Terriennes

Mort de Jacques Chirac : le président qui aimait les (droits des) femmes ?

Jacques Chirac est mort le jeudi 26 septembre 2019 (photo datant du 20 mai 2006, au salon de l'Agriculture à Paris).
Jacques Chirac est mort le jeudi 26 septembre 2019 (photo datant du 20 mai 2006, au salon de l'Agriculture à Paris).
©AP Photo/ Christian Hartmann

Parité en politique, congé paternité, pilule du lendemain, égalité salariale et lutte contre les violences conjugales ... Plusieurs lois fondatrices votées sous l'ère Chirac ont permis d'améliorer la condition des femmes en France. Si Jacques Chirac les a encouragées, cela n'a jamais fait de lui un président féministe.

En tapant "Jacques Chirac" et "droits des femmes" sur les moteurs de recherche à l'annonce de sa disparition en ce jeudi 26 septembre 2019, ce sont des articles de la presse people qui apparaissent en premier,"Jacques Chirac, le président qui aimait les femmes" , "Toutes les femmes de sa vie"... 
"Mr 10 minutes douche comprise", c'est ainsi qu'on le désignait, de manière assez triviale, dans les couloirs des médias. Tout le monde le sait. L'ancien chef de l'Etat avait la réputation d'un séducteur invétéré. Mais pas seulement.

Simone Veil, une fidèle amitié

Le 29 novembre 1975, la loi autorisant l'IVG est adoptée en pleine nuit à l'Assemblée nationale. A l'aube, en rentrant chez elle, Simone Veil trouve une immense gerbe de fleurs, livrée par le Premier ministre de l'époque, Jacques Chirac.
 
Les femmes se sont toujours débrouillées, elles continueront . L'avortement (...), cette affaire de bonnes femmes.
Jacques Chirac

Au départ, pourtant, Jacques Chirac ne comprenait pas pourquoi Valéry Giscard d’Estaing faisait une priorité du droit à l'interruption volontaire de grossesse. "Les femmes se sont toujours débrouillées, elles continueront", disait-il, jugeant "cette affaire de bonnes femmes" décidément pas une urgence. Mais dans son autobiographie Une vie, Simone Veil raconte qu’une fois connues les directives du président, "Jacques Chirac n’a pas ménagé son soutien à mon égard et a tout mis en œuvre pour que la loi soit votée".

C’est l’influente Marie-France Garaud, magistrate, comme elle, qui les présente. Simone Veil est tout de suite "fascinée par l’incroyable déploiement d’énergie" de Jacques Chirac. "Il était convivial, chaleureux, œcuménique et sectaire, peut-être porteur d’un regret de ne pas être à gauche, bref, séduisant", écrit-elle.

En 1974, Valéry ­Giscard d’Estaing veut promouvoir des femmes au gouvernement. Premier ministre, Jacques Chirac avance alors le nom de Simone Veil. Il lui faudra insister, raconte-t-il, car Valéry ­Giscard d’Estaing "la soupçonne d’avoir voté pour François Mitterrand". C'est donc une magistrate inconnue du grand public qui devient ministre de la Santé et qui livrera bataille pendant six mois pour faire adopter la loi sur l'IVG. Quand des croix gammées sont dessinées sur sa porte, Jacques Chirac n’hésite pas à venir soutenir sa ministre dans l’hémicycle, au milieu de la nuit, lors d'une séance particulièrement houleuse. 

Aux élections européennes de 1979, Jacques Chirac et Simone Veil se retrouvent adversaires. Il subit un des plus spectaculaires revers de sa carrière. Simone Veil devient la première présidente du Parlement européen, élue au suffrage universel.
En privé, Jacques Chirac la surnommait "poussinette". Leur lien ne s’est jamais rompu.  Dans ses Mémoires, il rend hommage à  sa "personnalité d’exception, d’une parfaite intégrité morale et politique".

"Les Juppettes" vite mises au placard

Sous sa présidence, entre 1995 et 2007, la condition des femmes a connu d'importantes avancées concrétisées par des lois. Sur le plan politique, jamais elles n'ont été si nombreuses à participer au gouvernement, même si elles n'en occupent pas, mais c'est encore le cas aujourd'hui, les plus prestigieux fauteuils.
 
L'arrivée de Jacques Chirac à l'Élysée se traduit par une apparente féminisation de la scène (...) La mieux placée dans la hiérarchie arrive bonne quatorzième.
Mariette sineau, directrice de recherches au CEVIPOF

Comme l'explique Mariette Sineau, directrice de recherches au CEVIPOF (Les femmes ministres sous la Ve République, site du Sénat), "L'arrivée de Jacques Chirac à l'Élysée se traduit par une apparente féminisation de la scène, puisqu'il fait entrer douze femmes dans le gouvernement d'Alain Juppé. C'est un nouveau record historique. Pourtant, le rang protocolaire qui leur est imparti ne leur donne guère les moyens d'agir. La mieux placée dans la hiérarchie arrive bonne quatorzième, tandis que la majorité d'entre elles sont secrétaires d'État."

Les femmes du gouvernement Juppé,  un reportage du 18 mai 1995 :

"Dans cette équipe pléthorique de 42 membres, elles constituent 28,5 % des effectifs, mais 57 % des secrétaires d'État (8 sur 14) et ... 15 % seulement des ministres à part entière (4 sur 26). Les portefeuilles distribués aux quatre femmes ministres de plein exercice ne marquent aucune rupture symbolique forte", poursuit-elle. Seule nouveauté de ce gouvernement de droite : le choix de femmes jeunes (46 ans en moyenne, contre 48,6 ans pour l'ensemble du gouvernement) et, pour certaines, célibataires (on en compte quatre), précise encore la chercheuse dans son rapport. Un effet symbolique néammoins compensé par la présence de six mères de famille nombreuse.

Les ministres femmes du gouvernement d'Alain Juppé en mai 1995. Élisabeth Hubert (ministre de la Santé publique et de l'Assurance maladie), Colette Codaccioni (ministre de la Solidarité entre les générations), Corinne Lepage (ministre de l'Environnement), Françoise de Panafieu (ministre du Tourisme), Anne-Marie Couderc (Secrétaire d'État chargée de l'Emploi), Élisabeth Dufourcq (secrétaire d'État chargée de la Recherche), Françoise Hostalier (secrétaire d'État chargée de l'Enseignement scolaire), Anne-Marie Idrac (secrétaire d'État chargée des Transports), Margie Sudre (secrétaire d'État chargée de la Francophonie), Nicole Ameline (secrétaire d'État chargée de la Décentralisation), Françoise de Veyrinas (secrétaire d'État chargée des quartiers en difficulté) et Christine Chauvet (secrétaire d'État chargée du Commerce extérieur)
Les ministres femmes du gouvernement d'Alain Juppé en mai 1995. Élisabeth Hubert (ministre de la Santé publique et de l'Assurance maladie), Colette Codaccioni (ministre de la Solidarité entre les générations), Corinne Lepage (ministre de l'Environnement), Françoise de Panafieu (ministre du Tourisme), Anne-Marie Couderc (Secrétaire d'État chargée de l'Emploi), Élisabeth Dufourcq (secrétaire d'État chargée de la Recherche), Françoise Hostalier (secrétaire d'État chargée de l'Enseignement scolaire), Anne-Marie Idrac (secrétaire d'État chargée des Transports), Margie Sudre (secrétaire d'État chargée de la Francophonie), Nicole Ameline (secrétaire d'État chargée de la Décentralisation), Françoise de Veyrinas (secrétaire d'État chargée des quartiers en difficulté) et Christine Chauvet (secrétaire d'État chargée du Commerce extérieur)
benillouche.blogspot.com
Le gouvernement le plus féminisé de l'histoire de la république va faire long feu. Six mois plus tard, le 7 novembre 1995, Alain Juppé forme son deuxième gouvernement. Douze ministres sont remerciés, dont huit femmes. La nouvelle équipe, réduite à 32 membres, ne comprend plus que quatre femmes.

La cohabitation socialiste : encore plus de femmes

C'est pendant la cohabitation avec le gouvernement de Lionel Jospin que les femmes font leur retour en force au gouvernement. Constitué le 4 juin 1997, le nouveau cabinet comprend 8 femmes ministres sur 26 soit 30 %. Et surtout, elles sont dotées de responsabilités importantes. Cela correspond aux attentes des Français, 88 % d'entre eux souhaitant alors, selon un sondage CSA, qu'au moins un tiers des postes ministériels soit confié à des femmes. Leur part est presque trois fois plus importante au gouvernement qu'à l'Assemblée nationale (10, 9 %).


Paradoxe français, les femmes sont plus nombreuses à gouverner qu'à légiférer. La loi sur la parité n'a pas mis fin à cette contradiction.
Mariette Sineau, directrice de recherches au CEVIPOF

Cinq femmes sont ministres de plein exercice. Martine Aubry, numéro deux, dirige un grand ministère de l'Emploi et de la Solidarité, Élisabeth Guigou, numéro trois, est la première femme Garde des Sceaux de la République, poste régalien par excellence. Deux représentantes du Parti communiste accèdent à des responsabilités ministérielles, ce qui constitue une première. C'est aussi la première fois qu'une représentante des Verts, Dominique Voynet, entre au gouvernement.

En quatre ans, le taux de féminité des gouvernements de la gauche plurielle n'est jamais redescendu sous le seuil initial de 30 %.

Une femme à la Défense

La féminisation de l'exécutif est désormais inscrite dans la durée. Avec la défaite des socialistes, la droite revient au gouvernement et les femmes restent. En mars 2004, onze femmes ministres participent au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Un pré carré masculin passe aux mains d'une femme : Michèle Alliot-Marie devient ministre de la Défense. "Paradoxe de la vie politique française depuis trente ans, les femmes sont, proportionnellement, plus nombreuses à gouverner qu'à légiférer. La loi du 6 juin 2000, dite loi sur la parité, n'a pas mis fin à cette contradiction", analyse la chercheuse du CEVIPOF.
 
<p>Michele Alliot-Marie, ministre de la Défense, parle à l'oreille du président Chirac, à Paris en novembre 2006. </p>

Michele Alliot-Marie, ministre de la Défense, parle à l'oreille du président Chirac, à Paris en novembre 2006. 

©AP Photo/Charles Platiau
"Un grand chef d'Etat"

Ce jeudi 26 septembre, l'ex ministre des armées réagit dans la presse basque à la disparition du président Chirac.

"Je suis très triste, Jacques Chirac faisait un peu partie de notre famille. C'était un ami de mon père, de longue date. C'est lui qui m'a lancée en politique et par un curieux effet du hasard, il se trouve que je suis à Saint-Jean-de-Luz, où je l’ai rencontré pour la première fois, j'avais 19 ans. Saint-Jean-de-Luz où j'étais dans mon bureau à la mairie quand il m'a dit qu'il voulait me nommer au ministère de la défense, et Saint-Jean-de-Luz, où j'ai appris son décès. Je pense que Jacques Chirac a été un grand chef d'Etat auquel l'histoire rendra justice. Il a aussi été très dénigré, et je pense qu'au final son bilan national et international, institutionnel et humain sera par la suite reconnu."

Jacques Chirac n’était pas antiféministe, mais la condition des femmes n’était pas sa préoccupation première
Armelle Le Bras-Chopard, politiste

Les lois sous la présidence de Jacques Chirac

La politiste Armelle Le Bras-Chopard, autrice de Le Masculin, le sexuel et le politique, Paris, (Plon, 2004), souligne ce qu'elle appelle le "paradoxe Chirac" : "Il y a eu de très grandes lois sous Jacques Chirac Premier ministre et président. Mais en 1974, la loi autorisant l’IVG était pilotée par Valéry ­Giscard d’Estaing, comme celle sur le divorce par consentement mutuel en 1975. Puis, quand il a été président, les lois sur la parité venaient de son Premier ministre Lionel Jospin. Jacques Chirac n’était pas antiféministe, mais la condition des femmes n’était pas sa préoccupation première." En fin homme politique, Jacques Chirac savait saisir les évolutions de la société. Alors il suivait.


Du 17 mai 1995 au 16 mai 2007 : les droits des femmes sous la présidence de Jacques Chirac


•    1995  Création de l’observatoire de la parité entre les femmes et les hommes 

•    2000 La première loi sur la parité politique est adoptée. Le système éducatif intègre l’égalité des chances pour les filles et les garçons. L'entrave à l'avortement devient un délit. La contraception d’urgence n'est plus soumise à prescription .

•    En 2001, le délai légal de l’IVG passe de 10 à 12 semaines. La loi sur l’égalité professionnelle vise les discriminations à l’emploi.

•    En 2002 arrivent le congé de paternité, l’autorité parentale conjointe, la garde alternée et la coparentalité. Désormais, l’enfant peut porter le nom de sa mère

•   En  2003 est introduite la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE)

•    La loi de 2004 sur le divorce introduit la procédure d'éviction du conjoint violent.

•    En 2006 est promulguée la loi sur l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, ainsi que la loi sur la prévention et la répression des violences au sein du couple. La notion de respect apparaît dans le contrat de mariage. L’âge légal du mariage pase à 18 ans pour les filles, comme il l'était déjà pour les garçons.

Vieille école, pas très #Metoo

Au-delà, des avancées politiques pour les droits des femmes, reste un Jacques Chirac à la personnalité haute en couleurs, que certain•e•s qualifieront de "bon vivant tendance macho". D'autres y verront aussi les aspérités grinçantes de la séduction dite à la française.
 
Figaro magazine, janvier 1978
Figaro magazine, janvier 1978
De fait, certaines de ses petites phrases auraient du mal à passer en cette ère post-Metoo.
Sur les réseaux sociaux, à  l'annonce de sa mort, certains twittos remettront en avant sa triste formule "le bruit et l'odeur", qui de toute évidence vient ternir la réputation d'un président devenu pro-femmes un peu par opportunisme politique et sans l'avoir vraiment choisi.