Terriennes

Musée d'Orsay : les muses noires en pleine lumière

Marie Guillemine Benoist (1768-1826). <em>Portrait de Madeleine</em>, dit aussi<em> Portrait d’une femme noire</em> ; présenté au Salon de 1800 sous le titre <em>Portrait d’une Négresse.</em>
Marie Guillemine Benoist (1768-1826). Portrait de Madeleine, dit aussi Portrait d’une femme noire ; présenté au Salon de 1800 sous le titre Portrait d’une Négresse.
© RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Gérard Blot

L’exposition Le modèle noir, au musée d'Orsay, à Paris, veut redonner leurs noms et leurs lettres de noblesse à celles qu'on désignait sous les noms de "mulâtresses" et "belles négresses" des siècles passés. Du Louvre aux Folies-Bergères, modèles, mais aussi artistes noires sont à l'honneur.

Qui ne connaît pas Manet, Matisse, Gauguin, Picasso ou Puvis de Chavannes ? Exposées ici, leurs oeuvres réintègrent femmes et hommes noirs dans le récit de la modernité. Mais si l'on vous dit Marie Guillemine Le Roulx de La Ville, épouse Benoist ? Un indice  : son tableau le plus connu est au Louvre. Encore un ? Il a été acquis par Louis XVIII en 1818.

<em>Portrait de Madeleine</em> (1800) par Marie Guillemine Benoist (1768-1826).Son <em>Portrait de Madeleine</em>, dit aussi <em>Portrait d’une femme noire, </em>fut présenté au Salon de 1800 sous le titre <em>Portrait d’une Négresse.</em>
Portrait de Madeleine (1800) par Marie Guillemine Benoist (1768-1826).Son Portrait de Madeleine, dit aussi Portrait d’une femme noire, fut présenté au Salon de 1800 sous le titre Portrait d’une Négresse.
© RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / Gérard Blot

Une peintre à l’écoute  des affranchies noires

Cette femme est pourtant tout, sauf une artiste de seconde zone. Son tableau, à l’origine intitulé Portrait d’une négresse vaut à son auteure une immédiate notoriété au Salon de 1800, auquel les femmes artistes ne peuvent accéder que depuis peu. C’est aussi cette toile aux dimensions généreuses qui ouvre l’exposition Le modèle noir.

Elle se conçoit comme un manifeste en faveur de l’abolition de l’esclavage, décrétée en 1794 pour calmer les révoltés de Saint-Domingue conduits par Toussaint Louverture et les éloigner d’autres puissances plus enclines à desserrer leurs chaînes, mais déjà controversée. L’élection de députés noirs n’y fera rien. Bonaparte rétablit l'esclavage en 1802.  

C’est une main blanche et jolie qui nous a fait cette noirceur.
1800, critique anonyme

Cette toile a beau rappeler la douceur d’un Raphaël, un critique de l’époque écrit : "C’est une main blanche et jolie qui nous a fait cette noirceur". Des propos qui mêlent racisme et sexisme, mâtinés d'un simulacre de galanterie.

C'est ce tableau qui fait entrer l’africanité du modèle et la beauté noire dans la norme académique. Il "défie les conventions stylistiques par la race, le statut social et l’identité sexuelle," précise le catalogue de l’exposition.  Cherchant à rendre leur identité aux modèles exposés, les commissaires l'ont rebaptisée Madeleine. Le symbole est d’autant plus fort que Marie Guillemine Le Roulx de La Ville a manifestement voulu magnifier son sujet.

L'atelier des femmes

Marie Guillemine Le Roulx de La Ville, autoportrait de 1790.
Marie Guillemine Le Roulx de La Ville, autoportrait de 1790.
Wikipedia

Fille de ministre et épouse de banquier, formée à la peinture par Elisabeth Vigée Le Brun, l'artiste a fréquenté l’atelier du conventionnel Jacques-Louis David, avant de s’éloigner du maître et des sujets mythologiques pour se rapprocher de la peinture de genre. Pour modèle, elle choisit la domestique d’un couple de colons de la Guadeloupe, rentrés en métropole. La sérénité, la noblesse du visage et du port de sa modèle impressionnent.

La notoriété lui permet ensuite d'ouvrir un studio exclusivement réservé aux femmes, où elle enseigne la peinture, mais aussi de se voir confier la réalisation d’un portrait de Napoléon Bonaparte, destiné à la ville de Gand. En pleine ascension artistique, Marie Guillemine Le Roulx de La Ville, épouse Benoist, qui devait pourtant être sensible aux écrits d’une Olympe de Gouges, se résigne à ne plus se consacrer qu’à sa famille, dès lors que son mari devient conseiller d’Etat.  

Ourika, l’Africaine et La Case de l'oncle Tom

Quelque temps auparavant, en 1823, paraissait Ourika, premier roman français consacré aux relations interraciales. Ourika est une jeune Sénégalaise sauvée de l’esclavage, mais condamnée à un amour impossible du fait de la couleur de sa peau.  Publiée anonymement, son histoire finira par être signée par son auteure Claire de Duras sous la pression de son ami Chateaubriand - il faudra attendre la seconde moitié du XXème siècle pour voir cette écrivaine reconnue.

Autre femme touchée par l’inspiration que l’on rattacherait aujourd’hui au dialogue des cultures : l’Américaine Harriet Beecher Stowe, dont  La Case de l’Oncle Tom, roman traduit en français en 1852, connut un succès populaire sans précédent en France, amplifié par sa transposition en feuilletons dans les journaux. L‘inclination du public ira aussi, en 1865, à l’opéra L’Africaine de Giacomo Meyerbeer pour la musique et d’Eugène Scribe pour le livret. Il met en scène une reine devenue esclave, éprise de Vasco de Gama, puis abandonnée jusqu’à s’en laisser mourir.
 

Courtisane blanche, servante noire

C’est précisément en cette même année, au Salon de 1865, qu’Edouard Manet présente son Olympia. Le peintre impressionniste a voyagé au Brésil  quand il avait 16 ans et qu’il était mousse. Il en est revenu choqué par la découverte de marchés d’esclaves. Cet anti-bonapartiste notoire a applaudi, en 1848,  à l’abolition de l’esclavage en France et dans ses colonies. Avec ses amis artistes, il a fait en sorte de venir en aide aux ouvriers cotonniers normands au chômage suite à la "famine du coton" entraînée par la guerre de Sécession.

Olympia, 1863 d'Edouard Manet (1832-1883).
Olympia, 1863 d'Edouard Manet (1832-1883).
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

L’encre a beaucoup coulé à propos de ce nu. Ni déesse, ni muse éthérée, Olympia est manifestement, pour les bourgeois de son temps, une "femme de mauvaise vie" - et qui plus est dépeinte en majesté. Et le chat noir qui est dressé sur le lit de sa maîtresse contribue à la puissance subversive dénoncée par ses détracteurs. 

Manet aurait choisi d’incarner à travers une femme ce qu’Emile Zola appelait "la nouvelle aristocratie du vice". Le pouvoir du sexe lui donnerait ce regard indifférent et insolent à la fois. Olympia ne peut être qu’une femme entretenue, disposant probablement de son hôtel particulier, où elle reçoit des brassées de fleurs de son ou ses protecteurs.

La servante noire, aux côtés de la courtisane blanche, occupe un espace presque aussi important. Contrastant avec la pose lacive d'Olympia, le "modèle noir", lui, est digne. Il figure une femme affranchie qui gagne sa vie honorablement et librement. Et cette femme a été identifiée : elle se prénommait Laure. 

Sage comme une image

Autre femme noire à avoir inspiré Edouard Manet : Jeanne Duval, maîtresse et muse de Charles Baudelaire. Elle trône, dans son ample robe blanche, sur une toile d’une sagesse totale. Le peintre ne sacrifie jamais aux stéréotypes associés à la sexualité des femmes noires. "Les négresses se vengent de la dépendance humiliante de leur condition par les passions désordonnées qu’elles excitent chez leurs maîtres," écrivait l'abbé Guillaume-Thomas Raynal, chantre de l’anti-esclavagisme (1713-1796)

Jeanne Duval peinte par Edouard Manet (à gauche) et dessinée par Charles Baudelaire (à droite).
Jeanne Duval peinte par Edouard Manet (à gauche) et dessinée par Charles Baudelaire (à droite).

On est loin des photos exposées au Musée d’Orsay, montrant des lupanars où il était du plus grand chic, selon l’auteur de ces clichés de la rue de Londres à Paris, Albert Brichaut, de proposer un "assortiment complet" de prostituées de diverses origines, portant des robes luxueuses dans des décors exotiques truffés de miroirs, de tapis et de draperies chatoyantes.

Gloire, misère et volupté

L’exposition permet d’appréhender l’intérêt que portaient Pablo Picasso, Paul Gauguin, le Douanier Rousseau, le Suisse Félix Vallotton, le Néerlandais Kees van Dongen, les photographes Paul Nadar ou l’Américain Man Ray à des carnations, des profils, des regards différents. 

Parmi les modèles qu’ils appréciaient, on retrouve "Princesse Aïcha" qui évoluait dans le milieu de Montparnasse. Elle y dansait parfois à moitié nue parmi les mondains venus s’encanailler. La Cubaine Maria Martinez inspira les propos éblouis de Théophile Gautier qui composa pour elle l’opérette La négresse et le pacha et l’introduisit dans tous les Salons qui comptaient. Elle fut immortalisée par Nadar qui la surnommait "la Malibran noire" tant sa voix, "mélange de sauvagerie primitive et de civilisation raffinée", impressionnait le tout-Paris ; Carmen Lahens, chanteuse et danseuse haïtienne qui s'illustra dans "Crème fouettée", inspira  Matisse qui eut aussi pour modèle, à de multiples reprises, la Belgo-Congolaise Elvire Van Hyfte, avec qui il entretint ensuite une longue correspondance.

Lala et Joséphine, femmes noires, actrices de leur destin

Au cœur de l’exposition figurent enfin des femmes pleinement actrices de leur destin. Elles appartiennent pour la plupart au monde du spectacle et se produisent surtout dans les années 1920 à 1930.  La conquête de leur intégrité reste toutefois un long chemin rarement  tranquille.

L’exposition ne fait pas l’impasse sur les femmes bêtes de cirque que proposaient des attractions dans la lignée de la Vénus hottentote, esclave d’Afrique du Sud calipyge exhibée au 18ème siècle dans une cage, ou sur les esclaves sexuelles qui ont hanté les soirées libertines qualifiées d’exotiques. Mais elle met surtout en avant des performeuses de la scène, telle Miss Lala, trapéziste et acrobate hors pair, surnommée la "femme canon" car elle arrivait à soulever un engin à la force de sa mâchoire.

Le peintre Edgar Degas, dont la mère était créole, en fit sa "Vénus noire". Miss Lala est l’égale du clown Chocolat dans le renouveau de l’art du cirque, où elle se riait des rapports de domination. Elle épousera un homme serpent afro-américain et, après Paris, ira vivre à Bruxelles où ils reprendront le Palais d’été.

Affiches, dessins, photos s’attardent sur Joséphine Baker. Elle a 19 ans quand elle se produit au Théâtre des Champs Elysées. Nous sommes en 1925. La danse burlesque qu’elle assure devant un décor de gratte-ciel newyorkais lui vaut un  succès immédiat. 

Joséphine Baker par Waléry (1866-1935)
Joséphine Baker par Waléry (1866-1935)
© Paris, Bibliothèque nationale de France


Vrai talent, drôlerie irrésistible, mais qui, pour certains de ses contemporains, jouent sur les fantasmes des blancs friands de danses primitives. Les sœurs Nardal, originaires de la Martinique, et qui ont fondé La Revue du Monde noir en 1931 en même temps qu’elles tenaient un salon littéraire fréquenté notamment par L. S. Senghor, sont sévères : Joséphine Baker est une séductrice, un "pantin"  juste exotique. Surtout quand elle arbore aux Folies Bergères un collier de perles accompagné d’un pagne en plumes, puis en bananes, sur une idée de Jean Cocteau…

Jugement bien léger pour qui sait que Joséphine Baker a été une résistante et une militante contre l’antisémitisme et la ségrégation aux côtés de Martin Luther King notamment. 

Moins connue aujourd’hui, Katherine Dunham triomphe au sortir de la seconde guerre mondiale dans la Tropical Review. Son profil va davantage dans le sens de l’histoire. Elle fonde la première compagnie de danse contemporaine exclusivement composée d’Afro-Américain.e.s et crée des chorégraphies pour Broadway et le Metropolitan Opéra de New York. Claude Lévi-Strauss préfacera sa thèse d’anthropologie.

Féminisme noir

Aux engagements des surréalistes pour la cause noire, les écrits des poètes de la négritude font écho. Césaire et Senghor voient leurs ouvrages édités, tandis que le jazz fait fureur dans les cafés concerts et les caves de Paris. Dans les années 1920 se développe en France un premier "féminisme noir", qui joue sur la solidarité entre personnes de couleur, comme l'explique l'historien Pap Ndiaye, membre du Comité scientifique de l’exposition.
 

A lire aussi les propos du footballeur Lilian Thuram, très investi dans la lutte contre le racisme notamment auprès des enfants, et de Pascal Blanchard, auteur de Sexe, race et colonies. Ces contributeurs, sollicités par le Musée d’Orsay, restent sceptiques quant à la résolution des préjugés aujourd’hui. Ils pointent les ambivalences quand ils parlent des anciens : "Les contemporains de ces peintures savaient qu’on exploitait l’Afrique, jugent-ils. Leur désir de richesse, de confort était plus grand que leur désir de justice ou leur révolte contre l’injustice". L'exposition s'achève sur un retour au présent, avec la contribution de plusieurs créateurs contemporains : en marge de Le modèle noir sont programmés quelque 300 événements multidisciplinaires touchant à l’écriture, au slam ou à la chorégraphie, dont le nouvel album d’Abd Al Malik Le jeune noir à l'épée et le roman de Marie Ndiaye Un pas de chat sauvage.