Terriennes

Nettoyer l'Everest, la quête écologiste et spirituelle de Marion Chaygneaud-Dupuy

Marion Chaygneaud-Dupuy, première Européenne à avoir gravi trois fois l'Everest, est à l'origine du projet <em>Clean Everest</em>, une charte environnementale de nettoyage des déchets et de protection des chaînes de l'Himalaya. 
Marion Chaygneaud-Dupuy, première Européenne à avoir gravi trois fois l'Everest, est à l'origine du projet Clean Everest, une charte environnementale de nettoyage des déchets et de protection des chaînes de l'Himalaya. 
©CleanEverest

Spiritualité, écologie et haute altitude... Voilà sans doute les mantras qui semblent guider la vie de Marion Chaygneaud-Dupuy. En trois ans, cette alpiniste, installée au Tibet depuis des années, a permis l’évacuation de dix tonnes de déchets qui jonchaient les pentes du toit du monde, l'Everest. La jeune femme se raconte dans un livre inspirant Respire, tu es vivante. Rencontre. 

A 40 ans, Marion Chaygneaud-Dupuy a déjà gravi trois fois l'Everest. C'est l'une des rares femmes à l'avoir fait. Mais au-delà de l'exploit, cette alpiniste et guide de montagne a trouvé sa voie au Tibet. Convertie aux valeurs du peuple tibétain, toujours en quête de spiritualité et mue par une profonde ferveur écologiste, elle s'est fixée une mission, celle de nettoyer le toit du monde.

"Nonne laïque"

Si Marion n'est pas née en montagne, elle s'est toujours sentie proche de la nature. Elle a grandi dans une famille d’agriculteurs, en Dordogne, dans une maison au milieu des bois. "J’ai passé mon enfance à jouer dans la forêt, apprenant le nom des plantes, des animaux, des arbres. J’ai développé un lien très fort avec la nature. Ensuite, j’ai voyagé de l’Inde au Tibet, où je vis depuis 16 ans et suis devenue guide de montagne", confie-t-elle.

Avec des parents qui prônent l'autosuffisance et l'altruisme, l'adolescente est en quête d'identité et aspire à une vie intérieure intense. L'âme nomade, très tôt, elle quitte la France pour se chercher et tenter de trouver sa voie. Elle rejoint une amie en Inde, où elle fait la connaissance du père de celle-ci, qui n'est autre que le docteur Jack Preger, célèbre pour son action auprès des plus pauvres de Calcutta. C'est une rencontre qui va jouer un rôle déclencheur dans ce parcours si unique. D'autres viendront ensuite... Comme avec Amma, la grande prêtresse hindoue vouée à l'amour et distributrice de câlins à travers la planète, ou ensuite celle de Bokar Rinpoché, qui deviendra son guide spirituel et maître initiateur. Elle n'a pas encore la vingtaine que Marion se choisit une vie loin du monde occidental, passant de nombreux séjours au sein de couvents et monastères bouddhistes, entièrement dévouée à la religion, elle va même jusqu'à se raser la tête et à faire voeu de chasteté. 

Depuis Lhassa, capitale du Tibet où elle suit des études à l'université, elle observe les sommets himalayens, ceux-là mêmes qui vont bientôt l'aspirer. Après avoir suivi les nomades dans les vastes espaces tibétains, elle va s'attaquer aux sommets et enchaîner les trecks. Elle devient guide et alpiniste chevronnée. 

Des poubelles à ciel ouvert

C'est lors d'une expédition qui la mène vers le plus sommet du monde, en 2013, qu'elle fait ce terrible constat : des tonnes de déchets souillent ces pentes enneigées de haute altitude, censées rester immaculées. C'est le choc. Un carnage écologique, comme elle dit, provoqué par des expéditions à répétition menées au cours de ces trois dernières décennies. C'est le déclic d'une nouvelle vie, d'un engagement, et même d'une vocation, qui va coïncider avec la quête spirituelle et religieuse engagée depuis son adolescence. Celle qui se présentait comme une nonne laïque, et qui aspirait à ne se consacrer qu'à la religion bouddhiste, va faire rimer action et méditation.

Une action utile et nécessaire. La jeune femme décide de faire marcher ses réseaux locaux, sherpas et alpinistes, pour créer le label Clean Everest. Elle va grimper jour et nuit pour élaborer un modèle de gestion des déchets en haute montagne. Elle raconte dans son livre comment elle a mis au point ce projet pour préserver la qualité des glaciers himalayens, aujourd'hui menacés par le réchauffement climatique. 
 
En 2017, le gouvernement local rallie sa cause et lui fournit une cinquantaine de yacks pour lui permettre de descendre des dizaines de sacs remplis de déchets. En trois ans, ce sont près de dix tonnes d'ordures qui vont être descendues par Marion et ses équipes, soit près des trois quarts de la quantité accumulée en haute altitude.  

L'alpiniste souhaite que ce modèle de gestion des déchets et sa charte environnementale s'applique à toute la chaîne himalayenne. Des gouvernements locaux, désormais, la font respecter, et les équipes ne s'y pliant pas se voient rayés des listes pour de futures expéditions.
 
©Massot éditions
Marion Chaygneaud-Dupuy a reçu en 2019 le prix Terre de Femmes de la Fondation Yves Rocher. En 2020, elle publie RESPIRE, tu es vivante (Editions Massot), un livre dans lequel elle raconte son engagement écologique et spirituel. Dans le cadre de son nouveau projet d'Institut des nomades tibétains, elle donne des conférences et espère que les recettes de son ouvrage serviront à en financer une partie. 

Terriennes : Votre livre, c'est l'histoire d'un cheminement spirituel...

Marion Chaygneaud-Dupuy : C'est vrai. J'ai beaucoup hésité, au début, à passer autant de temps dans mon récit à décrire ce qui m'est arrivé dans cette "première" partie de ma vie. Je tenais à rapporter des scènes avec mon maître spirituel dans les monastères pour que ceux ou celles qui s'intéressent à mon parcours comprennent que ma démarche écologique a une base et un travail intérieurs. Il y a une écologie intérieure qui a été menée avant de passer à l'action concrète sur le terrain. Cela me semble un message fort à faire passer. La motivation qui mène au service du vivant, de la Terre, ce n'est pas quelque chose qui est entré dans mon coeur d'un claquement de doigts - hop, j'ai gravi l'Everest, et hop, j'ai vu les déchets et hop, il faut faire quelque chose. Non, c'est vraiment à travers un entraînement qui s'est nourri d'une très longue et lente transformation de l'esprit. On sait bien que le chemin spirituel, c'est long, c'est lent. Le décrire, c'est poser le socle de ce qui s'est passé après.
 
Marion Chaygneaud-Dupuy et ses équipes lors de l'une des opérations de ramassage des déchets sur l'Everest, en mai 2017.
Marion Chaygneaud-Dupuy et ses équipes lors de l'une des opérations de ramassage des déchets sur l'Everest, en mai 2017.
©Clean Everest
 
Mon statut de femme ne m'a jamais vraiment servi d'atout. C'est sur le tard que j'ai découvert la puissance de cette force en moi.
Marion Chaygneaud-Dupuy
Vous qui avez vécu aux côtés de moines bouddhistes, comment avez-vous traversé cette expérience en tant que femme ? 

C'est un peu le déni de ma féminité qui a pris le dessus pendant toutes ces années. Parce qu'être femme ne me donnait pas vraiment d'avantages pour intégrer ces lieux monastiques, ou ces grottes pour méditer. Mon statut de femme ne m'a jamais vraiment servi d'atout. C'est sur le tard que j'ai découvert la puissance de cette force en moi, qui éclate à la fin du livre, ce dans quoi je me révèle pleinement aujourd'hui. Mais maintentant, je peux le dire : que ce soit dans les monastères ou sur l'Everest, c'était tout de même plus difficile en tant que femme. Je n'ai pas vécu d'événements malheureux, comme des agressions, mais j'étais plus dans un déni. Je me suis un peu transformée en garçon manqué. Les cheveux rasés, je ne ressemblais à rien. Plus tard en montagne, on m'a surnommée "le léopard des neiges". Cela voulait bien dire qu'il y avait un aspect yang masculin très fort en moi, et donc une puissance, pas dans la douceur et l'amour, mais plus dans l'adaptibilité, ce qui m'a permis de me fondre dans un décor masculin. 
 
Ma crédibilité en tant que femme était renforcée par cette conscience de ma féminité. C'est ainsi que je suis sortie du déni.
Marion Chaygneaud-Dupuy
Développer cette partie virile en vous, c'était indispensable dans ces milieux ? 

Au départ, je pensais que c'était la seule voie possible pour me faire accepter dans ces milieux. Mais plus tard, lorsque j'ai eu une trentaine d'années, je me suis rendue compte que ce n'était pas si vrai. J'ai découvert que sur la montagne, avec les guides tibétains, la douceur, l'écoute de la culture tibétaine, l'empathie et mon côté médiatrice étaient des atouts qui allaient m'aider pour mobiliser le plus grand nombre de personnes autour de valeurs bouddhistes et tibétaines - prendre soin de la montagne, par exemple. Ma crédibilité en tant que femme était renforcée par cette conscience de ma féminité, c'est ainsi que je suis sortie du déni. J'ai fait tout ça avec une énergie qui n'était pas militante, pas dans le combat, mais avec un élan joyeux, la simple envie de prendre soin de la Terre. 

Dans votre déni de féminité, vous avez renoncé à vivre charnellement votre vie de femme en renonçant à la sexualité, où en êtes-vous aujourd'hui à 40 ans ? 

Ce fut un long parcours de réconciliation avec mon corps. Avec ma vie monastique, le voeu de chasteté m'avait tenu à une sorte de pureté dans la non-expression sexuelle de cette énergie. Une énergie qu'on nous apprend tout de même à canaliser, et à utiliser, il y existe tout un entrainement dans la voie spirituelle tibétaine. Ce qui va arriver, à 36 ans, je le raconte à la toute fin de mon livre, c'est que je tombe amoureuse d'un homme. Et avec lui je découvre l'amour charnel. C'est très important de parler de ma réconciliation avec mon corps, de l'amour vécu au quotidien avec un seul être. Avant, je m'étais totalement dévouée à une cause, maintenant je me dévoue à trouver un équilibre, c'est-à-dire que ma vie en tant que femme prend une place qui n'enlève rien au temps dédié à une cause plus altruiste d'intérêt général. Cela n'a pas été facile. J'espère que plein de femmes pourront se rendre compte que c'est possible de faire les deux. 

La question de la maternité s'est-elle posée ? 

Non, elle ne s'est jamais posée. Elle a dû me traverser l'esprit un quart de seconde lorsque j'avais trente ans ! Mais j'en suis tout de suite revenue. Donc pas de projet d'enfant, mais une vie personnelle qui était auparavant inexistante. C'est tout récent en fait. Ce n'est que depuis 2020, avec le confinement que je suis retournée en Europe et que je vis avec l'homme que j'ai rencontré. C'est comme un nouveau départ. 

Dans votre parcours, les rencontres les plus marquantes sont avec des hommes !

Oui, toujours des hommes ! Jack Preger, Rinpoché... Il faut dire que dans la société tibétaine, la place des femmes n'est pas encore bien installée. Très peu de femmes ont ouvert la voie, que ce soit au niveau spirituel ou des métiers un peu prestigieux. Celui de guide de montagne, par exemple, n'est guère accessible aux femmes. Cela ne m'a pas vraiment impactée ; je pense que j'ai réussi à transformer ce manque de repères féminins en faisant de ce problème une force. Ce projet, c'est aussi pour inspirer d'autres femmes à devenir ce qu'elles veulent être pleinement. L'angle écologie et féminin est très inspirant pour moi et c'est un chemin sur lequel je m'épanouis et que je voudrais partager avec les autres femmes. 

Justement, vous êtes la première Européenne à avoir gravi l'Everest trois fois, ce qui peut avoir une forte portée symbolique pour beaucoup de femmes. Là aussi, comme dans les monastères que vous avez connus, elles sont largement minoritaires en très haute altitude... Quel serait votre message aux jeunes filles qui seraient aussi en recherche d'accomplissement ? 

Ce n'est pas évident. Le contexte factuel nous tire tous vers une sorte de repli sur soi, qui nous fait manquer d'air. On en a besoin, pourtant, en tant que femme, de femme sauvage qui a besoin de courir, d'expression de son corps, pas seulement sexuel, d'être en contact avec d'autres femmes, avec cette douceur, aussi, qu'apporte la collectivité. Cette culture du cercle et de l'interdépendance est importante pour que nos qualités se révèlent pleinement. J'ai juste envie de tendre une main pour dire qu'on peut former ce cercle toutes ensembles, de quelque manière que ce soit, pour être en lien quoiqu'il arrive. Je ne voudrais surtout pas être stigmatisée comme une personne inaccessible ! C'est vrai, j'avoue que j'avais cette envie au départ d'aller sur le toit du monde, d'être seule et d'en être fière. Mais en fait, cet esprit m'a totalement quitté. Je me suis rendue compte que je n'étais pas bien toute seule, en haut de la montagne, dans le noir, dans le froid. Ok, j'avais battu des records, mais je n'étais pas heureuse car je ne me sentais pas accomplie sur le plan humain, donc ça me manquait énormément.

Marion Chaygneaud-Dupuy se consacre désormais à la cause des nomades des hauts plateaux tibétains, afin qu'on les reconnaisse comme gardiens de l'environnement dans cette zone menacée par le réchauffement climatique. 
Marion Chaygneaud-Dupuy se consacre désormais à la cause des nomades des hauts plateaux tibétains, afin qu'on les reconnaisse comme gardiens de l'environnement dans cette zone menacée par le réchauffement climatique. 
©Clean Everest
Quels sont vos projets maintenant ? 

Mon maître de méditation, Bokar Rinpoché, est un nomade du Tibet. Il m'a demandé d'accompagner les populations nomades du Tibet dans la transition d'un mode de vie traditionnel à un mode de vie nomade, mais moderne, adapté au Tibet d'aujourd'hui. C'est une transition très sensible, comme l'ont vécue beaucoup de populations nomades à travers le monde. Le projet s'appelle l'Institut des Nomades, il est basé en région tibétaine, avec un rayonnement sur tout le plateau. Ce qui est en jeu, c'est la protection de l'environnement pour que les nomades soient réinvestis dans le rôle de gardiens des sources d'eau, des pâturages, des troupeaux, pour que cette harmonie entre l'homme et la nature puisse se maintenir et qu'ils puissent restaurer l'écosystème. Quand les nomades partent, les troupeaux partent avec eux, le sol s'appauvrit, avec l'érosion causée par le vent, il y a un phénomène de désertification qui peut aller très vite. Si le manteau herbeux est maintenu, il n'y a pas d'érosion du permafrost. C'est un défi majeur de montrer que la place des nomades est essentiel et qu'il est nécessaire de les placer au centre de la sauvegarde de l'écosystème. 
 
Le Prix Terre de Femmes de la Fondation Yves Rocher récompense depuis 2001 des femmes qui œuvrent pour la biodiversité et pour changer le monde. Plus de 430 femmes, dans les 15 pays partenaires, ont été récompensées. Dans les bidonvilles de Nairobi au Kenya, dans les vallées déforestées d’Ethiopie ou sur les berges polluées de la région parisienne, ces femmes ont un jour décidé d’agir en faveur de l’environnement. Leurs actions s’étendent dans 50 pays différents​. Terriennes est fière de faire partie du jury de cette belle initiative qui a permis à des dizaines de jeunes femmes de s'émanciper et de s'épanouir dans leur projet, au service de la protection de l'environnement et des autres. 

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