Terriennes

#MyCameraIsMyWeapon : Ma caméra est mon arme, le nouvel outil des iraniennes pour la liberté

Images tirées de nombreuses vidéos postées sur les réseaux sociaux par des femmes iraniennes. Les réactions face à une femme sans voile vont de l'insulte à l'ingérence de la part de citoyens ou d'agents de milice iraniens. #MyCameraIsMyWeapon est lancé depuis quelques moi en Iran.
Images tirées de nombreuses vidéos postées sur les réseaux sociaux par des femmes iraniennes. Les réactions face à une femme sans voile vont de l'insulte à l'ingérence de la part de citoyens ou d'agents de milice iraniens. #MyCameraIsMyWeapon est lancé depuis quelques moi en Iran.
© capture d'écran

Depuis quelques mois maintenant, des femmes, un peu partout en Iran, utilisent leurs téléphones et les réseaux sociaux pour filmer et poster les vidéos d’agression ou de harcèlement de femmes sortant sans voile, ou laissant apparaître des cheveux. Le hashtag #MyCameraIsMyWeapon, ma caméra est mon arme, lancé sur les réseaux sociaux a été suivi et partagé partout dans le monde entier. Retour sur ce mouvement.

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Une partie des Iraniennes en a assez de l’aspect obligatoire du voile, et surtout du zèle des fonctionnaires de police, voire des citoyens et citoyennes qui s’en prennent à elles dans la rue. Voile absent ou porté trop négligemment, et c’est parfois un flot d’insultes humiliantes, de harcèlement, ou d’agressions physiques qui s’abat sur elles.

Vida Movahed, jeune mère de famille habitant Téhéran a manifesté en decembre 2017 son refus du port du voile obligatoire en Iran. Elle a enlevé son voile et l'a tendu sur une perche, dans la rue. Suite à cet acte, elle a été arrêtée et fut emprisonnée pendant un mois.
Vida Movahed, jeune mère de famille habitant Téhéran a manifesté en decembre 2017 son refus du port du voile obligatoire en Iran. Elle a enlevé son voile et l'a tendu sur une perche, dans la rue. Suite à cet acte, elle a été arrêtée et fut emprisonnée pendant un mois.
© capture d'écran

Depuis le début de l’année, de nombreuses femmes s’affichant sans voile ont été arrêtées et emprisonnées. L’action de Vida Movahed en décembre 2017 a fait des émules. Jeune mère de famille, elle s’est montrée tête nue en exhibant son voile sur une perche dans les rues de Téhéran. Elle a été arrêtée et a fait un mois de prison pour cet acte de rébellion. De nombreuses actions similaires, et individuelles ont eu lieu, créant une véritable tendance sur les réseaux sociaux, notamment Instagram, Telegram (très prisé par la jeunesse iranienne) et Facebook.

Montrer le quotidien sur les réseaux

Les Iraniennes, très connectées et présentes sur ces réseaux ont déjà pris l’habitude de filmer leur quotidien. Elles ont donc continué à utiliser leurs smartphones pour rendre publiques les agressions auxquelles elles ont fait face et afficher leurs agresseurs.
Ici une vidéo d'une femme face à un religieux qui la menace d'appeler la police si elle n'ajustait pas son voile. La femme ne se démonte pas et lui dit qu'il devrait s'occuper du voile de sa femme, avant de retirer le sien devant lui. 

Petit à petit ces vidéos de confrontation entre Iraniens ont commencé à prendre de l’ampleur. Le hashtag #MyCameraIsMyWeapon était lancé, et la récupération parfois politique de leurs actions également.

Sur sa page My Stealthy freedom, la journaliste et activiste Masih Alinejad encourage les femmes iraniennes à combattre le port obligatoire du voile.
Sur sa page My Stealthy freedom, la journaliste et activiste Masih Alinejad encourage les femmes iraniennes à combattre le port obligatoire du voile.
© capture d'écran

Rapidement, Masih Alinejad, une journaliste et activiste iranienne, vivant aux Etats Unis partage ces vidéos sur ses réseaux sociaux, notamment sa page Facebook : My stealthy Freedom (ma liberté furtive), créée en 2014. C'est cette année que sa popularité explose sur les réseaux sociaux, en publiant une photo d'elle à l'étranger sans son voile.

En 2017, elle avait déjà lancé de nombreuses actions comme notamment le #WhiteWednesday, en 2017, où elle enjoignait les femmes à porter un voile blanc, et les hommes un ruban blanc au poignet le mercredi pour affirmer de manière symbolique et sûre un soutien à la liberté de choix concernant le port du voile. 

C’est bien le caractère obligatoire du voile qui est dénoncé et non le voile en lui-même, comme elle le disait déjà à Terriennes, en mai dernier. La journaliste encourage cependant les femmes à se dévoiler de plus en plus dans la rue et à lui envoyer les vidéos pour les poster sur sa page. Les femmes iraniennes lui envoient directement leurs vidéos, la mentionnant parfois même face aux agresseurs. 

Dans cette vidéo, cette femme a filmé l'homme qui l'a traitée de prostituée parce qu'elle sortait sans son voile. Elle interpelle des passants pour qu'ils réagissent car les mots utilisés par cet homme sont extrêmements insultants dans la société iranienne. 

L’AFP rappelle néanmoins que depuis l’élection du président Hassan Rohani en 2013, le zèle de la police pour faire respecter cette loi a diminué. De fait, on pouvait voir de plus en plus de femmes laissant apparaître leur chevelure malgré leur voile. Pour autant les contrôles continuaient, et en 2016, près de 7000 agents supplémentaires ont été recrutés pour renforcer les effectifs de police. Lors de la réélection du président Rohani, les Iraniens, hommes comme femmes ont fait la fête toute la nuit pour célébrer sa victoire.

Une récupération politique ? 

"Il s'agit d'<em>une confrontation entre deux modes de vie, entre deux perceptions différentes de la société iranienne, avec l’une qui veut imposer son modèle à l’autre, mais pas une confrontation entre les femmes et l’Etat iranien." </em>Roohollah Shahsavar, journaliste et fondateur du site <em>Les lettres persanes</em>.
"Il s'agit d'une confrontation entre deux modes de vie, entre deux perceptions différentes de la société iranienne, avec l’une qui veut imposer son modèle à l’autre, mais pas une confrontation entre les femmes et l’Etat iranien." Roohollah Shahsavar, journaliste et fondateur du site Les lettres persanes.
© capture d'écran

Pour Roohollah Shahsavar, Iranien vivant à Paris depuis 2009 et fondateur du média en ligne Les Lettres persanes qu’il décrit comme un genre de « Courrier international de l’Iran », ce mouvement est parti « d’une contestation réelle du mode de vie en Iran, et des restrictions que doivent subir les femmes. Il existe différentes formes d’expression de cette contestation, avec différentes formes de mobilisation. »  Il raconte le début de ces actions : « Ça a commencé par des citoyennes iraniennes qui postaient des vidéos de scène de rue, de leur quotidien. C'était un moyen d'exprimer leurs frustrations sur leur quotidien.»

Le journaliste tient à préciser cependant que les informations concernant l’Iran qui sont publiées en Europe « ne reprennent souvent qu'une partie des faits, et que la violence y est amplifiée. » Pour lui, ces vidéos montrent « une confrontation entre deux modes de vie, entre deux perceptions différentes de la société iranienne, avec l’une qui veut imposer son modèle à l’autre, mais pas une confrontation entre les femmes et l’Etat iranien. On a des citoyens des deux cotés. »

Sur la page My Stealthy Freedom, il est souvent mentionné que les personnes prenant ces femmes à partie sont des agents du régime. Pour Roohollah Shahsavar, il s’agit de confrontations entre citoyens : « On voit souvent des gens dire ‘je vais appeler la police’ c’est qu’ils ne sont pas eux-mêmes de la police. Finalement dans la plupart des vidéos, on ne voit pas la police intervenir.  Si la police est appelée, elle arrête la personne assez vite. »

Milice ou simples citoyens ? 

Cependant, il existe des milices de citoyens, parfois privées plus ou moins mandatées par l’État comme les Bassidji, ne portant pas d'uniforme militaire. Ils sont entre autres en charge de faire respecter les codes vestimentaires islamiques et autres lois iraniennes. D’après une source connaissant bien l'Iran et voulant rester anonyme « il est très souvent difficile de faire la différence entre citoyens zélés et agents de milice, qui sont parfois payés indirectement pour intervenir dans la rue. Pour ce qui est de l’État, les restrictions liées au port du voile en Iran servent de levier sur la population en fonction de la situation économique ou politique du pays. Mais le contrôle de ces agents est toujours présent. »

Dans la vidéo ci dessous, des bassidjis hommes appellent du renfort pour envoyer des collègues femmes, seules autorisées à arrêter des femmes surtout lorsqu'elles ne portent pas de voile. 

Les questions de la condition des femmes et du voile obligatoire en Iran servent aussi d’argument politique à l’étranger.
Roohollah Shahsavar, journaliste

Pour Roohollah Shahsavar, la récupération politique d’un tel mouvement peut aller bien plus loin, surtout à l’étranger. Il pointe en particulier l’agenda politique des Etats-Unis par rapport à l’Iran :  « Les questions de la condition des femmes et du voile obligatoire en Iran servent aussi d’argument politique à l’étranger. Aux Etats-Unis par exemple, quelqu’un comme Mike Pompeo (Secrétaire d'État des Etats-Unis, ndlr) est très actif sur l'Iran, et sur la question des femmes en Iran. Sur twitter, il poste des vidéos, des statistiques farfelues dont on ne connaît pas les sources sur le sujet. On voit clairement une volonté de politiser ce qui se passe autour de la question des droits des femmes en Iran. Le même gouvernement américain qui coupe les subventions aux associations pour les droits des femmes, qui se déclare contre l’IVG, se présente comme défenseur des droits des femmes en Iran afin de politiser la question. Ça ne veut pas dire que les contestations n’existent pas. Beaucoup de féministes en Iran se plaignent de cette récupération du sujet par les milieux conservateurs américains. Elles sont inquiètes que leurs mouvements et actions soient repris par certains et que cela puisse diviser encore plus la société iranienne. Le risque est qu’on oublie la vraie cause des femmes. »

Restaurer l'espoir pour toutes et tous

L'enjeu des activistes en Iran, et des simples citoyens est de continuer leur lutte entre propagande d'État et récupération politique extérieure. Pour le fondateur des Lettres persanes, cela reste le véritable enjeu en Iran. « Il faut essayer de ne pas tomber dans le piège de l’un ou de l’autre. Ce qu’on constate depuis quelques années, c'est que ces deux aspects ont réussi à injecter encore plus de frustration dans la société iranienne qui a besoin d'être soudée pour résoudre des enjeux économiques, sociaux, ou politiques (comme la Révolte des oeufs, l'hiver dernier). Au final ça renforce la partie la plus conservatrice, que ce soit en Iran ou à l’étranger. » poursuit Roohollah Shahsavar
 
Que faire alors pour que ces femmes aient une voix qui porte ? La prise de conscience de comportements obscènes ou agressifs est une chose pour le journaliste exilé en France, mais l'utilisation massive de ces vidéos peut aller à l'encontre des changements voulus. Il tient à mettre en garde : « Malheureusement, mille fois malheureusement, les femmes vivent des pressions énormes que ce soit en Iran ou ailleurs dans le monde. C'est dû aux sociétés patriarcales, à des degrés différents certes, mais c'est le cas partout. Montrer que la vie des femmes est une horreur permanente en Iran, c’est faux, à mon sens. Une société pour avancer a besoin de l’espoir. Les femmes, et les hommes, à force de voir ces images, vont finir par penser qu’il n’y a plus rien à faire pour changer les choses, qu'il n'y a plus d'espoir. Et ça tue forcement les actions collectives ou individuelles, et la motivation pour agir. »