Terriennes

Nathalie Bondil, une femme à la tête du musée des Beaux-Arts de Montréal pour faire entrer l’art dans la vie

Chargement du lecteur...
Reportage de notre correspondante de Radio Canada, Catherine François, monteur - Jean-Pierre Roy, cameraman - Frédéric Tremblay. Durée 2’49

Le regard est noir, perçant, direct, la poignée de main franche, le sourire éclatant, le verbe haut, clair, précis : Nathalie Bondil directrice du Musée des beaux-arts Arts de Montréal, est une gestionnaire visionnaire mais surtout une femme passionnée, animée d’une curiosité sans limite et d’une énergie incroyable, le tout dans un seul but : offrir l’Art dans ce qu’il a de plus beau, de plus puissant, de plus rassembleur, de plus éloquent à quiconque rentre dans son musée. Rencontre ébouriffante

dans

« Le plus important pour moi, c'est de pouvoir amener l'art, cette dimension esthétique, dans le quotidien des gens. Je lisais aujourd'hui un commentaire qui disait : "je suis heureuse d'avoir le musée dans ma vie". J’ai trouvé ça tellement simple et tellement beau, c’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire » déclare en souriant Nathalie Bondil. 

Nathalie Bondil, fière directrice en son musée des Beaux Arts de Montréal
Nathalie Bondil, fière directrice en son musée des Beaux Arts de Montréal
(c) Catherine François
Depuis qu’elle a pris la direction de la vénérable institution montréalaise, en 2007, la fréquentation du musée a augmenté de 200 %, ce qui le place en deuxième position des musées d’art au Canada et en huitième position en Amérique du nord. Le musée s’est aussi doté de deux nouveaux pavillons, d’une salle de spectacle qui accueille 50 000 spectateurs par an, et a pu redéployer quelque 4000 œuvres de sa collection. Nathalie Bondil a aussi inauguré un pavillon entièrement consacrée à l’éducation et à l’art-thérapie : de quoi accueillir tous les enfants des écoles de Montréal et sa région, l’objectif de doubler la fréquentation scolaire a ainsi été rapidement dépassé, 200 000 élèves viennent faire un tour au musée tous les ans maintenant. Elle a également fait entrer une partie de la collection du musée dans les écoles du Québec via une plateforme d’art numérique. En matière d’art-thérapie, le musée a notamment présenté une exposition d’œuvres réalisées par des enfants autistes. 

Des expositions audacieuses qui font réfléchir

Et c’est sans compter la dizaine d’expositions présentées par le musée sous la férule de Mme Bondil, dont plusieurs ont été audacieuses soit dans la thématique, soit dans leur présentation et leur fil conducteur. Un Picasso érotique, une exposition sur la civilisation péruvienne,  ou cette expo, l’automne dernier, sur la culture western aux États-Unis qui, oui, présentait des extraits de films mythiques, mais qui surtout soulignait le génocide des nations autochtones lors de la conquête de l’ouest américain, tout en expliquant la culture des armes de cette époque, qui conditionne encore la société américaine d’aujourd’hui, et en démontrant le côté machiste de cette culture western (John Wayne était l’un des pires misogynes qui ait été). 

Racisme, féminisme, démocratie, liberté, le rôle d'un musée est de nous amener de manière très pacifique, très empathique, très bienveillante et rassembleuse, à nous interroger, nous rencontrer sur des sujets délicats parfois difficiles
Nathalie Bondil

De quoi faire réfléchir le visiteur quand il déambule dans ces expositions. C’est ce que veut Nathalie Bondil : « Je crois vraiment que la culture, l'art et le rôle d'un musée, c'est justement de nous amener de manière très pacifique, très empathique, très bienveillante et rassembleuse, à nous interroger, nous rencontrer sur des sujets qui peuvent être, effectivement, parfois délicats parfois difficiles. C'est cette façon d'envisager des sujets en abordant aussi d'autres dimensions qui, parfois, sont un peu tabou, un peu cachées mais pour pouvoir véritablement se rencontrer et s’interroger sur les grands thèmes qui nous cherchent qui nous bouleversent… C'est pour une génération qui appartient à ce 21eme siècle, où les valeurs que sont la démocratie, les libertés, le féminisme, la lutte contre le racisme et toutes sortes de discrimination, l'inclusion, etc. doivent aussi faire partie du discours qui est proposé par nos expositions. En fait, le regard que l'on porte sur l'art doit vraiment intégrer ces questionnements, pour moi c'est fondamental ». 

Comme cette exposition qui s'intéresse "à la diversité culturelle à travers l’exposition Nous sommes ici, d’ici : l’art contemporain des Noirs canadiens" (jusqu'en septembre 2018)...

Sans oublier cette approche multidisciplinaire de Nathalie Bondil qui a fait entrer la mode et la musique dans le musée montréalais : la rétrospective Jean-Paul Gaultier par exemple a été une expo qui a connu un tel succès en 2011 qu’elle est depuis présentée un peu partout dans le monde avec plus de 2 millions de visiteurs sur quatre continents. Il y a aussi eu l’expo sur "Chagall : Couleur et musique", la musique et la danse dans l’œuvre d’Andy Warhol, ou la révolution des années 60 avec notamment une salle consacrée à la projection du mythique concert de Woodstock. 

Chagall, couleur et musique, une oeuvre "<em>comme vous ne l'avez jamais entendue</em>" l'une des plus belles toiles exposées par le Musée des Beaux Arts de Montréal en janvier 2017
Chagall, couleur et musique, une oeuvre "comme vous ne l'avez jamais entendue" l'une des plus belles toiles exposées par le Musée des Beaux Arts de Montréal en janvier 2017
(c) MBAM
 
« Il y a tout cet aspect interdisciplinaire qui fait la force du musée, qui est dans nos gènes, précise Nathalie Bondil. Maintenant on est davantage dans des lectures transversales, horizontales. Pour moi, ce n'est pas de défendre une discipline, que ce soit la haute couture, la cuisine ou la musique, mais de montrer le meilleur d'un créateur, son imaginaire ». Ne pas réfléchir avec des catégories et des étiquettes mais avec le talent des artistes…L’Art rassembleur… et l’Art thérapie

« Je pense que le bilan de ces 10 dernières années, c’est effectivement un bilan de succès. Et Je crois que le musée, en tant que vecteur de progrès social - je reviens souvent avec cette notion d'un musée humaniste - s'est quand même imposé beaucoup plus dans les esprits. On joue vraiment un rôle citoyen dans le cadre de la société civile, à Montréal, au Québec et avec un rayonnement international qui reconnait cette innovation dans la façon d'envisager le musée » souligne Nathalie Bondil.

Cette historienne de l’art, diplômée de l’École du Louvre, est une humaniste qui croit aux bienfaits de l’Art sur l’Humanité : « Je dirai que c'est une conviction politique que j'ai, c’est-à-dire que l'art, la culture, nous font du bien et permettent de nous améliorer en tant qu'humain. Je suis fondamentalement convaincue de la pertinence et de la force de l'art, pas simplement pour découvrir d'autres formes d'art ou pour rencontrer un monde esthétique, mais véritablement pour se sentir mieux soi-même et en même temps se sentir mieux en tant que collectivité ».
Affiche pour l'atelier international d’éducation et d’art-thérapie, expérience pionnière au Musée des Beaux Arts de Montréal
Affiche pour l'atelier international d’éducation et d’art-thérapie, expérience pionnière au Musée des Beaux Arts de Montréal
(c) MBAM https://www.mbam.qc.ca/education-art-therapie/art-therapie/
Pour Nathalie Bondil, en ces temps agités que nous traversons dans nos sociétés, avec ces montées en flèche de la xénophobie, du radicalisme, du repli sur soi et du rejet de l’autre, où tout un chacun peut dire tout et n’importe quoi sur les réseaux sociaux, le musée est un lieu de rassemblement pacifique, un « lieu de neutralité bienveillante » comme elle le dit, de démocratie et de débat. Un rôle d’autant plus primordial dans nos sociétés donc… 

Française, canadienne, sans frontières

Nathalie Bondil est née à Barcelone, a grandi au Maroc, a des origines provençales et a fait toutes ses études à Paris, où elle a également travaillé au Musée national des monuments français à titre de conservatrice avant de venir s’installer à Montréal en 1999. 

Elle a été embauchée comme conservatrice en chef au MBMA en 2000 avant d’en devenir la directrice en 2007. Quand on lui demande si ses origines ont teinté sa façon de gérer et de diriger le musée, elle répond oui, sans hésiter, en précisant toutefois à quel point Montréal, le Québec et le Canada ont aussi été un terreau fertile à l’envolée de sa carrière : « Montréal est une ville qui m'inspire énormément, une ville d'immigration, cosmopolite, qui nous oblige à toujours penser l'autre, à se mettre à la place de l'autre, et le musée est un endroit où on peut rejoindre toutes sortes de classes sociales, toutes sortes de réalités socio-économiques. Venir ici, à Montréal, rencontrer cette société dans sa complexité, dans son cosmopolitisme, le Québec et le Canada, cela m'a totalement ouvert de nouveaux horizons parce qu'on est dans une société où on va défendre des potentiels, on va soutenir l'action, une société dynamique, qui permet d'agir rapidement, qui va énormément valoriser l'entreprenariat, l'innovation, l'initiative, le potentiel. C'est une société qui est plus riche de l'avenir qu'elle crée que du passé qui l'alourdirait et ça pour moi c'est une société qui est comme un laboratoire à ciel ouvert ». Voilà pourquoi, en sortant du carcan hiérarchisé et le fonctionnement pyramidal qui caractérisent beaucoup la société française, Nathalie Bondil se sent ici comme un poisson dans l’eau. « Le Québec est une nation et le Canada est un pays dont le 21ème siècle a besoin » estime Nathalie Bondil.

Pluie d'honneurs et de récompenses

En mai 2018, Nathalie Bondil a été faite Chevalière de l’Ordre de Montréal. Elle a aussi reçu la médaille de l’Assemblée nationale du Québec en 2016, l’Ordre du Canada, l’Ordre national du Québec ainsi que les insignes de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres de la République française (et promue officier en 2016) pour ne citer que les principaux prix et autres récompenses. Autant d’hommages dont elle se dit très gratifiée, bien sûr, mais qu’elle reçoit avec modestie. « On n'est jamais aussi bon que l'année dernière, on ne fait jamais de crédit sur l’avenir » précise la passionnée qui garde toujours en tête la devise « peut mieux faire ». 

Une passionnée qui, avec de tels succès dans ses bagages, est très convoitée. Oui, elle reçoit des offres d’emploi venant d’un peu partout, mais elle continue, pour l’instant, de les décliner. Pourquoi ? Parce qu’on sent que c’est une femme de principes qui refuse pour l’instant de renoncer à des choses qui lui tiennent à cœur : « Cette liberté, cette liberté extraordinaire et les valeurs, les valeurs, en fait ce sont cette liberté d'action au service de valeurs qui me sont très profondes ». 

Nathalie Bondil est une femme d’équipe et elle aime les gens avec qui elle travaille, que ce soient les commissaires du musée ou les bénévoles qui y travaillent (le musée compte 270 employés et 400 bénévoles). C’est aussi une femme de contenu qui travaille sans compter ses heures, ses rendez-vous, ses voyages, ses rencontres : « Pour maintenir ce rythme, cette énergie, cette motivation, ce sont les valeurs, ce sont les contenus qui nous portent, ce sont les contenus qui nous font grandir et qui font que tout grandit autour de nous ». 

La touche magique, c’est l’art, sa puissance en terme d'évocation
Nathalie Bondil

Nathalie Bondil n’a pas du tout l’intention de s’arrêter en si bon chemin et hors de question de s’endormir sur ses lauriers : dans ses cartons, pour les prochaines années, monter une exposition Matisse, ce qui n’a encore jamais été fait au Canada et ce qui sera tout un défi, m’explique-t-elle, car les œuvres de Matisse sont difficiles à sortir. Elle est aussi en train de préparer pour 2019-2020 avec le musée d’Orsay une exposition qui va réfléchir à la question de l'homme versus l'animal : quelle est la place religieuse, idéologique de l'Homme versus l'animal et comment l'humain et l'animal se sont rencontrés avec la révolution de Darwin, « une expo pour présenter et parler de l'animal comme une œuvre d'art qu'il est, un projet très fort qui me touche beaucoup du point de vue personnel » me confie cette amoureuse des chats (elle en a 5). 

Et dernière incursion en forme d'interaction entre l'art, la société et le futur de l'humanité, l'accueil de deux ruches par le Musée pour sensibliser le public à la préservation des abeilles, ces vigies de notre environnement.

Bref, cette mère d’une jeune fille de 19 ans est un feu roulant de projets, une passionnée qui carbure à l’émotion, au ressenti, aux tripes, et qui croit, d’abord et avant tout, à la puissance de l’Art : « La touche magique, c'est l'Art, sa puissance en terme d'évocation. On apprend à lire et à écrire, on n'apprend pas à regarder, mais, en même temps, l'être humain a chanté et a dansé et a peut-être créé avant qu'il ait su écrire, et c'est cette dimension-là qui est fondamentale et qu’on a trop souvent rejetée, mise de côté. Je pense donc je suis, je ressens donc je suis, l'art permet d'établir cette passerelle entre l'être rationnel et l'être émotionnel ».