Terriennes

Négociations entre l'Ukraine et la Russie : où sont les femmes ?

Le président turc Recep Tayip Erdogan en bout de table, entièrement masculine, lors des négociations entre délégations russe et ukrainienne à Istanbul, en Turquie (le 30 mars 2022). 
Le président turc Recep Tayip Erdogan en bout de table, entièrement masculine, lors des négociations entre délégations russe et ukrainienne à Istanbul, en Turquie (le 30 mars 2022). 
©capture d'écran

En Turquie, en Biélorussie ou en visioconférence, les femmes restent absentes des tables de négociations de paix entre l'Ukraine et la Russie. Elles sont pourtant parmi les premières victimes de la guerre et de la vague d'exil qu'elle entraîne. Pourquoi sont-elles exclues des décisions qui affectent leur vie et leur sécurité ? Eléments de réponse avec Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques.

On les voit partout dans la guerre qui oppose la Russie à l'Ukraine – sur les routes de l'exil, dans les caves pour s'abriter des bombes, prenant les armes ou manifestant leur opposition aux combats. Partout, sauf autour des tables de négociations. Or les femmes exclues, ce sont les préoccupations de la moitié de la population la plus impactée par le conflit qui sont ignorées. 


La participation des femmes aux processus de paix est pourtant un concept ancré dans le droit international. L’expérience en montre par ailleurs l'importance, en Colombie, par exemple, alors qu'en Afghanistan, l’exclusion des femmes des négociations est considérée comme l’une des causes de l’échec du processus de paix.

Spécialiste de l'Ukraine et de la Russie post-soviétique, chercheuse à l’Institut des sciences sociales du politique et maîtresse de conférences à Paris Nanterre, Anna Colin Lebedev propose son éclairage à l'absence des femmes dans les négociations entre l'Ukraine et la Russie.

Entretien avec Anna Colin Lebedev

Anna Colin Lebedev
Anna Colin Lebedev
©Université Paris Nanterre

Terriennes : pourquoi les femmes sont-elles absentes des négociations entre la Russie et l'Ukraine ?

Anna Colin Lebedev : On est là dans une guerre très XXe siècle dans la manière dont l'agression russe est menée. Les négociations, aussi, sont très XXe siècle, avec des représentants de l'institution militaire, essentiellement masculins, des personnalités politiques régaliennes, qui sont plutôt des hommes. S'il n'y a pas de femmes dans les négociations actuellement, c'est parce qu'au sein des instances du pouvoir, aussi bien du côté russe qu'ukrainien, il n'y a pas de femmes susceptibles d'endosser ce rôle de par leur fonction. Il y a une répartition des tâches sur le front ou autour du front.

Aujourd'hui, la communication du pouvoir ukrainien et ses visées européennes amènent au premier plan la question de la valorisation des femmes.
Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques

Celle-ci a toutefois bougé en Ukraine par la force des choses, puisque la guerre actuelle est considérée comme une guerre où l'ensemble du peuple est impliqué. Il serait anormal que les femmes ne prennent pas les armes. Pendant la première phase de la guerre, entre 2014 et 2021, les femmes étaient, certes, présentes dans l'armée, mais dans des fonctions d'appui : médecins, juristes ou dans la logistique d'approvisionnement de guerre.


Un besoin de changement est-il perceptible ?

Si le changement arrive, ce sera du côté ukrainien – pays qui a eu une femme Première ministre pendant des années. Les Ukrainiens cherchent, notamment par la communication, à se démarquer de la manière de faire russe, considérée comme passéiste, et à se positionner du côté de la modernité. En témoigne le grand nombre de femmes dans les forces armées ukrainiennes qui, en 2014, n'existait pas. En 2014, la question de l'égal accès des femmes aux métiers militaires n'était pas à l'ordre du jour et l'armée ukrainienne restait très traditionnelle.

Aujourd'hui, la communication internationale du pouvoir ukrainien, les visées européennes du pays et la participation de l'Ukraine à un grand nombre de programmes de l'OTAN, de l'Union européenne, etc, amènent au premier plan la question de la valorisation des femmes (les femmes représentent actuellement plus de 20% du Parlement ukrainien, ndlr). Il n'est pas impossible qu'aujourd'hui, le pouvoir ukrainien, qui se rend compte que l'affichage compte, et qui veut s'afficher comme le pays de l'avenir face au pays du passé que serait la Russie, passe par une mise en avant des femmes dans les négociations. Reste que l'Ukraine négocie avec un partenaire qui ne cherche pas un accord gagnant-gagnant, mais qui veut dominer, et ce de façon classique : dans le rapport de force.

Dans des pays héritiers de la culture soviétique égalitaire, pourquoi les femmes sont-elles si peu représentées au pouvoir ?

Dans ces sociétés, il y a en toute logique un accès égal des hommes et des femmes aux études et à la carrière. Or cela coexiste avec la conviction que la nature biologique de l'un ou l'autre sexe compte dans l'accès à certains domaines. La certitude prévaut que les femmes sont naturellement plus aptes à exercer certaines fonctions et à certains ministères - qui ne sont pas régaliens.

Cette contradiction donne lieu, tant en Ukraine qu'en Russie, à des pirouettes humoristiques difficiles à appréhender pour les occidentaux. Si l'homme a davantage besoin d'être sur la scène publique, c'est parce qu'il est plus faible et a besoin d'être davantage valorisé, dit-on. Moins solide que la femme, il ne peut pas faire le travail de fond. Alors il prend les responsabilités publiques. Derrière, en revanche, c'est le numéro deux qui est tout-puissant, et c'est une femme.

Depuis 2000, une dizaine de résolutions des Nations unies imposent une meilleure représentation des femmes au sein des mécanismes et institutions décisionnelles pour la prévention, la gestion et le règlement des conflits...

Les thématiques d'égalité et de discrimination positive à l'égard des femmes sont, en général, peu pertinentes dans les pays européens issus de l'Union soviétique. Ce sont des questions qui, dans ces sociétés, paraissent dépassées. Les inégalités entre les sexes dans la sphère professionnelle y sont apparues avec le capitalisme, il y a trente ans, en même temps que l'idée selon laquelle la féminité peut être une marchandise à vendre ou que les femmes peuvent avoir une fonction décorative. Ces thématiques sont considérées comme pertinentes pour l'occident, pas pour les ex pays de l'Est.