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"Octobre rose" au Sénégal : dépistage et prise en charge des cancers du sein

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La recrudescence des cancers du sein est devenue un enjeu de santé publique en Afrique. Au Sénégal, où il reste le cancer le plus fréquent, les femmes bénéficient de depuis un an de la gratuité des soins. Une mesure qui a changé leur vie et celle de leur entourage. Reportage pendant la campagne "Octobre rose" de lutte contre le cancer du sein.

Amy enroule sa poitrine de son foulard de fête, rose et décoré de petits strass argentés. Chaque mois, cette Sénégalaise de 48 ans se rend à sa consultation de chimiothérapie, à l’hôpital Le Dantec de Dakar, la capitale du pays. Amy s’agrippe à sa grande soeur, son pilier depuis l’apparition de son cancer du sein il y a trois ans. "Quand j’ai découvert cette grosse boule dans mon sein gauche, mon coeur s’est serré. J’ai tout de suite pensé à ma famille, explique-t’elle, je me suis demandée comment Dieu allait nous aider à surmonter cette épreuve."

Parfois, nous n’avions pas assez pour payer le taxi jusqu’à l’hôpital… C’était très dur. Heureusement, tout a changé maintenant.
La soeur d'une patiente

Au Sénégal, le cancer du sein reste le cancer le plus fréquent, avec environ 1700 nouveaux cas par an, des données sûrement sous-estimées faute de registre national. Après le choc psychologique vient le choc financier, car le traitement coûte très cher. Le mari d’Amy ne travaille pas, et les sommes demandées sont exorbitantes : 125 000 CFA (près de 200 euros) à débourser chaque mois pour la chimiothérapie, soit plus de cinq fois le salaire mensuel de la soeur d’Amy. "Parfois, nous n’avions pas assez pour payer le taxi jusqu’à l’hôpital, alors que nous habitons en banlieue de Dakar, souffle l'aînée d’Amy, en pleurs. Nous devions toujours aller tendre la main aux proches pour récolter la somme… C’était très dur. Heureusement, tout a changé maintenant."

Gratuité des soins

Depuis le mois d’octobre 2019, l’Etat sénégalais a instauré la gratuité du traitement de chimiothérapie pour les cancers du sein et du col de l’utérus. Désormais, la double peine infligée aux patientes s’allège. Dans la salle de consultation, malgré le poids de la maladie, Amy a le coeur plus léger. Elle se déshabille doucement, enlève la mousse de son soutien-gorge et dévoile sa poitrine amputée. "C’est très encourageant, lui explique le docteur Salif Baldé, oncologue médical. Il va falloir vous faire un bilan d’évaluation pour s’assurer que tout va bien."

Le médecin lui tend un devis : 280 000 FCFA, soit plus de 400 euros. La nouvelle mesure du gouvernement ne comprend ni la chirurgie, ni la radiothérapie, ni les divers bilans qui restent à la charge du patient. N’ayant pas suffisamment de revenus, Amy va déposer un dossier à la Ligue sénégalaise contre le cancer (Lisca), association financée majoritairement par des dons de particuliers et à un tiers par l’Etat sénégalais.

Tambo Bathily, cancérologue, indique qu'en 2018, selon le Centre international de recherche sur le cancer"168 000 nouveaux cas de cancers du sein ont été diagnostiqués et 74 000 décès sur le continent africain, pour 2 millions de cancers du sein dépistés dans le monde, dont 600 000 décès".

Dépistages précoces, traitements, rémission... Il répond aux questions de Dominique Tchimbakala sur le plateau du Journal Afrique de TV5MONDE :

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Des soignants débordés

Du côté des soignants, le manque de moyens est lui aussi criant. Devant l’institut Joliot Curie, le seul institut de lutte contre le cancer du Sénégal, une foule s’est massée depuis l’aube. Depuis l’instauration de la mesure de gratuité pour la chimiothérapie, les patientes affluent. Le docteur Salif Baldé l’avoue lui-même, il est débordé, avec plus d’une quarantaine de patientes par jour. Sans compter celles qu’il doit refuser, faute de temps. L’équipe médicale ne compte que trois chimiothérapeutes, dont un encore en formation.

Au Sénégal, nous n’avons aucune formation d’oncologie médicale ! J’ai dû faire mes études au Maroc et en France...
docteur Salif Baldé, oncologue

"C’est très insuffisant… insiste le docteur Salif Baldé. Nous sommes très contents de cette mesure de gratuité, mais il aurait fallu tout mettre en place pour que la main-d’oeuvre et les équipements suivent ! Il faudrait plus de centres, et surtout, il faudrait plus de médecins spécialisés, or c’est très compliqué pour le moment. Au Sénégal, nous n’avons aucune formation d’oncologie médicale ! J’ai dû faire mes études au Maroc et en France, ce qui est impensable pour la plupart des étudiants sans bourse d’Etat."

Au Sénégal, près de 70% des malades du cancer du sein décèdent, morts liées souvent à un dépistage trop tardif. La ligue sénégalaise contre le cancer a fait de la prévention son combat. Chaque année dans le cadre du mois "Octobre rose", la campagne annuelle de lutte contre le cancer du sein, la Lisca propose des dépistages gratuits.

Octobre rose à Dakar, au Sénégal, en 2019.<br />
©Lisca<br />
 
Octobre rose à Dakar, au Sénégal, en 2019.
©Lisca
 

Mais cette année, avec la crise sanitaire de la Covid-19, impossible d’organiser des tournées à Dakar et dans le pays, qui pouvaient rassembler des milliers de personnes. Alors, une armée de fourmis sillonne les ruelles des quartiers défavorisés pour sensibiliser les plus fragiles. Ndeye Safietou Sow, jeune bénévole de 24 ans, arbore fièrement un foulard rose noué sur les cheveux, de la même couleur que son tee-shirt, en clin d’oeil à la campagne de lutte. Dans le marché de Nguelaw à Dakar, avec ses compères de l’association, la jeune femme alpague inlassablement chaque passant, son lot de prospectus sous le bras.

D’un pas décidé, Ndeye Safietou Sow se dirige vers une vendeuse de légumes : "Bonjour Madame, nous proposons des dépistages gratuits contre le cancer du sein jusqu’au 31 octobre !" "Ce n’est pas payant ?" s’étonne la dame. "Selon vos revenus nous pouvons vous subventionner une partie de la mammographie, ou vous la proposer gratuitement… Avez-vous déjà entendu parler du cancer du sein ?" "Un peu…" répond la vendeuse, en tentant de déchiffrer le prospectus. 

Depuis que ma tante est morte du cancer du sein, j’ai décidé de lutter contre ce poison, pour que personne ne souffre comme nous on a souffert.
Ndeye Safietou Sow, étudiante infirmière

Ndeye Safietou Sow, étudiante en infirmerie, s’est engagée à la Lisca il y a un an. "C’était une évidence pour moi… Depuis que ma tante est morte du cancer du sein, j’ai décidé de lutter contre ce poison, pour que personne ne souffre comme nous on a souffert. Je sais qu’on ne peut pas éradiquer la maladie, mais si à notre niveau, on arrive à la diminuer, ce sera déjà une grande victoire." Après la tournée, la jeune femme fonce à l’association. Devant les locaux, sous une grande tente blanche, une cinquantaine de femmes patientent pour se faire dépister. Fatima (prénom modifié), est venue de Guédiawaye, dans la banlieue Nord de Dakar : "Je n’ai que 26 ans, mais j’ai voulu venir après avoir rencontré la Lisca car c’est une chance. La mammographie coûte très chère ici, 60 000 FCFA (90 euros) dans les cliniques privées, 40 000 (61 euros) dans le public, c’était impossible pour moi."

En dix jours, environ 1300 femmes sont venues se faire dépister L’année dernière, ce sont plus de 2000 personnes qui ont bénéficié de mammographies gratuites ou à moindre coût. Ndeye Safietou Sow sourit. Un court répit, la bénévole prend sous le bras une jeune femme venue du Nord du pays, très affaiblie, au sein droit anormalement gros. "La lutte continue", souffle la jeune femme, en s’engouffre à l’intérieur.