Terriennes

Miss France, concours sexiste et non conforme au droit du travail ?

Le concours Miss France 2020 célébrait son 100ème anniversaire sur la chaine TF1, suivi par plus de 7 millions de télespectateurs-trices, un programme accusé depuis longtemps de véhiculer des stéréotypes sexistes, selon les militantes féministes. 
Le concours Miss France 2020 célébrait son 100ème anniversaire sur la chaine TF1, suivi par plus de 7 millions de télespectateurs-trices, un programme accusé depuis longtemps de véhiculer des stéréotypes sexistes, selon les militantes féministes. 
©capture-d-ecran/TF1

Sexisme et non-respect du droit de travail, voilà de quoi ternir les paillettes du concours de beauté le plus célèbre de France, qui va devoir en répondre devant la justice prud'homale. A l'origine de ces accusations, plusieurs candidates non retenues lors du casting et l'association "Osez le féminisme". Sur les réseaux sociaux circule un nouveau mot dièse : #PasTaMiss. 

Amandine Petit, élue Miss France 2020, lors de son défilé en bikini, avec indiqués à l'écran, son âge et sa taille. 
Amandine Petit, élue Miss France 2020, lors de son défilé en bikini, avec indiqués à l'écran, son âge et sa taille. 
©capture-d-ecran/TF1

1,70 m minimum, "représentative de la beauté" -on cherche encore la définition-, célibataire et "non rémunérée" : voilà donc le profil type d'une jeune femme apte à postuler pour devenir la future Miss France.

Choquant ? Pourtant ces règles sont les mêmes pour tout concours de beauté qui se "respecte", si on osait le présenter ainsi. Mais en 2021, en cette ère post-Metoo, et alors que les militantes féministes de par la planète se mobilisent pour battre en brèche l'image de la femme-objet et son hypersexualisation, arme redoutable encore sur utilisée par les publicitaires au nom des grandes marques, cela ne passe plus. 

La production de l'émission utilise des femmes pour fabriquer un programme audiovisuel extrêmement lucratif tout en bafouant le droit du travail.
Osez le Féminisme

Trois femmes affirment avoir dû renoncer à se présenter au concours car elles ne satisfaisaient pas aux critères exigés par les organisateurs. Avec l'association "Osez le féminisme", elles ont décidé d'attaquer en justice la célèbre émission. La procédure a été intentée devant le conseil des prud'hommes de Bobigny, et vise les sociétés Miss France et Endemol Production. Endemol "utilise des femmes pour fabriquer un programme audiovisuel extrêmement lucratif tout en bafouant le droit du travail", estiment les requérantes.

Jeunes femmes longilignes perchées sur stilleto, tenues "hyper" sexy, défilé en maillot de bain échancré et chorégraphies suggestives au bras d'hommes décoratifs, un cocktail de clichés bien rodé mais surtout gagnant pour un programme créé en 1920, diffusé à la télévision depuis 1987 et qui, chaque année, bat des records d'audience lors de sa diffusion en direct en amont de la période des fêtes. L’édition 2020 a rassemblé 7 millions de téléspectateurs - avec un pic à 8,3 millions au moment du sacre, selon TF1- soit la 3ème meilleure audience de l’année en prime time (7,3 millions en 2019), avec 69 % de part d’audience sur les 15-24 ans et 61 % sur les 15-34 ans.

Des candidates sans contrat de travail 

"Osez le féminisme" s'appuie sur une jurisprudence de 2013, concernant le concours "Mister France". Celle-ci "a reconnu le lien de travail entre le candidat et TF1 Production à la lumière des éléments suivants : la répétition de chorégraphies, le port de costumes imposés, le fait que l’emploi du temps soit défini par la production. En réalité, c’était un spectacle, un show", tient à préciser Violaine De Filippis-Abate, l'avocate d'"Osez le féminisme". L'association réclame que les candidates soient considérées comme des salariées et donc rémunérées.

Selon l'association, si les candidates à la couronne de beauté ne signent aucun contrat de travail avec les organisateurs du concours, leur relation avec Endemol doit bien s'analyser comme liant un salarié à son employeur. Or le Code du travail interdit, dans un recrutement, tout critère lié "aux mœurs, à l'âge, à la situation de famille ou à l'apparence physique", précise Me Violaine De Filippis-Abate. Dans une interview accordée au Parisien, Alexia Laroche-Joubert, la nouvelle présidente de Miss France, "avait enfoncé le clou. Preuve qu'il y a prestation de travail" en évoquant ces "femmes qui ont le courage de mettre entre parenthèses un mois et demi de leurs vies"

A travers ce recours juridique, nous souhaitons appeler les sociétés productrices de Miss France à faire face à leurs responsabilités en corrigeant leur règlement sexiste et discriminant, mais aussi en respectant le droit du travail.
Alyssa Ahrabare, porte-parole d'"Osez le féminisme"

"A travers ce recours juridique, nous souhaitons appeler les sociétés productrices de Miss France à faire face à leurs responsabilités en corrigeant leur règlement sexiste et discriminant, mais aussi en respectant le droit du travail", explique dans les médias la porte-parole de l’association féministe, Alyssa Ahrabare. Les requérantes demandent aux prud'hommes de condamner les organisateurs du concours à supprimer de leur règlement ces clauses discriminatoires, comme celles interdisant de fumer en public, ou de porter des tatouages visibles ou des piercings.

Caroline Mecary, avocate, invitée sur le plateau de C8 pour évoquer cette désormais "affaire médiatique" a tenu elle aussi à rappeller que la Cour de cassation avait conclu que la participation au concours Mister France était une prestation liée au travail, insistant sur le fait qu'aujourd'hui "la société Endemol gagne de l'argent sans rémunérer les candidates".

Miss France, "féministe" bien au contraire ? 

Pour la direction du concours, la vision est bien sûr tout autre, ce programme serait au contraire "féministe"

C’est ça qui est archaïque : ne pas considérer que des femmes puissent décider de ce qu’elles vont faire de leur vie.
Alexia Laroche-Joubert, présidente de Miss France, sur franceinfo

Comme l'a déclaré sur franceinfo Alexia Laroche-Joubert : "Je n’en peux plus de cette culpabilisation de ces jeunes femmes qui, par choix, participent au programme. C’est ça qui est archaïque : ne pas considérer que des femmes puissent décider de ce qu’elles vont faire de leur vie." Pour elle, il faut regarder ce que deviennent les Miss France :"Cheffes d'entreprise, comédiennes, influenceuses, elles s'assument, c'est ça, être féministe !"

Concernant la situation légale des candidates, pas question de leur faire signer un contrat de travail, a-t-elle répété. En revanche, concernant les autres critères  imposés pour pouvoir participer au concours, comme l'obligation d'être célibataire et sans enfant, une évolution du règlement pourrait être envisagée. "Moi, je suis une cheffe d’entreprise, j’ai deux enfants que j’ai élevés seule et je me suis organisée. Donc oui je trouve cette règle obsolète," admet Alexia Laroche-Joubert, connue pour avoir produit de nombreuses émissions de téléréalité, dont la première en France :  "Le Loft".

Une caricature archaïque, selon le HCE

Au-delà de l'aspect légal, l'association féministe impute au concours Miss France "un impact négatif et rétrograde sur l'ensemble de la société", des arguments brandis depuis plusieurs années par de nombreuses militantes.

Dans son "rapport annuel sur l'état des lieux du sexisme en France", en 2019, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (HCE), une instance consultative chargée de conseiller le gouvernement, avait lui-même consacré tout un chapitre à ce concours et qualifié le concours Miss France de "caricature archaïque". Il avait dénoncé notamment l'exigence faite aux candidates d'être célibataires et sans enfant, et même de ne jamais avoir été mariées.

Le but affiché d’élire la "plus belle femme de France" risque de ne pas participer à promouvoir les femmes mais, au contraire, à les enfermer dans des stéréotypes.
Rapport 2019 du Haut Conseil à l'égalité

Sylvie Tellier, directrice générale de l’organisation s'en expliquait ainsi : "Dans la mesure où Miss France sera extrêmement sollicitée pendant toute son année et participera à de nombreux déplacements, nous lui demandons d’être dégagée de toutes obligations familiales. De plus, notre règlement est en phase avec celui des concours internationaux sur ce point." La condition qui impose de "'Ne pas être ni avoir été mariée ou pacsée, ne pas avoir eu ni avoir d’enfant' est une mesure discriminatoire, qui serait interdite s’il s’agissait d’un recrutement, mais que l’on accepte pourtant pour un concours, estiment les autrices du rapport du HCE. Selon elles, le but affiché d’élire la "'plus belle femme de France" risque de ne pas participer à promouvoir les femmes mais, au contraire, à les enfermer dans des stéréotypes...

"Finalement, dans ce concours censé mettre en valeur les femmes, on s’aperçoit qu’elles ne sont, en fait, que femmes-objets et non sujets", ajoute le HCE. Il est néammoins fait mention de la volonté des organisateurs du concours de faire évoluer ce programme en le modernisant et de "promouvoir un modèle de femmes non exclusivement centré sur leur physique", restée voeu pieux à cette heure.

#PasTaMiss

Au vu de la longueur d'une procédure auprès des Prud'hommes, il est peu vraisemblable qu'une décision judiciaire soit rendue avant le prochain concours, le 11 décembre 2021, à Caen. Si certain-e-s internautes crient au "féminisme à deux balles" jugeant cette action ridicule et injustifiée, d'autres l'applaudissent à deux mains. Un nouveau mot dièse se classe parmi les plus repris ces jours-ci sur les réseaux sociaux : #PasTaMiss.

Une chose est sûre, le spectacle aura bien lieu. Qui sait, le comité a le temps, d'ici là, de nous surprendre et nous préparer des surprises pour redorer le blason de ce concours centenaire... D'autres l'ont bien fait ! Sur d'autres scènes à travers le monde, de précédents concours de "beauté"ont devancé l'appel, en permettant de rendre visibles des candidates "différentes", s'opposant aux diktats hétéronormatifs et bien plus proches de la réalité et des critères de notre époque. Même si on peut regretter que les codes liés à ce style de spectacle restent néammoins inchangés... Kataluna Enriquez, jeune femme couronnée miss Nevada fin juin, va officiellement devenir la première reine de beauté transgenre à concourir au titre de Miss USA le 29 novembre prochain. Plus rondes, plus noires, ambassadrices de la diversité, de par leurs origines ou de leur sexualité. C'est pour ces miss-là qu'on vote.