Terriennes

Nawal al-Saadawi, une vie de lutte pour l'émancipation des Egyptiennes

Nawal al-Saadawi est décédée le 21 mars 2021 au Caire, la ville qui l'avait vue naître il y a 89 ans, cette autrice, militante et médecin égyptienne était souvent présentée comme la "Simone de Beauvoir" du monde arabe. 
Nawal al-Saadawi est décédée le 21 mars 2021 au Caire, la ville qui l'avait vue naître il y a 89 ans, cette autrice, militante et médecin égyptienne était souvent présentée comme la "Simone de Beauvoir" du monde arabe. 
©Babelio Editions

Nawal al-Saadawi, décédée le 21 mars 2021 à l'âge de 89 ans, était une autrice égyptienne mondialement reconnue pour ses écrits brisant les tabous du sexe et de la religion. Son combat contre l'excision, la polygamie et le port du voile islamique a fait de cette féministe, psychiatre de formation, une figure contestée par les conservateurs en Egypte.

Nawal al-Saadi, (1931-2021), dont le franc-parler dérangeait les conservateurs égyptiens. 
Nawal al-Saadi, (1931-2021), dont le franc-parler dérangeait les conservateurs égyptiens. 
©book-node

Souvent décrite comme la "Simone de Beauvoir du monde arabe", Nawal al-Saadawi était une voix pionnière sur l’identité et le rôle des femmes dans la société, l’égalité des sexes et la place des femmes dans l’islam.

Autrice d'une cinquantaine d'ouvrages, traduits dans une trentaine de langues, cette psychiatre de formation s'est toujours prononcée contre la polygamie, le port du voile islamique, l'inégalité des droits de succession entre hommes et femmes dans l'islam, et surtout l'excision, qui concerne plus de 90% des Égyptiennes. 

"Nawal el Saadawi, autrice, militante et médecin égyptienne (était) devenue l'emblème de la lutte pour les droits des femmes dans le monde arabe patriarcal et faisait campagne contre les mutilations génitales féminines, qu'elle avait subies à l'âge de 6 ans", écrit Alan Cowel dans un article lui rendant hommage dans le New York Times.

"Je ne me soucie pas des critiques universitaires ou du gouvernement, je ne cherche pas les prix", avait déclaré en 2015 cette militante et écrivaine, dont le tempérament d'acier tranchait avec sa frêle silhouette, son élégante chevelure blanche et son sourire chaleureux. Son franc-parler et ses positions audacieuses sur des sujets jugés tabous par une société égyptienne largement conservatrice lui ont valu des ennuis avec les autorités, les institutions religieuses et les islamistes radicaux. Par le passé, elle a d'ailleurs été accusée d'apostasie et d'atteinte à l'islam.

Toujours du côté des femmes

Née au Caire le 27 octobre 1931, Nawal al-Saadawi est notamment l'autrice de deux livres féministes de référence dans le monde arabe : Au début, il y avait la femme et La femme et le sexe.

L’Egyptienne de base est l’esclave des hommes, l’esclave de la société, de la religion et du système politico-financier qui nous écrase tous.
Nawal al-Saadawi
Dans la <em>Femme et le sexe</em>, à travers ses expériences en tant que médecin dans les années 50 et 60, Nawal al-Saadawi retransmet ses altercations avec des parents et des jeunes filles ignorant presque tout de leur corps.
Dans la Femme et le sexe, à travers ses expériences en tant que médecin dans les années 50 et 60, Nawal al-Saadawi retransmet ses altercations avec des parents et des jeunes filles ignorant presque tout de leur corps.
©L'Harmattan

Ses premiers romans paraissent dans les années 1950. En 1958, elle fait ses débuts de romancière avec Mémoires d’une femme docteur, un roman partiellement autobiographique. Dans les années 1970, Nawal commence à critiquer ouvertement le système patriarcal et à aborder des sujets tabous, tels que l'excision, l’avortement, la sexualité, les abus sexuels sur les enfants, et les différentes formes d’oppression des femmes. L’oppression sexuelle et sociale est mise en relation avec la doctrine religieuse dans son court roman Elle n’a pas sa place au paradis (1972). 

"L'écriture est devenue une arme pour combattre le système, qui tire son autorité du pouvoir autocratique exercé par le chef de l'État, et celui du père ou du mari dans la famille", écrit-elle dans Une fille d'Isis, un mémoire de ses premières années.

"L’Egyptienne de base est l’esclave des hommes, l’esclave de la société, de la religion et du système politico-financier qui nous écrase tous", déclarait-elle dans un entretien au Monde.

De la prison à l'exil

Brièvement emprisonnée en 1981 durant une vaste campagne de répression visant l'opposition du temps de l'ex-président Anouar al-Sadate, Nawal al-Saadawi était une farouche opposante aux régimes autoritaires arabes. Son livre Mémoires de la prison des femmes relate cet épisode. Il a été écrit sur du papier toilette avec un crayon eye-liner introduit en contrebande dans sa cellule. Libérée sous Moubarak, elle fonde en 1982 l’Association arabe pour la solidarité des femmes, qui sera interdite en 1991.

Dans les années 1990, l'apparition de son nom sur une liste de personnalités à abattre, dressée par des milieux extrémistes islamistes, l'avait poussée à s'installer aux Etats-Unis de 1993 à 1996, où elle enseigna à l'université de Dukes.
 

"Pas de révolution, sans femme", Nawal al-Saadaoui à la Une du Time, en 1981, figurait parmi les 100 personnalités de l'année. 
"Pas de révolution, sans femme", Nawal al-Saadaoui à la Une du Time, en 1981, figurait parmi les 100 personnalités de l'année. 
©Time

Nawal al-Saadaoui avait aussi envisagé de se porter candidate à l'élection présidentielle de 2005, mais elle s'était rapidement retirée de la course, dénonçant une "parodie" de démocratie orchestrée du temps de l'ex-raïs Hosni Moubarak, chassé en 2011 par une révolte populaire.

La militante féministe a également été au centre d'une procédure judiciaire visant à la séparer de son époux. En 2001, un avocat attiré par les procès à sensation avait estimé que leur mariage devait être annulé, l'islam interdisant à un homme d'épouser une non-croyante.

"Contre les fondamentalistes religieux"

Car Nawal al-Saadawi s'est longtemps battue contre "les fondamentalistes religieux".  

En 2007, l'institution théologique Al-Azhar, l'une des plus prestigieuses de l'islam sunnite, portait plainte contre elle pour atteinte à l'islam. Un mois plus tôt, son autobiographie et l'une de ses pièces de théâtre avaient été bannies du salon du livre du Caire. Elle avait alors quitté le pays, avant d'y revenir en 2009. "La jeunesse, en Egypte et à l'étranger, m'a toujours couverte d'amour et de reconnaissance", disait-elle.

A 79 ans, Nawal al-Saadawi vient manifester Place Tahrir lors de la révolution égyptienne de 2011. 
A 79 ans, Nawal al-Saadawi vient manifester Place Tahrir lors de la révolution égyptienne de 2011. 
©capture internet

En 2011, à l'âge de 79 ans, elle rejoignait les manifestants de la place Tahrir au Caire dans des manifestations qui ont conduit au renversement du président Hosni Moubarak, le dernier de ses nombreux affrontements avec les autorités, laïques et religieuses.

Elle s'était ensuite opposée au régime des Frères musulmans, estimant qu'ils avaient "tiré profit de la révolution de 2011", qualifiant "d'année horrible" la courte mandature d'un an de l'ex-président islamiste Mohamed Morsi, issu des rangs de la confrérie et élu démocratiquement avant d'être destitué par l'armée en 2013. Son soutien à la destitution de Mohammed Morsi par le général Abdel Fattah al-Sissi, devenu président, lui avait valu de nombreuses critiques.

Une vie à écrire

Nawal El Saadawi a reçu de nombreuses distinctions, parmi lesquelles le prix du Conseil supérieur de littérature (1974), le prix littéraire de l’amitié franco-arabe (1982), ou le prix littéraire de Gubran (1988).

J'ai dédié toute ma vie à l'écriture. Malgré tous les obstacles, j'ai toujours continué à écrire.
Nawal El Saadawi

"J'ai dédié toute ma vie à l'écriture. Malgré tous les obstacles, j'ai toujours continué à écrire", disait cette mère de deux enfants, une fille et un garçon, qui a "divorcé de ses trois maris".

Nawal al-Saadawi, "Amazone moderne et audacieuse". 
Nawal al-Saadawi, "Amazone moderne et audacieuse". 
©capture d'ecran
Sur les réseaux sociaux, nombreux-ses sont ceux-celles qui lui rendent hommage. "Dr Nawal El Saadawi, cette grande dame égyptienne a quitté notre monde ... Après un voyage plein de quatre-vingt-dix ans de dons ... Commémorez-la en lisant ses livres: Journal du médecin, Mon journal dans la prison des femmes" écrit depuis Londres, Shireen Al, l'une de ses admiratrices sur Twitter. D'autres, comme Ghaida du Bahrein, postent ses citations, comme celle-ci "Le féminisme n'est pas une invention occidentale. Le féminisme n'a pas été inventé par les femmes américaines, comme beaucoup le pensent. Le féminisme est ancré dans la culture et dans la lutte de toutes les femmes du monde entier".
 
{Douce nuit, Nawal al Saadawi, tu as tracé ton empreinte}

Jack Lang, président de l'Institut du Monde Arabe à Paris, salue en elle une "Amazone moderne et audacieuse (...) À jamais, Nawal El Saadawi sera une incontestable icône des droits des femmes arabes et dans le monde. La voix puissante de cette grande dame retentira toujours".