Terriennes

Ne pas être mère, le choix d'une autre délivrance selon Chloé Chaudet

Chloé Chaudet, enseignante en littérature à l'université, a fait le choix comme près d'un million d'autres femmes en France de ne pas faire d'enfant, une décision qui reste tabou et souvent incomprise par la société. 
Chloé Chaudet, enseignante en littérature à l'université, a fait le choix comme près d'un million d'autres femmes en France de ne pas faire d'enfant, une décision qui reste tabou et souvent incomprise par la société. 
©L'Iconoclaste/éditions
Chloé Chaudet, enseignante en littérature à l'université, a fait le choix comme près d'un million d'autres femmes en France de ne pas faire d'enfant, une décision qui reste tabou et souvent incomprise par la société. 
En France, les dernières enquêtes estiment à 4,5% le nombre de femmes qui font le choix de ne pas faire d'enfant, un choix qui reste tabou et qui suscite encore le débat. 

C'est un combat au quotidien, pas avec elle mais avec les autres: Chloé Chaudet se bat face à l'injection de devenir mère. Elle est une femme qui, comme des milliers d'autres en France, a décidé de ne pas faire d'enfant. Dans son livre J'ai décidé de ne pas être mère (Editions L'Iconoclaste), elle explique les raisons d'un choix qui reste tabou et mal accepté par la société,  le plus souvent par les autres femmes, qu'elles soient mères ou non. 

"Et toi, t'as des enfants ?", une question qui revient sans cesse depuis des années, et à chaque fois il lui faut trouver une réponse. Aujourd'hui, à 35 ans, Chloé Chaudet a enfin trouvé une réponse : "Sans façon, merci", "Pour suggérer que je sais parfaitement pourquoi je ne veux pas procréer, afin qu'on me fiche la paix".

La maternité serait donc une étape incontournable pour toute femme qui se respecte, une obligation génétique, l'accomplissement suprême... Et le contraire serait inacceptable, voire inavouable, et vécu comme un affront voire un deuil pour celles qui, pour raisons de santé ou autres, ne peuvent avoir d'enfant. Autant d'injonctions auxquelles les femmes qui font un autre choix doivent répondre au quotidien. "On ne nait pas femme, on le devient" écrit Simone de Beauvoir, mais alors "On ne nait pas mère, on le devient ou pas ?"... "Ce qu'écrivait Beauvoir en 1949 sur le 'mythe' de la maternité tenue pour la 'suprême étape du développement de la femme' est toujours valide.",  souligne Chloé Chaudet dans son ouvrage J'ai décidé de ne pas être mère paru le 15 avril 2021 aux éditions de l'Iconoclaste. 

#RegretMaternel

Une étude de l'INSEE de janvier 2020 rapporte qu'en Europe, les femmes sans enfant sont plus nombreuses parmi les plus diplômées, ou encore que l'âge moyen au premier enfant augmente avec le niveau de diplôme.  Au printemps 2021, des voix se sont élevées sur les réseaux sociaux, des femmes ont osé braver cet indicible tabou en témoignant de leur #RegretMaternel. Le temps de quelques centaines de tweets, certaines ont raconté leur difficulté à endosser ce rôle, parfois, souvent écrasant, allant même jusqu'à émettre le souhait d'un retour en arrière, sur le mode "si c'était à refaire ...".

"Nullipare", "non maternité": le choix des mots

©L'Iconoclaste

Que penser de celles qui ont fait un autre choix ? Chloé Chaudet a décidé de prendre sa plume pour mettre les mots sur ces maux que la société, les autres lui renvoient au quotidien, en tant que femme "non mère". L'enseignante se raconte, avec sobriété et sincérité, de son intimité à son rapport aux autres, bousculant les préjugés, et clouant au pilori toutes ces injonctions qui lui pèsent et qu'elle rejette, au nom de toutes celles qui comme elle ont choisi une vie sans maternité. En France, elles sont près de 4,5% soit un million environ.

Dans son livre, Chloé Chaudet tente de comprendre les diktats qui nous habitent, tous et toutes, conscients et inconscients et qui feraient de ces "nullipares" des personnes "anormales". Elle tient à le dire haut et fort et le répéter, il s'agit bien d'une décision, d'une route, et non d'un renoncement, ni d'un choix par défaut. C'est sa prise de pouvoir sur sa vie, son "empowerment" à elle, pour reprendre une formule moderne, voire une délivrance... Elle évoque aussi le parcours de "combattante" de celles qui comme elle évoquent le projet d'une stérilisation. "Entravée dans ma volonté de me renseigner sur les démarches à suivre pour se faire ligaturer les trompes", par une gynécologue au ton "condescendant et culpabilisant", l'autrice confie ne plus avoir jamais osé aborder le sujet avec une autre. "D'autres Françaises plus téméraires l'ont fait : de 1983 à 2013, elles sont en moyenne un peu plus de 5% à avoir été opérées", précise-t-elle, sur la base de chiffres de l'INED, datant de 2018. 

Fête des Mères et idéalisation maternelle

"Offrez-lui un soin en institut pour qu'elle puisse enfin souffler! Le tout agrémenté de figures de femmes d'une trentaine d'années au grand maximum, au sourire étincelant, à la peau lisse et à la silhouette frétillante. Blondes, en général. La jambe pliée à angle droit, dont l'image revient régulièrement dans les campagnes publicitaires, m'a toujours fascinée : qui prend cette pose au quotidien ? Nos mères seraient-elles toutes d'anciennes danseuses", écrit Chloé Chaudet dans un chapitre consacré à la Fête de Mères... 

Alors qu'on célèbre les mamans comme chaque année le dernier dimanche de mai en France, à coups de promotion chez les fleuristes et de matraquage médiatique, rencontre avec une femme, qui a décidé de ne pas l'être, mère. 

Terriennes : la fête des mères, vous y consacrez un chapitre dans votre livre, que veut dire cette fête pour vous ?
 

 
Chloé Chaudet est maîtresse de conférence en littérature comparée à l'Université Clermont Auvergne. 
Chloé Chaudet est maîtresse de conférence en littérature comparée à l'Université Clermont Auvergne. 
©DR
Chloé Chaudet : c'est quelque chose de magnifique si cela ne la résume pas à des campagnes publicitaires, et si on n'associe pas la mère à un aspirateur ou à des soins en institut pour une épilation (sourires). Je dois dire que je suis un peu remontée car il y a beaucoup d'hypocrisie dans cet évènement marketing. Au quotidien, la fête des mères, c'est bien autre chose, sans non plus en faire une image négative non plus, mais cette idéalisation de l'image de la mère n'a pas toujours d'effets notamment dans le domaine professionnel, car ce sont toujours les femmes qui se retrouvent en temps partiel, sans parler de l'écart salarial entre les hommes et les femmes ! 
 
Cela a un effet grossissant sur la perpétuation de cette lourdeur de l'imaginaire de l'accomplissement féminin qui passerait avant tout par la maternité.
Chloé Chaudet
Pour moi, ça me semble révélateur d'une signification symbolique écrasante de la figure de la mère. Cela a un effet grossissant sur la perpétuation de cette lourdeur de l'imaginaire de l'accomplissement féminin qui passerait avant tout par la maternité. Il y a une sorte d'hypocrisie dans cette journée de célébration de la figure de la mère, elle me semble aussi se manifester dans tant d'autres représentations de l'image de la femme en France. Pour être une femme accomplie, il faut cocher plusieurs cases : maternité, vie professionnelle, avoir un nombre raisonnable d'enfants, car souvent les femmes qui ont un enfant subissent aussi des injonctions, du genre "A quand le deuxième?", "Après deux filles, il te faut un garçon!".

Terriennes : en France, la maternité semble une évidence, et ne pas être mère reste un tabou, pourquoi selon vous ? 

Chloé Chaudet : Sur la question du tabou, j'irai même un peu plus loin: le tabou dans son sens éthymologique, à l'origine, c'est ce qu'on ne touche pas. La maternité en France est de toute façon un sujet qu'il est très difficile d'aborder, et de critiquer. Cela se cristallise de manière très nette dans le cas de non désir d'enfant. Surtout en tant que femme qui est encore en âge d'en avoir. Si on exprime ce non désir, on est très souvent considérée comme suspecte, comme une forme d'anomalie. D'ailleurs pour désigner ce non désir, il n'y a que des termes négatifs: justement non désir, absence d'envie, infécondité volontaire. Et il y a ce terme que je trouve horrible: nullipare. Ce terme renvoie à la fois au vocabulaire médical mais aussi zoologique. Il y a la racine "nullus" qui veut dire "aucun" mais aussi "nulle", c'est dire ce que ça représente d'appartenir à cette frange effectivement minime de la population française qui ne veut pas d'enfant.
Mais au-delà, il me semble que cette notion de non désir, elle permet de développer une sorte de miroir grossissant, parce qu'elle est liée à plein d'autres notions annexes, celle de la valorisation de l'instinct maternel, qui serait forcément considéré comme quelque chose d'universel, celle encore de la difficulté de parler du regret d'être mère.
C'est quelque chose qui s'est developpé sur les réseaux sociaux fin mars 2021, autour du #RegretMaternel, mais qui est déjà abordé depuis longtemps par les penseuses féministes, et qui a même été étudié d'un point de vue sociologique par la chercheuse israélienne Orna Donath, dans un livre Le Regret d'être mère. Si des voix commencent à s'exprimer, ça reste un sujet assez peu représenté auprès du grand public, dont on a peine à parler. Cela me semble vraiment mettre le doigt sur tous ces tabous qui concernent la maternité, l'évidence de la parentalité qui serait avant tout associée à la figure féminine. 

Terriennes : et pourtant vous aussi vous utilisez un terme négatif, le non désir, vous pourriez parler de désir de non-maternité ? 

Chloé Chaudet : C'est vrai ! Je pourrais le dire, les mots sont extrêmement difficiles à trouver. Je parle dans mon livre de l'expression anglophone "Childfree", qui est une expression militante, et qui parle de la liberté de ne pas avoir d'enfant. Cette notion de liberté est intéressante. Cette formule est beaucoup plus positive et constructive mais il existe aussi un autre mot tout simple pour désigner une personne de sexe féminin qui ne veut pas d'enfant, c'est tout simplement le mot femme ! On peut donc parler de femme et en plus de mère quand elle met un enfant au monde. On ne serait pas une femme diminuée quand on n'a pas d'enfant, mais on serait une femme tout simplement, ça peut paraître tout bête mais ça dit beaucoup de choses sur la manière dont la femme est systématiquement associée à la figure de la mère. 

Terriennes : justement les mots que l'on utilise sont importants et vous-même vous utilisez celui de délivrance, pour expliquer votre choix, la délivrance, c'est ce qu'on utilise pour parler d'accouchement... 

Chloé Chaudet : 
Et oui c'est vrai ! Un point commun ! Comme quoi les femmes qui n'ont pas d'enfant et celles qui en ont, ont beaucoup à partager ! C'est là qu'on voit qu'il ne s'agit aucunement d'opposer les femmes entre-elles, bien au contraire, le but est de trouver des moyens communs pour s'autodéterminer, disposer de son corps à sa guise. Si j'emploie le terme de délivrance, cette sensation de délivrance à l'idée de ne pas avoir d'enfant me concerne mais elle concerne aussi selon de nombreuses études sociologiques, femmes et hommes qui ont choisi de ne pas être parent. Cela correspond à un sentiment de liberté, comme une sorte d'idéal. Chez moi, c'est quelque chose que je ressens de manière très viscérale, ça ne relève pas forcément de l'ordre du rationnel, mais c'est extrêmement fréquent chez les non parents par choix. 

Terriennes : il y a le regard et le jugement des autres, de la société, mais pour vos proches, comment accueillent-ils ce choix ? Votre rapport à votre mère à vous, quel est-il à ce sujet ? 

Chloé Chaudet : Dans mon cas, comme pour beaucoup le regard de la famille est déterminant, que l'on souhaite avoir des enfants ou non d'ailleurs. Souvent on s'entend demander "mais y-a-t-il quelque chose qui peut expliquer ton choix dans ton enfance ?". De mon côté, ce choix a été totalement accepté et assumé. De manière générale, ce choix est assez peu compris par les familles, cela s'explique notamment par le fait de perpetuer l'espèce humaine qui est bien sûr ancré dans nos gênes, et puis dans le contexte français, les femmes qui ne veulent pas avoir d'enfants sont une minorité, on parle de 4,5% soit un peu plus d'un million de femmes environ. Et lorsqu'on fait partie d'un groupe minoritaire de la population, on est considéré comme anormal, on dérange.
Enfin, cette inquiétude familiale vient aussi d'une idée très ancrée aussi, celle qui estime que la transmission se limite au domaine familial. On a tendance à négliger toutes les autres manières de transmettre, de partager, de s'engager dans la société, qui ne sont certes pas du tout une compensation au fait de ne pas avoir d'enfant, du même ordre que la transmission familiale ou génétique, la chair et son sang, mais qui n'engendrent pas une sorte de sentiment frustration à l'idée d'être coupée de toute transmission. Moi en tant qu'enseignante, cela a très fortement joué un rôle dans mon choix.

Terriennes : il semble plus facile pour les hommes de faire ce choix, un choix moins culpabilisant que pour les femmes, à quoi cela tient-il ? C'est aussi valable dans le cas de la stérilisation, mieux perçue pour un homme que pour une femme... 

Chloé Chaudet :
Les hommes ne sont pas épargnés par l'injonction à la parentalité. Quand, un homme vers les 35 ans, au statut professionnel confortable, on lui pose souvent la question de quand il pense fonder une famille... Mais la figure de l'homme est moins automatiquement liée à celle du père, que celle de la femme à celle de la mère. D'une part pour des raisons biologiques assez évidentes, leur fertilité dure plus longtemps que celle des femmes, même si celle-ci baisse avec l'âge, cela est moins connu. Et puis de manière plus socio-symbolique, les femmes sont tellement biberonnées dès le plus jeune âge à l'idée qu'être mère constituerait une évidence, une forme d'accomplissement suprême, elles sont aussi tellement associées aux activités qui relèvent du soin, qu'on est encore très loin de la construction d'un idéal de parentalité partagée. 
Tout cela contribue à ce que ce soit les femmes qui se sentent concernées par la maternité à la fois dans leur chair, mais aussi au niveau des jugements qu'elles formulent à l'égard des autres femmes. 
 
Est-ce que tu n'as pas peur de finir seule? Est-ce que tu ne penses pas que tu vas le regretter? Es-tu sûre de ton choix? Tu n'as peut-être pas trouvé le bon ?
Chloé Chaudet
Terriennes : vous le racontez très bien dans votre livre, ce sont les femmes qui sont les plus critiques et les plus dures lorsque vous parlez de votre choix, pourquoi ? 

Chloé Chaudet : Dans mon cas, ce ne sont que des femmes qui m'ont interrogée sur mon non désir de maternité. Est-ce que tu n'as pas peur de finir seule? Est-ce que tu ne penses pas que tu vas le regretter? Es-tu sûre de ton choix? Tu n'as peut-être pas trouvé le bon ? Alors que je suis en couple et que j'espère bien avoir trouvé le "bon"! Et au cours de ces discussions, ce sont des hommes qui me défendaient, en demandant de me laisser tranquille ! Bon, je ne pense pas que ce soit de la méchanceté ou quelque chose de conscient venant d'elles.
Nous sommes tellement habituées à entendre dire que le fait d'être mère constituerait véritablement l'accomplissement féminin, que le simple fait de penser à ne pas le devenir semblerait anormal, alors on cherche à rationaliser cela en trouvant le plus souvent des raisons négatives, comme l'égoïsme, l'immaturité, le carriérisme. Ce que j'ai pu entendre beaucoup en tant qu'universitaire !
Ou encore, une autre forme de rationalisation, un peu plus positive mais qui n'est pas exempte de clichés, serait que, quand on n'a pas d'enfants, il faudrait se dédier à un but hors du commun, comme s'il y avait une sorte de coût social qui serait de donner à la société une oeuvre de génie, ce qui ajoute une pression supplémentaire ! Ce n'est pas parce qu'on ne veut pas avoir d'enfant qu'on devrait se donner corps et âme à un autre but ! On peut tout simplement ne pas avoir d'enfant parce qu'on ne veut pas en avoir, alors qu'il est très très rare qu'on demande à une personne qui en a eu quelles sont les raisons de son choix !