Terriennes

"Neneh superstar" : un cygne noir à l'Opéra

Neneh, interprétée par Oumy Bruni Garrel, jeune danseuse de 14 ans, veut devenir danseuse classique. Discrimination, racisme, harcèlement, dans la vie comme sur scène, elle va devoir dépasser bien des obstacles.
Neneh, interprétée par Oumy Bruni Garrel, jeune danseuse de 14 ans, veut devenir danseuse classique. Discrimination, racisme, harcèlement, dans la vie comme sur scène, elle va devoir dépasser bien des obstacles.
©capture d ecran
Neneh, interprétée par Oumy Bruni Garrel, jeune danseuse de 14 ans, veut devenir danseuse classique. Discrimination, racisme, harcèlement, dans la vie comme sur scène, elle va devoir dépasser bien des obstacles.
<em>"Pourquoi ne suis-je pas blanche comme tout le monde ?"</em>, interpelle la jeune Neneh, petit rat de l'Opéra de Paris dans le film <em>Neneh superstar </em>de Ramzi Ben Slimane. 

C'est l'histoire d'une petite fille qui rêve de tutus, de diadèmes et de Lac des Cygnes. Cette petite-fille, c'est Neneh et elle est noire. Ce qui complique les choses car, encore aujourd'hui, il suffit de regarder les scènes des plus grands opéras mondiaux pour le constater : les danseuses noires sont largement minoritaires dans le répertoire classique. 

"Je ne crois pas qu'elle soit faite pour cette école. Il s'agit de créer une uniformité esthétique pour le corps de ballet", lance la directrice de l'Ecole de l'Opéra de Paris, Marianne Belage, incarnée à l'écran par Maïwenn. 

En quelques mots, tout est dit. Sans prendre de gants, le film Neneh superstar raconte le combat d'une fillette face aux discriminations à son entrée à l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris. Dans ce long-métrage signé Ramzi Ben Sliman, Oumy Bruni Garrel, incarne, pour son premier grand rôle au cinéma, Neneh, admise comme petit rat malgré l'opposition de la directrice. 

"Pourquoi ne suis-je pas blanche comme tout le monde ?"

Un secret va venir expliquer la crispation de la directrice à l'égard de Neneh. "Dans la génération de Marianne Belage, il fallait faire profil bas, alors que, dans celle de Neneh, on affirme sa singularité. Le monde a changé", explique le réalisateur.

C'est une école de princesses ; ta tête ne va pas à l'Opéra !
Dialogue extrait du film Neneh superstar

Le film montre également les réticences du milieu de Neneh : son père, joué par Steve Tientcheu, la soutient, mais sa mère, interprétée par Aïssa Maïga, n'est pas convaincue : "À son âge, je faisais du judo comme tout le monde". Ses copines du quartier non plus : "C'est une école de princesses ; ta tête ne va pas à l'Opéra". Face à la pression de la directrice et à la jalousie des autres filles qui vont jusqu'à souiller ses pointes, elle se rebiffe et craque parfois : "Pourquoi ne suis-je pas blanche comme tout le monde ?"

S'il s'agit d'une fiction, ce film s'inspire largement de propos réels de danseurs, mais aussi, pour le côté technique, de professeurs tirés presque tout droit du documentaire Graines d'étoiles (diffusé sur Arte). Le réalisateur a sélectionné des petites danseuses qui passent toutes de vrais concours et auditions, et affirme que ce sont elles qui l'ont aiguillé vers Oumy, car il n'arrivait pas à trouver une fillette noire de 12 ans ayant à la fois un bon niveau de danse et un jeu convaincant.

Un film déclic ? 

"Moi je fais un sport-étude ; le matin je vais à l'école et l'après-midi, je vais à la danse, et je fais ça tous les jours. Je fais du classique, contemporain et hip-hop," confie celle qui incarne Neneh à l'écra, Oumy Bruni Garrel, fille adoptive de Louis Garrel et de Valeria Bruni-Tedeschi.

L'adolescente de 14 ans a "tout de suite adoré l'histoire" de Neneh. "Ça m'a fait penser à mon histoire à moi. On a subi toutes les deux des choses", confie-t-elle. La jeune fille veut devenir avocate. Elle espère que le film agira comme un déclic et que la situation des danseurs noirs "puisse changer, car on en a besoin". 

L'Opéra de Paris, en quête de diversité 

"Carnation de peau", "morphologie noire", "protection de nos valeurs", les paroles que l'on entend dans le film résonnent avec les propos de Benjamin Millepied, ex-directeur de la danse (2014-2016). Il a été le premier à avoir critiqué ouvertement le manque de diversité à l'Opéra. "J'ai entendu très clairement en arrivant qu'on ne met pas une personne de couleur dans un corps de ballet parce que c'est une distraction", avait-il dit.

Il y a deux ans, l'Opéra, sous la houlette de son directeur Alexander Neef, a fait publier un rapport sur la diversité. Après avoir interrogé "pendant trois mois une centaine de personnes, à la fois des salariés de l'Opéra de Paris, mais également des personnes extérieures, y compris des représentants d'opéras internationaux comme ceux de New York, de Londres ou des opéras des Pays-Bas. Et puis nous avons consulté des documents internes à l'opéra ainsi que des publications de manière à nous faire une idée aussi complète que possible du problème", précisait alors sur France-Culture Pap Ndiaye, historien, depuis devenu ministre de l'Éducation, à l'origine de cette enquête. 

À la suite de ce rapport, plusieurs mesures ont été prises, la direction de l'Opéra avait annoncé qu'elle allait revoir ses critères de recrutement pour encourager l'entrée de davantage d'artistes non blancs, et a annoncé la nomination d'un "référent diversité". Un "comité consultatif scientifique composé des artistes de la maison et de personnalités extérieures" devait être créé pour être "sollicité sur des problématiques de diversité", de même qu'un dispositif de signalement de cas de racisme ou de discrimination, précisait le directeur.

Il est aujourd’hui primordial de veiller à la diversité de nos canaux de recrutements, d’aller à la rencontre de talents différents.
Alexander Neef, directeur de l'Opéra de Paris. 

Une initiative vient d'être lancée, baptisée L'Opéra en Guyane ; il s'agit d'un projet de coopération culturelle territoriale sur la durée, avec les grands acteurs culturels et sociaux du territoire. "Il est aujourd’hui primordial de veiller à la diversité de nos canaux de recrutement, d’aller à la rencontre de talents différents sans jamais renoncer à ce qui fait notre force et notre reconnaissance internationale, c’est-à-dire notre exigence de qualité. C’est notre ambition et notre détermination", explique Alexander Neef, sur le site officiel de l'Opéra de Paris. 

Un sujet "sulfureux" ? 

Ramzi Ben Sliman tient à préciser qu'il avait conçu le film avant ces développements. Alors pourquoi nommer précisément l'Ecole de danse ? En France, "il n'y a qu'à l'Opéra qu'il y a ces traditions tricentenaires, ces règles ultrastrictes", affirme le réalisateur, qui avait monté en 2019 un court-métrage pour "La 3e scène" - la scène digitale de l'Opéra.

On ne dénonce pas, on montre au contraire que la danse n'est pas figée... Ce film, c'est une allégorie parfaite de la France d'aujourd'hui.
Ramzi Ben Sliman, réalisateur

Conscient qu'il s'agit d'un sujet "sulfureux", il précise que l'institution n'a pas été mise dans la boucle, malgré une brève apparition de l'étoile Léonore Baulac. Mais il assure qu'il ne s'agit nullement d'une attaque : "On ne dénonce pas, on montre au contraire que la danse n'est pas figée... Ce film, c'est une allégorie parfaite de la France d'aujourd'hui et la question est : que fait-on quand on est différent, alors que tout le monde est pareil ?"

Neneh, la petite fille qui rêve de danser à l'Opéra
©DR