Terriennes

Ndèye Fatou Kane : "Vous avez dit féministe ?"

Ndèye Fatou Kane 
Ndèye Fatou Kane 
(c) Traoré Bintou 

Féministe. Un mot qui dérange et que même les femmes, souvent, répugnent à utiliser. Un mot qui porte, aujourd’hui encore, des connotations très complexes, surtout en Afrique. Pourquoi ? A travers la vision de quatre écrivaines, dont trois africaines, Ndèye Fatou Kane s'interroge.

Sur son blog cequejaidanslatete, elle publie régulièrement, depuis 2008, les chroniques qu'elle écrit pour divers webzines sénégalais. Et pourtant, elle a bien tenté une voie plus classique - une prépa, puis une école de commerce...  Rien n'y fait, Ndèye Fatou Kane finit par retourner à son amour d'enfance, l’écriture.

En 2014, la blogueuse et auteure sénégalaise publie un premier roman remarqué Le malheur de vivre. Quatre ans après, en pleine ère #metoo, les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes font l'actualité brûlante. Et pourtant, "le mot féministe reste toujours un 'gros mot'". Vous avez dit féministe ?suivi de Incertitudes (une nouvelle), est le fruit de ses réflexions sur ce que "être femme" veut dire, surtout en Afrique. Rencontre.

Terriennes : Comment vous est venue l’idée d’écrire sur le féminisme ? 

Ndèye Fatou Kane : Vous avez dit féministe ? est partie du constat suivant : la question est un peu laissée en rade. Et pourtant, le Sénégal est un pays avec une tradition de féministes. Mais elles sont de la génération de ma mère, c’est-à-dire entre 50 et 60 ans, voire plus. Des femmes qui ont contribué à l’essor du féminisme au Sénégal, mais aussi en Afrique.

Je discutais avec un ami qui m'a traitée de féministe et ça m’a fait réfléchir. Je me suis dit que j’allais exposer les écrits de quatre femmes de lettres (Mariama Bâ, Simone de Beauvoir, Awa Thiam, et Chimananda Ngozi) et essayer de voir tout ce qu’elles ont écrit sur ce thème. Les textes qu’elles ont défendus. Comment ces textes ont voyagé dans le temps et comment moi, je me positionne en tant que féministe sénégalaise africaine en 2018.

Pourquoi les jeunes Sénégalaises de ma génération ne reprennent pas le flambeau du féminisme ?
Ndèye Fatou Kane 

Comment êtes-vous devenue féministe ?

Ndèye Fatou Kane : La flamme féministe a toujours fait partie de ma vie. J’ai fait tout mon parcours primaire et secondaire dans une école de filles et dans un environnement non mixte. C’est là que j’ai pris conscience de ma condition de femme. Je voyais à quel point les filles étaient marginalisées et dans mon environnement immédiat, il y avait une dichotomie entre l’éducation des filles et celle des garçons. Je me suis posée des questions. Pourquoi les jeunes femmes sénégalaises de ma génération ne reprennent pas le flambeau du féminisme ? 

Mariama Bâ est celle dont je me rapproche le plus idéologiquement, et si aujourd’hui, j’ai décidé d’écrire, c’est en partie grâce à elle.
Ndèye Fatou Kane

Pourquoi avoir fait le choix de parler des écrits de ces quatre femmes dans votre livre ?

Ndèye Fatou Kane : Autour du terme de féminisme, la bibliographie est énorme. Le choix de ces femmes de lettres n’est pas fortuit.

Mariama Bâ est celle dont je me rapproche le plus idéologiquement, et si aujourd’hui, j’ai décidé d’écrire, c’est en partie grâce à elle, grâce à Une si longue lettre et Un chant écarlate. Elle explorait déjà, à l’aube des indépendances, le métissage, les traditions sénégalaises qui écrasent les femmes et leurs souffrances.  

Awa Thiam, dans La parole aux négresses, est le premier ouvrage féministe sénégalais qui parle de clitoridectomie, d’excision, de mariage forcé et de polygamie. Tous les faits dont sont victimes les femmes africaines. Elle brosse le portrait de la femme africaine des années 1990.

Simone de Beauvoir, bien que nous n’ayons pas vécu dans la même zone géographique, est une référence en la matière. C’est pourquoi je l’ai choisie, avec Le deuxième sexe et un condensé de son œuvre La femme indépendante.

Chimamanda Adichie, féministe. J’aime sa vision du féminisme. En général, on a une vision tronquée du féminisme. On pense à une femme frustrée qui se bat contre tout et tout le monde. Elle nous montre qu’on peut être féministe et féminine. Elle est mariée et mère d’une petite fille. Pourquoi pas nous ? 

Quelles ont été les répercussions du mouvement #Meetoo au Sénégal ?  

Ndèye Fatou Kane : Avec #metoo et l’impact qu’il a eu, j’ai vu beaucoup de partages de jeunes femmes sénégalaises qui reprenaient ce hashtag. Je me suis dit que c’était bien de compatir au sort de ces femmes violentées de par le monde, mais que fait-on au Sénégal ? Dans nos journaux, la rubrique faits divers est truffée de ce genre de brèves « Une petite fille violée par son maitre coranique ; une fillette violée par son père, etc.  » Pourquoi on n’en parle pas ? C’est là que j’ai eu envie de créer un hashtag propre à nous : #BalancetonSaï-Saï, "Saï-Saï", ça veut dire pervers. Il y a au Sénégal une omerta autour des violences sexuelles - sutura (tout cacher, montrer que tout va bien) et  masla (hypocrisie) restent les mots d'ordre de cette société. Quand une femme est violée, on lui dira : "Tu étais habillée comment ? Tu aurais pu l’éviter".

Au Sénégal le porc est dans les maisons, les mosquées et églises. On le connait mais on refuse de le dénoncer.
Ndèye Fatou Kane

En 2013, Il y a eu un cas de violences sexuelles au Sénégal qui reste encore dans les mémoires. Un journaliste très connu, qui évoluait dans un magazine aussi connu, à Paris, a violé une jeune femme. Jusqu’à présent, il continue sa carrière, alors que la jeune fille a été obligée de quitter le Sénégal. Il faut qu’on prenne la parole. Au Sénégal, le "porc" est dans les maisons, les mosquées et églises. On le connaît, mais on refuse de le dénoncer.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le féminisme n’est pas africain ?

Ndèye Fatou Kane : C'est une méconnaissance de l'histoire de l'Afrique. Je parle, dans mon livre, de ces guerrières résistantes qui se sont levées contre le colonialisme et même avant. En fouillant l’histoire, on se rend compte que le féminisme a existé bien avant l’arrivée des colons en Afrique. Les hommes me disent que je suis occidentalisée. Avant même que le terme soit promulgué, il y avait des féministes. Il faut chercher dans notre histoire.

En diluant l’afroféminisme dans le féminisme universel, il perdra de sa substance.
Ndèye Fatou Kane 
 

Vous vous revendiquez féministe, mais qu’en est-il de l’afroféminisme ? C’est un mouvement qui vous parle ?

Ndèye Fatou Kane : Je pense  que l’afroféminisme vient à son heure. Des auteures américaines, comme  Angela Davis ou Bell Hooks, ont écrit de fabuleux ouvrages sur la question. On peut arriver à une convergence des luttes, mais je suis pour que l’afroféminisme suive sa route, parce que les féministes venues d'occident ont des revendications autres que les féministes afro, qui souffrent d’exclusions, de discriminations qui leur sont propres.

En diluant l’afroféminisme dans le féminisme universel, il perdra de sa substance. Aussi, quand j’entends les hommes noirs dire que les souffrances des femmes noires sont exclusivement de la faute des hommes blancs, je constate qu’ils n’ont pas fait de remise en question. Pourquoi un de leur semblable viole leurs sœurs ? C'est la réelle question. Beaucoup de femmes noires ont joué des rôles de premier plan dans les luttes indépendantistes au Sénégal. Ils ont lutté à deux, mais quand on conte, l’histoire ces femmes est occultée au profit de leurs maris. C'est révoltant.


Mon recueil se termine par une nouvelle Incertitudes. J’y dresse le portrait de deux femmes. L'une est accomplie, selon les critères de la société, et l’autre, carriériste. On peut voir à quel point une femme souffre de la pression sociale quand elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant. La femme est un individu à part entière et ne doit pas être définie par son statut matrimonial. 

Vous avez dit féministe?
Vous avez dit féministe?
(c) l'Harmattan