par visioconférence durant une demi-heure environ devant la cour criminelle de l'Old Bailey, à Londres, depuis la prison de haute sécurité de la capitale britannique où il est détenu. Il n'a pris la parole que pour confirmer son identité et sa date de naissance. 

Il devra plaider coupable, ou non, le 9 juillet devant la même cour, avant son procès dont la date a été fixée provisoirement au 25 octobre.

Réactions gouvernementales

Le Premier ministre Boris Johnson s'est dit d'emblée "choqué et profondément attristé" par la disparition de Sarah Everard : "Nous devons travailler vite pour trouver toutes les réponses à ce crime terrifiant". Face aux heurts lors de la veillée en hommage à la jeune femme, Boris Johnson se dit "profondément préoccupé, comme tous ceux qui ont vu les images des incidents survenus samedi."

Dès le 15 mars, le gouvernement annonçait qu'il allait dégager des fonds supplémentaires pour améliorer l'éclairage des rues le soir et renforcer les patrouilles de police : "Je présiderai une réunion du groupe criminalité et justice pour examiner les mesures supplémentaires que nous devons prendre pour protéger les femmes et la sécurité de nos rues", promet le chef du gouvernement conservateur.