Terriennes

Nos ancêtres les Gauloises, vraiment ? Ou comment briser les stéréotypes grâce à notre ADN

A gauche, l'Eve mitochondriale (travail personnel signé Ludela), au milieu notre ancêtre Lucy, et à droite Théroigne de Méricourt (illustration), "L'amazone rouge" de la Révolution française, morte internée dans un asile.
A gauche, l'Eve mitochondriale (travail personnel signé Ludela), au milieu notre ancêtre Lucy, et à droite Théroigne de Méricourt (illustration), "L'amazone rouge" de la Révolution française, morte internée dans un asile.
©wikipedia/wikicommons
A gauche, l'Eve mitochondriale (travail personnel signé Ludela), au milieu notre ancêtre Lucy, et à droite Théroigne de Méricourt (illustration), "L'amazone rouge" de la Révolution française, morte internée dans un asile.
L'Ève mitochondriale, ou plus récent ancêtre matrilinéaire commun, est le nom donné à une femmes hypothétique considérée comme la plus récente ancêtre commune par lignée maternelle de l'Humanité. ("Eve, le serpent et la mitochondrie", travail personnel signé Ludela, 15 septembre 2011)<br />
 

Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Pour quelques centaines d'euros, un test ADN commandé sur internet nous permet de remonter le fil de nos origines. C'est ce qu'a fait Elise Thiébaut dans son nouvel ouvrage Mes ancêtres les Gauloises. Après avoir brisé le tabou des règles dans un précédent livre, la journaliste brise le concept d'identité nationale et nous invite à une relecture - féministe - de l'histoire de l'Humanité.

"Nous qui sommes sans passé, les femmes !
Nous qui n'avons pas d'histoire...

Depuis la nuit des temps, les femmes,
Nous sommes le continent noir.
 
Levons-nous femmes esclaves
Et brisons nos entraves
Debout, debout, debout !"

L'Hymne des femmes (mars 1971)

Une femme debout, elle l'est sans conteste. Et c'est pour rendre hommage à toutes les femmes de sa vie, elles aussi debout, et à toutes les autres, qu'Elise Thiébaut nous livre ce nouvel ouvrage Mes ancêtre les Gauloises (La Découverte, 2019).

"Qui suis-je ? s'interroge l'autrice. Avec ma peau, blanche, puis-je me définir librement ou suis-je le produit d'un déterminisme contre lequel je ne peux rien ?", poursuit-elle, insistant sur cette formule, dont se gargarisent à longueur d'interviews certains intellectuels et autres (in)dignes messagers de l'extrême droite : "Français.e de souche", qu'est-ce-que ça veut dire ? Autant de questions que pose Elise Thiébaut, avec le ton enlevé et jubilatoire qu'on lui connaît (relire son livre Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font publié en 2017 chez La Découverte et aujourd'hui en poche). 

"Le Grand remplacement est à nos portes !", "La civilisation européenne est menacée!", "Le féminisme a proclamé la fin des hommes", autant d'allégations  absurdes si elles ne cachaient pas des croyances bien réelles aujourd'hui.

Pour mettre un grand coup de pied au roman national, et par la même occasion au concept d'identité nationale, la journaliste elle-même est allée voir du côté de ses origines, renouant avec le souvenir ému de ses aïeules, cocottes filles-mères du 19e siècle, jusqu'aux plus lointaines femmes du Néandertal, à qui les hommes ne tiraient pas les cheveux, mais qui en savaient déjà bien plus qu'on veut bien nous le faire croire, en passant par ces glorieuses et combattantes Amazones sans oublier ces héroïnes méconnues de la Révolution française.

Quelles leçons tirer de notre ADN ? Quels sont les liens entre généalogie et patriarcat ?
D'un simple test commandé sur internet, Elise Thiebaut nous emmène dans un voyage à remonter le temps et à bousculer les idées reçues. Un peu à la manière de sa grand-mère maternelle, Aimée, dont nous citerons avec plaisir une boutade qui elle aussi s'inscrit dans une belle intemporalité, "Parle dans mon dos, parle à mon cul!".

Rencontre sur le plateau de TV5monde.
 
©La Découverte
IM : En tant que française, née en France, ce test a-t-il confirmé que vos ancêtres étaient bel et bien Gauloises ?

Elise Thiébaut : En vérité, c'est assez décevant.  Quand on fait des tests ADN dits d'ancestralité, on a des résultats extrêmement vagues, ça ressemble beaucoup à l'astrologie, quand on vous dit vous êtes ascendant verseau, poisson etc, et votre caractère est comme ci ou comme ça... Donc, on vous donne un grand trait des origines. Dans mon cas, par exemple, c'était 53% méditerranéen, avec italo-celte et italo-sarde, puis 44% anglo-saxon. En vérité, on n'a pas la moindre idée de ce à quoi ça correspond. Les gens souvent sont un peu déconcertés, en se disant "Ah tiens, italien, alors c'est pour ça que j'aime la pizza ?" En fait, ça ne renvoie qu'à des stéréotypes, donc ces résultats en eux-mêmes ne nous apprennent pas grand-chose.

La question que vous posez, c'est : "Puis-je me définir librement ou suis-je le produit d'un déterminisme contre lequel je ne peux rien ?", avez-vous trouvé la réponse ?

C'est une grande question philosophique que nous nous posons tous ! Nous avons toutes et tous des origines et des familles. Et on se pose la question du libre-arbitre, pour moi c'était la question centrale. En quoi je suis otage du modèle que je représente ? Puisque sur le papier, je coche à peu près toutes les cases de la "Française dite de souche". Je me suis demandée si je pouvais vraiment accepter ça ? Vais-je accepter de me laisser définir par d'autres dans un monde où ce débat est de surcroît est assez nauséabond et xénophobe. J'ai cherché les espaces de liberté que m'offrait ce modèle. Tous ces modèles sont faux, personne n'y correspond. J'ai cherché à aller gratter derrière, à travers l'histoire de ma famille, et en particulier l'histoire des femmes de ma famille.

Pour revenir à nos origines, nous sommes toutes et tous né.e.s africain.e.s, c'est une certitude, n'en déplaise à certains et certaines qui se revendiquent Français.e.s de souche !

(Sourires) Oui, il y en a même qui revendiquent le fait que des restes humains retrouvés en France et qui remonteraient à 300 ou 400 000 ans seraient le témoignages des premiers Français, ce qui est risible. En effet, nous venons tous et toutes d'Afrique, j'ai pu constaté que les cheminements sont complexes et multiples. Par exemple, en Europe le fait que nous soyons blancs et blanches de peau, est finalement très récent, ça remonte à 6 000 ans à peu près. Donc nos très lointains ancêtres pseudo-anciens français étaient basanés, voire noirs de peau. Car si les tests d'ancestralité ne nous disent pas grand-chose de précis sur qui nous sommes individuellement, ils ont beaucoup d'utilité pour comprendre scientifiquement comment l'espèce humaine s'est constituée et comment les grandes migrations ont eu lieu pour faire que d'un petit groupe d'individus en Afrique, on arrive à 7,3 milliards d'être humains avec une diversité énorme et une unicité complète. Il n'y a qu'une race humaine !

Il n'y a qu'une race humaine et une seule mère universelle, c'est l'Eve mitochondriale, qui est-elle ?

Il y a un certain nombre d'études scientifiques qui montrent que nous descendons toutes et tous d'une dizaine d'individus. Dans mon cas, la chose assez amusante était que la branche à laquelle se rattachait ma famille avait vécu il y a 10 000 ou 12 000 ans en Syrie. Quand j'ai fait ce test, c'était au moment où des identitaires affrêtaient des bateaux pour empêcher des migrants syriens de débarquer, je savoure ce plaisir, mais avec un gout amer quand on considère la réalité du sort qui leur a été réservé.

 
Signe retrouvé gravé sur la paroi d'une grotte à Gibraltar, qui aurait 40 000 ans.
Signe retrouvé gravé sur la paroi d'une grotte à Gibraltar, qui aurait 40 000 ans.
©captureecran
Vous nous proposez une relecture féministe de l'histoire de l'Humanité, vous citez notamment cette écriture préhistorique retrouvée sur les parois des cavernes ... On y retrouve le signe du #, le hashtag qui un jour est devenu le signe de ralliement du mouvement Metoo !

C'est une archéologue qui s'appelle Geneviève Von Kensinger qui a identifié et établi ce premier vocabulaire qui reprend un certain nombre de signes. Cela me touche en tant qu'écrivaine, la signalitique m'intéresse particulièrement. Mais à l'évidence, les femmes avaient un rôle extrêmement important dans ces sociétés très anciennes.

Ah oui ? Elles n'étaient pas seulement tirées par les cheveux et condamnées à remplir les bols des hommes de retour de chasse ?!
 
Loin de là ! On a longtemps imaginé que la préhistoire était semblable à la société patriarcale telle qu'elle existait au 19e siècle, parce que ce sont des scientifiques, hommes, du 19e siècle habités par les préjugés de leur époque qui se sont imaginés qu'en trouvant les restes de nos ancêtres, ils vivaient de la même manière qu'eux. Les études scientifiques d'aujourd'hui en particulière grâce à l'ADN montrent que beaucoup de tombes qui avaient été attribuées à des hommes parce qu'on y avait retrouvé des armes, des bijoux, des couronnes, des objets de prestige, appartenaient en fait à des femmes. Pareil pour des tombes plus récentes, de nombreuses tombes de grands chefs étaient celles de grandes cheffes de la lignée des Amazones.

 
Pierre Mignard, <em>La Rencontre d'Alexandre avec la reine des Amazones</em> (vers 1660), Avignon, musée Calvet.
Pierre Mignard, La Rencontre d'Alexandre avec la reine des Amazones (vers 1660), Avignon, musée Calvet.
©wikipedia
Les Amazones, justement, vous rêvez d'en être l'une de leurs descendantes ! Vous évoquez l'une de celle qui s'en revendiquait, la révolutionnaire Théroigne de Méricourt, qui était-elle ?

Le mythe des Amazones m'a particulièrement intéressée parce que c'est un mythe auquel toutes les femmes qui ont cherché à se libérer, révolutionnaires mais aussi courtisanes, ont été identifiées. On a longtemps cru qu'il ne s'agissait que d'un mythe, mais des études ont montré que des sociétés d'Amazones avaient vraiment existé.

Théroigne de Méricourt, son histoire m'a interpellée surtout parce qu'on fait souvent référence à la Révolution française pour évoquer la nation française. Théroigne de Méricourt a servi de modèle à Delacroix pour La liberté du peuple, or son destin est une épouvante, qui m'a tiré des larmes lorsque je m'y suis penchée. Elle a commencé sa vie comme courtisane, elle s'est engagée dans la révolution, elle fait partie de celles qui ont demandé que les femmes puissent porter des armes. Elle a, sans doute à l'issue d'un complot, été battue et fouettée en place publique par des femmes, ce qui l'a traumatisée à jamais. Elle a fini sa vie dans un asile où elle a passé 23 ans dans des conditions épouvantables. 


Dans le débat sur la PMA étendue à toutes les femmes en France, se pose la question de la filiation. Qui est le père ? Pour vous, c'est "la controverse basique du patriarcat" ?

Oui, on retrouve cela dès la Bible, avec les premiers épisodes, la Génèse. Ce sont des listes d'hommes, qui ont donné naissance à des hommes, qui ont donné naissance à des hommes. La généalogie a été totalement confisquée par les sociétés patriarcales et par les idéologies patriarcales, pour en exclure les femmes. C'est en partie ce que je racontais dans mon livre Ceci est mon sang. Aujourd'hui, on se retrouve dans la nécessité de se réapproprier ces questions de généalogie. J'ai été surprise en me penchant sur ma généalogie, que deux de mes arrière-grand-mères étaient ce qu'on appellait à l'époque des filles-mères. Des filles perdues, et l'une des deux très clairement était une courtisane. Elles avaient donné naissance à des enfants batards, des enfants nés sans père. C'est intéressant quand on parle de la PMA, car on s'imagine qu'autrefois toutes les familles étaient parfaitement classiques, cela ne correspond pas à la réalité. Or il y a eu beaucoup de naissances dans des familles dont les pères ont choisi de partir.
 

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