Terriennes

Musique classique : ces femmes qui décoiffent

Yuja Wang, en haut à gauche, Khatia Buniatishvili en haut à droite, Patricia Kopatschinskaja et Hélène Grimaud en bas, de gauche à droite, ces nouvelles stars qui viennent moderniser et féminiser la scène classique. 
Yuja Wang, en haut à gauche, Khatia Buniatishvili en haut à droite, Patricia Kopatschinskaja et Hélène Grimaud en bas, de gauche à droite, ces nouvelles stars qui viennent moderniser et féminiser la scène classique. 
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Fini le temps des concerts de musique classique ennuyeux, guindés et froids. Une nouvelle génération de musiciennes vient réveiller ce milieu quelque peu poussiéreux. Robes sexy, féminité assumée voire exacerbée, des pianistes-stars comme Khatia Buniatishvili ou Yuja Wang enflamment leur clavier et leur public et elles ne sont pas les seules.

Elles sont somptueuses, elles sont jeunes, elles ont un talent fou et elles portent avec insolence des tenues ravageuses. Où est le problème? Leur image de top-modèles sensuelles ne cadre pas vraiment avec l’idée que l’on se fait de la musique classique.

Depuis que les pianistes Khatia Buniatishvili et Yuja Wang ont déboulé sur les scènes, les plateaux de télévision, les couvertures de disques ou de magazines professionnels et people, la réputation de bienséance de la discipline musicale a subi une secousse électrique. Pour le meilleur ou pour le pire? Les avis sont partagés.

Pourquoi donc, dans l’esprit du plus large public, le classique est-il précédé d’une image «poussiéreuse»? Parce que le grand répertoire n’est pas une question de mode mais d’histoire. Il puise sa beauté dans l’évolution d’une culture séculaire que les interprètes réinventent sur un temps très long. Les recherches musicologiques et le respect des éditions les plus authentiques demandent une attention poussée sur un travail approfondi et de longue haleine. La lenteur n’est pas enivrante.

La pratique musicale requiert une exigence, une rigueur et une ténacité de chaque instant. La quête incessante de la perfection technique, sonore et stylistique ne souffre aucun écart. Et c’est dans la répétition infinie des traits et l’écoute infime de chaque inflexion que se développe cet art de l’impalpable, avant de pouvoir toucher la grâce. Il demande une patience inébranlable pour savoir habiter le silence avant d’atteindre des sommets d’expressivité et de puissance sonore. Le sérieux n’est pas fun.

Dès le plus jeune âge, il faut donc travailler des années pour parvenir à un niveau repoussé toujours plus haut. Le plaisir et l’extase ne s’invitent qu’au prix d’une discipline d’athlète. Les musiciens se situent dans l’écoute intérieure, profonde, intime et intense. Non dans une représentation extérieure, légère ou seulement spectaculaire. On est loin de la séduction physique et de l’ivresse de la vitesse.

L’oreille, mais l’œil aussi

Alors, dépassée, la «grande» musique? Certainement pas pour les praticiens, les amateurs et les passionnés. Probablement pour ceux qui hésitent à pénétrer dans son univers intimidant, considéré comme élitaire et difficile d’accès par certains. Ceux-là craignent son rythme d’approche ralenti et se découragent devant des connaissances supposées nécessaires à son appréciation. Il faut savoir les convaincre et les entraîner dans la danse par l’oreille, mais par l’œil aussi.

Le premier à avoir joué avec cette idée est le légendaire Herbert von Karajan, qui sculptait le son les yeux fermés. Pour élargir l’auditoire, et sa renommée, le chef allemand mène une habile politique de diffusion discographique, puis défend farouchement l’avènement du CD. Perfectionniste à l’extrême, Karajan maîtrise la qualité sonore et artistique des enregistrements et participe activement à leur développement. Voilà pour l’oreille.

Sous l’aile du maître

Pour l’œil, les pochettes de disques qui affichent alors des tableaux anciens, de beaux paysages de nature ou des portraits très sages de musiciens rajoutent à l’apparence classique. Le dieu Karajan découvre une violoniste prodige qu’il prend sous son aile. Elle a 13 ans et s’appelle Anne-Sophie Mutter. Le chef l’invite à jouer en concert et lui fait enregistrer son premier disque deux ans plus tard avec le Philharmonique de Berlin, dont il est le directeur musical à vie. Grâce à son maître, la jeune perle de l’archet est très sollicitée. Et, ce qui ne gâche rien, elle est belle comme une reine.

Des robes glamours

Ses portraits en robes très glamours de grands couturiers occupent rapidement les pochettes de ses enregistrements, qui s’arrachent. En concert, la nouvelle star classique affiche une beauté sublimée. Avec le temps et le succès, la violoniste se démarque peu à peu de son image de magazine de mode pour se concentrer sur sa vérité artistique. Elle se lance dans la création contemporaine, le soutien des jeunes musiciens et de nombreuses actions humanitaires. Mais la femme reste classe et élégante.

D’autres musiciennes suivent le chemin du corps magnifié. Pas encore libéré. Mais le mouvement est en marche. Le classique n’hésite plus à souligner les silhouettes de rêve des jeunes artistes dans une débauche de robes moulantes et somptueuses, de plus en plus suggestives.

Deux icônes sexy

Aujourd’hui, les deux figures emblématiques qui ont débridé l’apparence classique sont la pianiste franco-géorgienne Khatia Buniatishvili et sa collègue chinoise Yuja Wang. Avec elles, la féminité s’affiche sans complexes. Difficile de passer à côté de leurs plastiques savamment mises en valeur. Question de marketing bien sûr, mais aussi de goût personnel, et probablement de jeu. Les voilà devenues des icônes sexy.

Ce que certains jugent provoquant s’appuie sur une virtuosité encore plus affolante que leurs silhouettes sculpturales. Leur réflexion, leur engagement ou leur discours musical ne peuvent être remis en cause. En interview, elles se révèlent aussi personnelles et affirmées que leur jeu est brillant sur scène. Leur légitimité instrumentale est indiscutable. Les deux beautés auraient tort de ne pas surfer sur la vague de l’effet esthétique tonitruant et du plaisir de s’exhiber dans des tenues spectaculaires.

Dentelles transparentes étourdissantes

Paillettes à profusion, chaussures à plateforme ou talons aiguilles stratosphériques, décolletés d’un autre monde, jupes minimalistes, dentelles transparentes étourdissantes et tissus affriolants cousus sur des formes plus qu’avantageuses sont leurs signatures. L’aînée, Yuja Wang, liane fine et électrisante, s’amuse comme une enfant à déjouer les codes en s’affichant dans des tenues ébouriffantes. Elle précède de quatre mois seulement sa rivale de robes, la pulpeuse Khatia Buniatishvili, dont la mère est styliste.

A 33 ans, les deux pianistes ouvrent les voies d’une indépendance et d’une sensualité totalement assumées. Les expressions pâmées de Khatia Buniatishvili, dont le maquillage souligne une bouche charnue et des yeux chavirants, complètent un tableau déjà bien connoté. Le monde du classique s’émeut de ces bombes virtuoses. De son côté, une certaine Lola Astanova, nettement moins dotée instrumentalement, dérive sans retenue sur le web vers une érotisation du classique. On s’arrêtera à cette frontière caricaturale, et infranchissable…

Loups et pieds nus

Pour garder le cap de la qualité musicale, revenons à d’autres personnalités qui transforment l’image du classique de manière peut-être plus «intellectuelle». La pianiste aixoise Hélène Grimaud, blonde au jeu trempé dans l’airain et au regard d’eau si charmant, s’est aussi fait remarquer pour son engagement à la réhabilitation des loups, ses programmes thématiques et la publication de trois livres. Le public l’adore.

Quant à la violoniste aux pieds nus Patricia Kopatschinskaja, elle s’emploie à bousculer le répertoire sans peur du qu’en-dira-t-on. Son talent insolent parle plus pour elle que ses interventions sans chaussures, ses choix originaux d’œuvres souvent inédites ou ses interprétations explosives et extrêmes.
 

Que reste-t-il de la musique dans cette course à la splendeur fracassante, ou à la différence à tout prix? Une popularisation probablement bénéfique, pour peu qu’on arrive à fermer les yeux de temps en temps sur certains excès, pour se laisser porter par les notes.

Et les hommes?

Côté masculin, la révolution visuelle est d’abord passée par Nigel Kennedy. Le violoniste trublion a ouvert la voie il y a plusieurs décennies avec crêtes de coq, tenues rock et explorations musicales hors des sentiers battus. Il a été le premier à défrayer la chronique avant de prendre de la bouteille. On le retrouve maintenant dans des programmes nettement plus assagis.

Les belles gueules viriles du classique s’avèrent plus sensibles que musclées et velues. Elles restent très sages dans leur façon de s’habiller et affichent leur beauté plus discrètement que leurs consœurs adeptes d’extravagance.

Après le violoniste Laurent Korcia il y a quelques années, regard et jeu de feu ouvrant le répertoire à des musiques moins fréquentées, le violoncelliste Gautier Capuçon représente aujourd’hui un modèle de beauté sombre et sympathique, qui n’hésite pas à poser dans des situations originales. On le retrouve sur YouTube jouant sur une aile d’avion, un étage de la tour Eiffel, en pleine nature ou sur un sommet montagneux, installé directement sur la neige. Quant à sa participation à la très populaire émission télévisée Prodiges, elle ajoute à sa forte popularité.

Plus sauvage, le violoniste David Garrett (de son nom d’origine David Bongartz) s’aventure plus loin sur le terrain de l’habillement adolescent. Tatouages et cheveux longs de corsaire, il déborde quant à lui allègrement sur le crossover rock. De son côté, le claveciniste Jean Rondeau, mèches en pétard et costumes bariolés, rajeunit la spécialité en surfant sur l’imaginaire baroque. Dans le top 10 des musiciens classiques les plus séduisants promus sur la Toile, quelques visages émergent comme ceux du clarinettiste Andreas Ottensamer ou du violoncelliste Daniel Müller-Schott. Mais ils se situent dans les limites d’une apparence très… classique.