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Musicienne et migrante : rebondir dans son pays d'adoption

La musicienne Sheida Hosseinkhani, teste un Setar fabriqué par le luthier Ali Akbar Soleimani à Téhéran, en Iran, le 28 janvier 2021.<br />
 
La musicienne Sheida Hosseinkhani, teste un Setar fabriqué par le luthier Ali Akbar Soleimani à Téhéran, en Iran, le 28 janvier 2021.
 
©AP Photo/Vahid Salemi

Émigrer, s’installer dans un nouveau pays, découvrir une nouvelle culture... Ce sont pour toutes et tous des défis importants. Et plus encore pour les musiciennes, dont la carrière dépend avant tout d'un réseau de contacts. Rencontre avec deux d'entre-elles, Djely Tapa, la "griot du  Québec" et Fairouz Oudjida, la "diva du désert". 

Comment, lorsque l'on est migrante et musicienne, poursuivre sa carrière d’artiste dans un nouveau pays ?

"En arrivant, ces artistes doivent comprendre comment le milieu musical fonctionne, s’articule, quelles sont les ressources à leur portée, à quelles portes frapper, quelles personnes approcher, comment faire une démarche, par exemple, pour présenter un projet musical... Il n’y a pas de mode d’emploi quand on arrive, et donc c’est un long apprentissage", explique Caroline Marcoux-Gendron, coordonnatrice générale et scientifique de l'Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM). Plusieurs de ces femmes artistes ont ainsi dû développer un côté entrepreneurial "pour se mettre en marché, prendre en main plusieurs aspects de leur carrière, avoir les outils pour comprendre comment ça fonctionne et savoir à qui faire confiance."

Ces questions étaient au coeur d'un colloque organisé par le Centre des Musiciens du Monde de Montréal en partenariat avec l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique, les 26 et 27 novembre dernier à Montréal, au Québec. C'est dans le cadre de cet évènement que la chercheuse vient d’entamer une étude sur les musiciennes migrantes : "Ce colloque accompagne les débuts de ce projet de recherche sur comment étudier, comprendre les parcours professionnels des femmes musiciennes et migrantes, qui ont vécu et travaillé dans plusieurs pays. Le projet a une dimension très sociologique, avec la sociologie du travail artistique, la sociologie de l’immigration et la sociologie du genre". L’étude va se pencher sur des cas de musiciennes qui ont émigré au Canada, mais aussi de Québécoises qui se sont installées ou qui ont travaillé dans d’autres pays, d’où le terme "migrantes" et non "immigrantes". 

Djely Tapa, griot du Québec

Djely Tapa est née dans une famille de griots au Mali. Installée au Québec au début des années 2000, elle s’est lancée dans la musique parce que la communauté malienne de Montréal la réclamait sur une scène. "Finalement j’ai accepté d’être la griot de la place," dit Djely Tapa dans un éclat de rire.
 

Il ne suffit pas d’être une bonne chanteuse ou une bonne danseuse ou une bonne conteuse, il faut connaître le système, il faut savoir se vendre, prendre sa place.
Djely Tapa, musicienne malienne installée au Québec

Djely Tapa devant l’affiche du colloque. 
Djely Tapa devant l’affiche du colloque. 
©CF

Mais quand elle a entamé cette belle carrière musicale, elle a dû batailler ferme pour se tailler une place et se faire respecter dans ce milieu très masculin de la musique. "Être la seule fille au milieu des hommes, c’était facile et pas facile en même temps parce qu’il ne suffit pas d’être une bonne chanteuse ou une bonne danseuse ou une bonne conteuse, il faut connaître le système d’ici, il faut savoir se vendre, prendre sa place, monter un groupe et je n’étais pas préparer à ça," raconte Djely Tapa. Au début, l’artiste a appartenu à plusieurs groupes de musique, mais "à un moment donné, je me suis demandé : je suis où, moi, dans tout ça, où est ma place ? J’ai dû faire un travail de défrichement pour avoir ma signature personnelle et ça, ça n’a pas été facile, ça a été un long chemin".

Djely Tapa a donc dû apprendre à se mettre sur le marché, littéralement. Et à se faire respecter par ses musiciens : "Au début, ce n’était pas facile pour eux d’accepter que c’était moi qui donnais des ordres, c’était moi qui les payais, que c’était moi la boss. Et être la boss dans ce milieu-là, en tant que femme, ce n’est pas naturel. Il faut vraiment avoir un caractère fort pour s’imposer et de dire, ça c’est ma vision, c’est comme ça et ça va se faire comme ça. Il y aura toujours des réticences à accepter que ce soit une femme qui dirige. Cela a été mon principal défi".

L’idée, ce n’est pas de devenir la meilleure artiste du monde, mais de démontrer que c’est possible.
Djely Tapa, musicienne malienne installée au Québec

Djely Tapa dit qu'il lui a fallu dix-sept ans pour suivre le chemin qui l’a menée là où elle est maintenant. Et même aujourd’hui, elle doit continuer de "prouver qu’une artiste, immigrante, griot, peut porter un projet jusqu’au bout, aligner de nouvelles idées. Donc je dois continuer, je suis toujours en quête de ça, je suis très ambitieuse, quand j’ai une idée dans la tête, je vais le faire. L’idée, ce n’est pas de devenir la meilleure artiste du monde, mais de démontrer que c’est possible," souligne l’artiste, ravie de servir d’exemple aux jeunes générations afin de les aider à ne pas répéter les erreurs qu’elle a commises.

Et l’une de ces erreurs, "c’est d’avoir été partout en même temps, sans avoir un but précis. Alors je dis aux jeunes d’aujourd’hui : ne perdez pas votre temps, concentrez-vous sur un objectif," estime Djely Tapa. Et elle conseille aussi aux musiciennes migrantes d'aller frapper, dès leur arrivée, aux portes du milieu des arts de leur pays d’adoption pour reprendre leur carrière le plus rapidement possible et ne pas perdre de précieuses années à faire autre chose ou travailler dans d’autres domaines.

Fairouz Oudjida, une diva du désert à Montréal

A droite Fairouz Oudjida ; à gauche Nassima Bouaifer. 
A droite Fairouz Oudjida ; à gauche Nassima Bouaifer. 
©Wikipedia

Même histoire de succès avec Fairouz Oudjida, une Algérienne d’origine surnommée la "diva du désert" par les Algériens quand elle était la soliste de l’orchestre national du pays : arrivée à Montréal en 2010, elle a réussi à poursuivre avec succès sa carrière de soprano au Québec : "En venant ici, j'ai rencontré des gens extraordinaires dans la musique, des gens formidables avec qui j'ai continué à travailler, j'ai fait des auditions, j'ai continué mon parcours et je me considère chanceuse parce que je suis tombée sur des musiciens extraordinaires," explique-t-elle. Fairouz travaille notamment en étroite collaboration avec le pianiste Dominic Boulianne, qui est son directeur artistique et qui signe tous ses arrangements musicaux.

Dans le cas de Djely et de Fairouz, clairement, c'est l’intégration au sein de réseaux pertinents qui leur ont permis de poursuivre leur carrière. Djely a été soutenue depuis les tout débuts par le Festival Nuits d’Afrique, Fairouz est tout naturellement devenue une artiste chouchou du Festival du Monde arabe.

Le Centre des musiciens du monde

Le Festival Nuits d’Afrique a pris sous son aile de nombreux artistes d’origine africaine, mais "il existe aussi plusieurs autres organismes qui sont là pour aider ces migrantes musiciennes, une étude est justement en cours pour répertorier tous ces organismes qui sont des ressources indispensables pour ces artistes", fait remarquer Caroline Marcoux-Gendron.

L’idée est de venir en aide à tous ces artistes venus d’ailleurs pour qu’ils puissent poursuivre leur carrière ici.
Frédéric Léotar

Des instruments de musique exposés au Centre des musiciens du monde.
Des instruments de musique exposés au Centre des musiciens du monde.
©CF

Et parmi ces ressources, il y a le Centre des musiciens du monde, un organisme mis en place le 30 juin 2017 sur l’initiative de Frédéric Léotar, qui en est le directeur, et du musicien québécois d’origine iranienne Kiya Tabassian. "L’idée est de venir en aide à tous ces artistes venus d’ailleurs pour qu’ils puissent poursuivre leur carrière ici. Kiya voulait mettre en place des résidences d’artistes pour accueillir ces musiciens et les accompagner dans leur projet, donner une dimension concrète à des idées artistiques, pour que l’idée devienne une œuvre," précise Frédéric Léotar.

Le Centre présente ainsi quatre projets artistiques par an depuis sa création, mais les artistes qui ont bénéficié du soutien de cet organisme sont en grande majorité des hommes. "J’ai proposé de tenir ce colloque, ajoute Frédéric, parce que j’ai constaté que parmi les musiciens qui postulaient pour nos résidences artistiques, il y avait très peu de femmes qui se présentaient spontanément alors qu’il y a en a plein de musiciennes de talents à Montréal. Donc l’idée c’est aussi de se demander comment on peut inciter ces musiciennes à appliquer pour notre programme de résidence, pour les cours, etc. Et c’est comme ça qu’est né ce désir de se pencher sur cette question de femmes, musiciennes du monde et migrantes avec ce colloque".

Le temps de l'intégration et des petits boulots

Djely Tapa croit que si le Centre des musiciens du monde avait existé quand elle est arrivée au Québec, cela aurait fait toute une différence : "J’aurais pu faire mon CV bien plus rapidement, suivre des ateliers, avoir les éléments essentiels pour pouvoir rentrer dans le milieu des arts. Au lieu de ça, j'ai mis du temps à intégrer le milieu musical montréalais et j’ai fait toutes sortes de jobs, j’ai fait du porte-à-porte, j’ai été caissière, gérante dans une compagnie pétrolière, j’ai été dans les manufactures, dans les champs, j’ai fait du nettoyage, j’ai tout fait !"

L'Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique et le Centre des musiciens du monde travaillent en étroite collaboration sur toutes ces questions, l’Observatoire partageant son expertise théorique et le Centre, son expertise pratique. "Cette dynamique partenariale qui associe théories et pratiques va permettre d’aller beaucoup plus loin qu’une simple recherche universitaire," conclut Caroline Marcoux-Gendron, qui espère présenter les résultats de son étude sur les musiciennes migrantes courant 2023.