Terriennes

Nominations de Gérard Darmanin et Eric Dupond-Moretti vues de Suisse : "un signal d'impunité"

<p>Manifestations de militant.e.s pour les droits des femmes le 10 juillet 2020 devant l'Hôtel de ville de Paris après les nominations d'un ministre de l'Intérieur accusé de viol et d'un ministre de la Justice remarqué pour ses propos sexistes. </p>

Manifestations de militant.e.s pour les droits des femmes le 10 juillet 2020 devant l'Hôtel de ville de Paris après les nominations d'un ministre de l'Intérieur accusé de viol et d'un ministre de la Justice remarqué pour ses propos sexistes. 

©AP Photo/Francois Mori

Les nominations de Gérald Darmanin à l'Intérieur et d’Eric Dupond-Moretti à la Justice dans le nouveau gouvernement français indignent les collectifs féministes. Depuis la Suisse, la sociologue Eléonore Lépinard et l’avocate Lorella Bertani décryptent le phénomène.

"Gouvernement de la honte", "Vous vous torchez avec nos plaintes ?", lisait-on vendredi 10 juillet sur des pancartes dans les rues de nombreuses villes françaises. Les collectifs féministes ont ainsi réagi à la nomination à la tête du Ministère de l’intérieur de Gérald Darmanin, qui fait à nouveau l’objet d’une enquête judiciaire après une plainte pour viol, et du sulfureux avocat Eric Dupond-Moretti, souvent pointé du doigt pour ses propos sexistes et ses diatribes antiféministes dans les médias.

La pétition lancée pour destituer les deux ministres a recueilli près de 20 000 signatures et la presse étrangère, du New York Times à El País, s’en est fait l’écho. Pour les manifestantes, qui continuent de protester sur les réseaux sociaux, il s’agit de dénoncer la symbolique de ces nominations, et non pas leur validité juridique. Les faits : Gérald Darmanin a été accusé en 2017 de viol par une femme avec laquelle il a reconnu avoir eu une relation sexuelle, mais selon lui, librement consentie. Classée sans suite dans un premier temps, la procédure a été relancée par la cour d’appel de Paris qui a demandé début juin de nouvelles investigations.

Pourquoi, alors que l’enquête qui vise ce dernier est encore en cours, d’une part, et que la libération de la parole des femmes est enfin saluée, d’autre part, choisir deux personnalités aussi clivantes à des postes clés ? Quel message Emmanuel Macron envoie-t-il à la société française, lui qui avait fait de l’égalité hommes-femmes une des "grandes causes de son quinquennat" ?

Pour nous éclairer sur ces questions, Eléonore Lépinard, sociologue et professeure associée en études genre à l’Unil, et Lorella Bertani, avocate genevoise spécialisée dans le droit des victimes d’infractions.

La présomption d’innocence existe pour Gérald Darmanin et la liberté d’expression existe pour Eric Dupond-Moretti. Quel regard portez-vous sur le mécontentement qu’ils suscitent ?

Lorella Bertani, avocate à Genève, spécialisée dans la défense des victimes de harcèlement sexuel et de viol

Lorella Bertani : Jusqu’à ce que la culpabilité soit prouvée, le prévenu bénéficie de la présomption d’innocence. Toutefois, la question que je pose et qui restera ouverte, c’est : aurait-il quand même été ministre s’il avait été mis en examen pour blanchiment d’argent ou pour abus de biens sociaux ? Ensuite, d’une manière générale, si l’on veut que la population respecte le droit pénal, il faudrait nommer des ministres, des présidents irréprochables. Parce que le message que l’on fait passer, alors, c’est qu’on peut se retrouver pris dans les mailles de la justice et obtenir de hautes responsabilités.

Eléonoe Lépinard, professeure associée en études genre, sociologue à l’Institut des sciences sociales de l’Unil, à Lausanne.
Eléonoe Lépinard, professeure associée en études genre, sociologue à l’Institut des sciences sociales de l’Unil, à Lausanne.

Eléonore Lépinard : Une procédure judiciaire est à nouveau ouverte dans le cas du ministre, ce n’est pas une chose anodine. Dès lors, il y a un problème d’indépendance de la justice: comment faire une enquête impartiale et indépendante dans de telles conditions? On a nommé ce ministre au même moment où Mediapart suggère que le président de la République est intervenu lui-même auprès de la justice dans une autre procédure liée à un conflit d’intérêts… L’enjeu est donc le respect du temps de la justice et de son fonctionnement. Par ailleurs se pose aussi le problème de l’exemplarité. Il n’est pas acceptable de nommer à un tel poste une personne qui n’a pas été absolument blanchie et dont on peut donc encore douter, à ce stade, de la moralité. Il ne s’agit pas de dire qu’il faudrait mettre un terme à une carrière, mais, à tout le moins, de se mettre en réserve le temps que la justice soit rendue.

Des hommes blancs issus de milieux favorisés qui s’octroient le pouvoir de se donner l’impunité les uns aux autres...
Eléonore Lépinard, sociologue

Comment interpréter, alors, ce remaniement?

E. L. : Après #MeToo, c’est le signal qu’on ne veut pas changer. Cela interroge la formation même des élites politiques : au niveau de l’éthique, de la prise en compte des changements sociétaux. A un moment où la société civile demande des comptes à la police, on sent qu’elle attend que toutes les personnes de pouvoir s’expliquent sur les politiques qu’elles mènent, mais aussi sur leur comportement individuel. C’est aussi un signal très fort de solidarité entre privilégiés : principalement – mais pas seulement – des hommes blancs issus de milieux favorisés qui s’octroient le pouvoir de se donner l’impunité les uns aux autres. On peine à croire qu’il n’y avait personne d’autre de compétent pour occuper ces postes.

Nommerait-on ministre un homme qui tient des propos homophobes, racistes ou antisémites ?
Lorella Bertani, avocate

L. B. : Cela démontre que, finalement, on fait fi des revendications légitimes de la moitié de la population. Donc, par exemple, on peut tenir des propos sexistes sans que cela ne porte à conséquence. Nommerait-on ministre un homme qui tient des propos homophobes, racistes ou antisémites ? Le fait qu’il soit admis que tenir des propos sexistes n’empêche pas d’occuper de hautes fonctions est la preuve que le respect envers les femmes est bien loin d’être une réalité.

Est-ce propre à la France?

E. L : Non. Aux Etats-Unis, le New York Times avait listé tous les gens "tombés" dans le sillage de la libération de la parole permise par #MeToo, mais a tenu à jour ensuite ce qu’ils étaient devenus et… le mouvement a brisé très peu de carrières. La misogynie et la protection entre privilégiés ont cours partout, elles prennent seulement des modalités différentes.

Quel message ce genre de nomination envoie-t-il aux victimes de violences sexuelles, mais aussi aux auteurs de celles-ci ?

L. B. : Les victimes ont dénoncé des faits qu’il appartient à la justice d’établir. Mais établis ou non, maintenant que Gérard Darmanin est ministre, même s’il n’a pas, sauf erreur de ma part, d’immunité pénale, il est très probable que le procès soit retardé. Pour ce qui est du sexisme, on transmet l’idée qu’on a le droit de tenir des propos sexistes sans qu’ils soient punis.

E. L. : Oui, on est en droit de dire tout haut ce que cette nomination dit tout bas: "impunité: circulez, il n’y a rien à voir". Au sujet du viol, le message est aussi que la parole des victimes ne pèse pas assez pour suspendre, ne serait-ce que quelques mois, la décision politique ou la carrière de qui que ce soit. C’est à la parole de la victime qu’on n’accorde pas le bénéfice du doute.

L’exception française n’est pas tant celle de la culture du viol, mais surtout celle du "cover-up".
Eléonore Lépinard, sociologue

Peut-on parler d’une résistance liée à la "culture du viol", soit le concept sociologique qualifiant l’ensemble des comportements et idées reçues sur le viol, les victimes et les violeurs eux-mêmes, partagés par une société et qui contribuent à minimiser ce crime (comme le mythe de la femme qui dit non alors qu’elle dit oui) ?

E. L. : La culture du viol est généralisée mais prend des formes différentes. L’exception française n’est pas celle de la culture du viol, mais surtout celle du cover-up : on camoufle, on en rajoute dans l’autre sens pour dire que tout va bien. Cela s’illustre par exemple avec les applaudissements des députés, en 2018, alors que la procédure judiciaire contre Gérald Darmanin venait d’être ouverte et que les juges n’avaient pas commencé l’enquête. Belle preuve de solidarité sans aucun respect pour le travail de la justice. Plus largement, il existe une hiérarchie dans la façon dont les délits sont considérés comme graves ou non, et problématiques pour assumer une position politique, et les délits sexuels n’y figurent pas vraiment. Mais parlons surtout d’une culture de l’abus de pouvoir ou de l’impunité qui exige qu’on étouffe les voix des victimes. Le fait est que ces voix-là sont décrédibilisées, délégitimées avant d’avoir pu être représentées devant la justice.

L. B. : Alors qu’il est bien connu aujourd’hui que, parmi les infractions non dénoncées – les chiffres noirs –, les cas d’agressions sexuelles sont bien plus nombreux que les autres. Les femmes ont donc tendance à moins dénoncer.

Que répondez-vous à celles et ceux qui craignent de voir des "carrières injustement détruites" face à ses accusations ?

E. L. : Cela rappelle tous ceux qui crient à la destruction de la carrière de Roman Polanski, alors que l’on constate qu’il n’a subi aucun préjudice professionnel. En revanche, personne, jamais, ne se demande quelles sont les conséquences psychologiques et matérielles sur la vie de toutes les femmes qui l’accusent [12 au total, sans condamnation, mais à ce jour Roman Polanski est toujours poursuivi par la justice américaine dans le cadre de la procédure pour détournement de mineure lancée en 1977, ndlr]. Quel impact leurs révélations ont-elles eu sur leurs possibilités de carrière à elles ? Ce n’est pas qu’une question d’empathie, car la justice juge des preuves matérielles, mais la parole constitue justement une partie des preuves. Quand vous voyez qu’il a fallu que Vanessa Springora écrive un livre sur l’emprise de Gabriel Matzneff pour être entendue… Elle est éditrice, elle a pu se donner la parole à elle-même. Comment donne-t-on la parole aux autres ?

Des milliers de personnes, hommes et femmes, ont manifesté partout en France dès l’annonce du remaniement pour dénoncer cette "culture du viol". Quel regard portez-vous sur ces manifestations?

E. L. : Le fait de devoir manifester est grave. On est accusé de vouloir clouer ces hommes au pilori, mais ces situations n’arriveraient pas si on disait "non, il y a, pour l’heure, inadéquation entre la personne et la fonction". On n’aurait pas besoin de tribunal populaire et médiatique, car il y aurait un mécanisme de contrôle et de prévention des abus qui fonctionnerait, et qui serait d’autant plus normal qu’on parle de personnes occupant de très hautes fonctions.

L. B. : Effectivement, s’il faut encore manifester pour demander à être respectées, cela en dit long sur notre société.

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